Organ Landscapes, vol. 7 – Bach


Septième étape de l’intégrale Bach de Jörg Halubek : trois orgues rares, au cœur de la Thuringe et alentour de Leipzig

« Cet album reflète avant tout la phase expérimentale du jeune Bach, qui est très fortement liée à Arnstadt », selon Jörg Halubek. Au rayon liturgique, on y trouvera donc une légitime provision de chorals du recueil Neumeister, et quelques Verschiedene. Puisant également au vivier des pièces profanes, la sélection intègre la collaboration à la cour princière de Weimar et s’étend jusqu’au BWV 543, une des pages les plus tardives, postérieure à 1730. Pour cette septième étape de son parcours dans l’Orgelwerk, Jörg Halubek a retenu trois instruments de taille modeste, et très rarement enregistrés. L’un est pourtant intimement associé aux ancêtres du fameux Cantor, dans le fief familial d’Arnstadt, aux portes de la forêt de Thuringe : celui de la Neue Kirche que le jeune Johann Sebastian expertisa après son achèvement en 1703, et dont il fut aussitôt nommé titulaire. Son premier poste d’organiste ! Après son aguerrissement à Ohrdruf, Lüneburg et Weimar. Sur les 21 jeux initiaux, confectionnés par le facteur Friedrich Wender, 320 tuyaux rescapés ont été réutilisés lors de la rénovation menée dans la décennie 1990, permettant à Helga Schauerte d’y graver en 2005 le second volume de son intégrale.

Les deux autres tribunes de cet album nous mènent au nord-est, à quelque 150 km de là, aux alentours de Leipzig. De caractère intimiste avec sa dotation originale de 13 jeux sur un seul clavier, mais remuant les voûtes de la petite Nikolaikirche, l’orgue de Zschortau est lui-aussi lié à Bach, qui l’approuva en 1746 peu après son installation. Gerhard Weinberger y avait fait escale pour son intégrale chez CPO. Signalons une coquille dans la disposition mentionnée page 6 du livret : la superfétatoire colonne de droite ne correspond pas aux jeux de pédale du lieu. Et la photo en vis-à-vis n’illustre pas le buffet de cette Dorfkirche, mais celui de la Stadtkirche de Brandis. Là, quoique contemporains du Wender d’Arnstadt, les tuyaux de Christoph Donat exploitent une palette sonore plus archaïque qui renvoie aux prémices baroques. Ce constructeur était quasiment octogénaire lorsqu’il les assembla en 1705. Lors de la restauration de 2007, quelques ajouts tentés dans les années 1960 furent conservés, s’ajoutant aux neuf jeux primitifs.

La distribution des œuvres entre les trois orgues est proportionnelle à leurs ressources : trois quarts d’heure à Arnstadt, une demi-heure à Brandis, idem à Zschortau. La faible réverbération des édifices permet une calligraphie que raffinent des registrations congrues, propices à la netteté du propos. Ainsi à Arnstadt, la Fantaisie BWV 571 se décante. La sobre narration réservée au Capriccio « sur le départ de son frère bien-aimé » rationne les effets et concentre sa signalétique : un trémulant pour l’Adagiosissimo, un modique dialogue en écho pour l’Aria di postiglione. Bref, pour ce polyptyque habituellement entendu au clavecin, voici une approche bien moins descriptive que celle de Benjamin Alard, qui ne rechignait pas devant les anches (voir notre article). L’expressivité s’enracine dans la parcimonie : le Gott, durch deine Güte sur une simple Viola di Gamba 8’, la supplique du pécheur BWV 742 tendue sur un dialogue entre bourdon Stillgedacktes 8’ et Quintadena. Supérieurement maîtrisé, en termes tant de virtuosité que de dramatisation, le discours s’équilibre entre élan et appuis, ainsi la variante de la Fugue sur un thème de Legrenzi BWV 574b.

À Brandis, le programme est encadré par un couple de diptyques en mineur. Les phrasés s’engrènent à tempo soutenu : la vieille année du BWV 1091 s’en est allée à prompte allure, sans concession à la nostalgie. La Fugue sur un thème de Corelli se focalise sans traîner. Les ambiances se répartissent sur un large panel de matériaux et d’humeurs, de l’autorité d’un Posaune 16’ en cantus firmus (BWV 1120) à la délicatesse d’une Quintadena (BWV 1112). Mais dans l’ensemble c’est une cosmologie terre à terre qui s’affirme, voire prosaïque dans la roide interprétation du BWV 543, qui se renfrogne comme un antique grimoire au cuir rugueux dont les breuvages confinent à l’étrange : à comparer à l’envolée poétique d’Olivier Vernet à Porrentruy (Ligia) ou la sombre magie d’Olivier Latry à Vichy (BNL). On surprendra des textures encore plus bizarres dans le Praeludium BWV 533, rauque et bougonnant, zesté d’aigres Mixture et Sesquialtera.

À Zschortau, les timbres sont tout aussi typiques et guère moins déroutants : le mélange pour le Prélude BWV 541 rendu effervescent, croustillant comme jamais. Et quel vent de conquête embrase la Fugue, dynamique et coruscante ! Là encore, la manière affirme son caractère et sait doser ses intentions : serein épanouissement du BWV 1119, respiration émue du BWV 1094, incandescente prière BWV 714 sur un Principal solo. Démarche toujours plus volontariste dans les entêtantes battues BWV 721 ou l’irrépressible poussée qui propulse la Fugue BWV 545. Jörg Halubek parvient à inculquer comme peu d’autres l’opiniâtreté : après la Fantaisie du BWV 561 refermant le double album, la lucidité exacerbée de la Fugue (2’40) se motorise sur un entrain qui atteint un comble de détermination.

Un portrait de Bach en habit de ferme, tantôt frugal et pieux, tantôt madré et chafouin ? C’est peu dire que la singularité de ces rustiques consoles de terroir conjointe à la personnalité de l’interprète, intrigante mais sans ostentation, valorisent un graphisme et un imaginaire à peu d’équivalents. Du moins un écosystème qu’on rencontre peu dans les intégrales habituées à des orgues plus consensuels, à des acoustiques mieux avenantes, à des intuitions moins risquées. Ou alors il faudrait remonter à l’intégrale sous étiquette Eterna engrangée en ex-RDA au long des années 1960 sur des Silbermann dans leur jus, captée par la VEB Deutsche Schallplatten et aujourd’hui éditée chez le même label.

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