Ultime étape de l’intégrale Bach de Jörg Halubek : les Goldberg et des arrangements postromantiques en codicille
Nous avons dûment commenté les parutions de ces Organ Landscapes, ancrés dans les terroirs et singularisés par les cordonnées de géolocalisation des sessions.Voir ce lien pour un aperçu synoptique de ce projet. Pour un éclairage de détail, on se permettra de vous renvoyer à nos recensions : volume 1, voir lien ; 2 voir lien ; 3 et 4 voir lien ; 5 voir lien ; 6 voir lien ; 7 voir lien ; 8 voir lien ; 9 voir lien. De villes en villages, autant d’étapes sous auspices notoires (Waltershausen, Ansbach, St. Johannis de Lüneburg, Mariendom de Freiberg, Ludgerikirche de Norden, abbaye St. Georg de Grauhof/ Goslar, Naumburg) ou accueillis sous des nefs plus modestes (Geising, Stadtkirche de Brandis, Dorfkirche de Zschortau, la petite église de Störmthal). Ce panorama est-il maintenant achevé ?!
À en croire la notice du neuvième volume, l’entreprise était parvenue à son terme. Les œuvres que l’on peut rattacher à l’Orgelwerk répondaient à l’appel. Alors que peut bien contenir ce dixième double-album, inattendu, qui vient de paraître ? Comme un comédien de boulevard qui met un pied dans la porte alors qu’on le croyait sorti. Plutôt sous forme de bilan rétrospectif, et de réflexions broussailleuses, défendant le choix de la diversité des seize orgues précédemment entendus : le livret ne nous apprend pas grand-chose sur cette postface à l’intégrale. Cette sorte de codicille invite quelques avatars postromantiques, et une transcription des Variations Goldberg effectuée par Jörg Halubek lui-même. Le couplage de ces deux disques tient certes du mariage de la carpe et du lapin, mais chaque volet s’avère incontestablement abouti.
Le premier pan du programme rassemble des arrangements signés de Wilhelm Middelschulte, Max Reger, Siegfried Karg-Elert et principalement Karl Straube. Remarquons que cette anthologie, quitte à déroger à pareil aréopage germanique, aurait pu convier William Thomas Best (1826-1897), dont en 2026 on commémore le bicentenaire. À la fin de sa vie, cet éminent organiste anglais du XIXe siècle s’aventura dans une édition des œuvres de Bach, revue selon ses propres goûts et la mode du temps. Dans le SACD Best’s Bach (Audite, mai 2011) qui lui est consacré, Carsten Wiebusch observait : « quoique fascinante et digne d’intérêt pour sa profondeur d’analyse et le soin technique du détail de registration et d’interprétation, l’édition Straube ne peut prendre vie que sur un petit nombre d’orgues adaptés ». On n’en voit guère plus idiomatiques que le colossal Sauer (1889/1908) de Leipzig, tant pour la facture que pour les associations historiques voire symboliques. Car Straube fut le cantor de cette Thomaskirche entre 1918 et 1939 en tant qu’onzième successeur de Bach à ce poste prestigieux. Il y avait été organiste dès 1902, et instigateur d’un élargissement de la palette qui compte aujourd’hui quelque quatre-vingt-dix jeux.
Straube est ici représenté par deux diptyques (BWV 542 et 547) et un Prélude en la majeur équeuté de sa fugue. Ces œuvres et d’autres apparaissaient dans le double CD de Dean Billmeyer (Rondeau, 2017) gravé sur deux autres Sauer, à la Michaeliskirche de Leipzig et l’Evangelische Stadtkirche de Bad Salzungen. Karg-Elert prête un arrangement de la Sinfonia en sol majeur du Weihnachtsoratorium : les hautbois de cette Pastorale de Noël, évoquant l’annonce aux bergers, sont ici traduits sur les anches douces. Autre page célèbre et doucereuse, l’Air de la Suite BWV 1068. La douloureuse Fantaisie chromatique et fugue en ré mineur BWV 903, conçue pour le clavecin, est ici jouée dans la version imaginée par Max Reger. La prodigieuse Chaconne de la Partita pour violon BWV 1004 reste des plus revisitées, encore récemment par le duo Vernet-Meckler, au sein de leur atelier de métamorphoses intitulé BWV² (Ligia, Septembre-octobre 2025).
La transcription qui introduit l’album émane de Wilhelm Middelschulte, d’origine allemande mais qui connut la célébrité aux États-Unis. Notamment comme professeur de Virgil Fox (1912-1980), grand vulgarisateur et showman de l’instrument à tuyaux. Une star outre-Atlantique, qui connut l’honneur d’être alors le tout premier étranger à pouvoir donner un concert à la console de la Thomaskirche. On lui empruntera cette citation : « on dit que Bach ne doit pas être interprété et qu’il ne doit susciter aucune émotion, que ses notes parlent d’elles-mêmes. Vous voulez savoir ce que c’est ? Des balivernes pures et simples ! Bach a du sang dans les veines. Il est en communion avec les gens ». Ce franc-parler pourrait préfacer ce florilège de Jörg Halubek, où les transmutations visent avant tout l’expressivité, le climat d’ensemble, l’esprit plutôt que la lettre, acclimaté par ce romantisme tardif tantôt vaporeux tantôt édifiant (la Fantaisie en sol mineur).
Coéditeur pour Bärenreiter du catalogue de Middelschulte, l’organiste Jürgen Sonnentheil (né en 1961) l’enregistra pour le label CPO. Le quatrième jalon était consacré à l’arrangement des Variations Goldberg, capté à Friedrichshafen en septembre 2005. Ce cahier souvent entendu au clavecin, sinon au piano, reçut cependant l’honneur des tuyaux. Parmi les réalisations notoires, on mentionnera Jean Guillou à L’Alpe d’Huez (Dorian, 1987), Käte Van Tricht à Brême (MDG, 1990), Bernard Lagacé à Montréal (Analekta, 1995), Frank Volke à Düsseldorf (Motette, 1998), Erik Feller à Freiberg (Arion, 2004), Winfried Bönig à Cologne (Motette, 2006), Elena Barchaï à Villmergen (Brilliant), Hansjörg Albrecht à Bad Gandersheim (Oehms), Gunther Rost (Oehms derechef), tous trois en 2007. Mais encore Martin Schmeding à Dresde (Cybele, 2009), Pascal Vigneron à Toul (Quantum, 2018), et tout récemment Ann-Helena Schlüter dans le fief thuringien de Worbis (Ambiente, 2025).
Dans la galerie nord de la Thomaskirche se trouve un orgue d’esthétique baroque, installé en 2000 pour les deux-cent-cinquante ans de la disparition de Bach. C’est un autre instrument qui a été retenu pour les Variations Goldberg. De confection toute récente (2020, Hendrik Ahrend) mais lui aussi inspiré de modèles historiques courtisant l’idéal sonore du compositeur : celui de l’église de la Trinité de Ratisbonne, dans le Haut-Palatinat. Logés dans le buffet de 1758, la cinquantaine de jeux ne laisse rien désirer quant à la richesse et la saveur des combinaisons sonores. Les nervures de voûte en laine encollée contribuent sans doute à l’acoustique très précise du lieu, ici valorisée par une captation exemplairement nette.
Malgré la réactivité de la mécanique à traction manuelle, on n’attendra pas la même vélocité que sur un clavecin. La prestation franche et articulée n’encourt toutefois aucune lourdeur, et nous régale d’une succulente corbeille de registrations. On goûtera quelques plans solistes (Canona alla terza ciselé sur la Fugara de l’Oberwerk), et quelques timbres suggestifs quand la partition appelle à succomber au lyrisme (la Vox Humana dans les variations 21 et 25). On se délectera surtout de la gourmandise des mélanges de textures. Dosant le curseur entre audaces contrastées (l’alliance en creux Quintadena 16’, Viola da Gamba 8’, Waldflöte 2’ pour la vingt-quatrième), ou tissus plus homogènes, fussent-ils perchés sur les flûtes aiguës pour la vingt-huitième qui pépie sur le tintement du Zimbelstern. À renfort d’anches, la onzième variation fait immanquablement dresser l’oreille. Pour glorifier son apparat, l’Ouverture à mi-recueil n’a pas hésité au Posaune 32’, qui grondera encore dans le Quodlibet.
Attablant ce BWV 988 parmi les plus avenantes versions de la discographie, c’est en maître-queux et en expert sommelier que Jörg Halubek nous prodigue cette carte des plaisirs, qui nous comble de sollicitude. En guise de digestif pour prendre congé de sa remarquable intégrale, on lui sait gré de conclure par un tel plateau de distillats. Digne de l’orgue à liqueurs de Joris-Karl Huysmans.

