Organ Landscapes, vol. 8 – Bach

Huitième étape de l’intégrale Bach de Jörg Halubek : sonates et concertos sur deux petits orgues rares et savoureux

Pour le huitième et probablement dernier album de son intégrale de l’Orgelwerk, Jörg Halubek a retenu deux corpus particulièrement appréciés et virtuoses : les Sonates en trio et les transcriptions de Concertos principalement d’après Vivaldi (des cinq, seul le bref BWV 595 manque à l’appel). Situés à 46 km au sud et 140 km au sud-ouest de Dresde, deux orgues dérivés de l’esthétique Gottfried Silbermann ont été choisis pour répondre à une approche chambriste et, selon l’interprète, permettre le cantabile et la variété des couleurs. Ces critères orientent la perception et l’on peut se demander s’ils conviennent aussi bien aux concertos qu’aux sonates. De fait, on doit admettre que l’écoute laisse une impression mitigée.

À Rothenkirchen, un instrument relativement tardif (1796), de 25 jeux, construit par les frères Trampeli. Les sonates 1 et 4 s’y montrent particulièrement réussies. Fluides et ailés, chantants et véloces, Jörg Halubek nous régale dans les deux Allegros de la BWV 525 en mi bémol. Dans la BWV 528 en mi mineur, on apprécie les registrations phosphorescentes de l’Adagio-vivace, la maîtrise du Poc’ allegro qui ajuste le discours et l’habit, l’un clairement articulé l’autre parfaitement taillé. On succombe à l’intimisme de l’Andante, mégissé sur un bourdon avec tremblant. Le Largo central de la BWV 526 en ut mineur décline une autre expressivité, ouatée dans la suavité d’une Quintadena et d’une Flûte 4’. En revanche, les deux mouvements adjacents accusent une fâcheuse inertie : le Hauptwerk tend à inhiber le Vivace ; l’Allegro conclusif est freiné par l’onction legato du pédalier, et caporalisé par un cornet plus gouailleur que séduisant.

Toujours à Rothenkirchen, l’exécution des concertos soulève davantage encore de scepticisme. Dans le BWV 596, l’introduction déstabilisée par un tempo fluctuant, accelerando, laisserait présager que l’ivresse vénitienne va venir chahuter la rhétorique du Prete Rosso, mais la Fuga (1’29), réglée comme un jardin à la française, rétablit une discipline assez scolaire. Une décoration chantournée trouble l’épanchement du Largo. En matière d’ornementation, Jörg Halubek précise s’être inspiré des transcriptions pour clavecin des concertos. Malgré l’intelligence de sa structuration (habile césure à 2’12), une lecture trop élégante du finale déçoit par son manque de brio. Le Grosso Mogul hésite aussi entre la fanfreluche et le panache alors que les circonlocutions pourraient se satisfaire d’une éloquence plus directe. Plus picturale que cinétique, cette approche rappellerait les vues d’un Bernard Foccroulle (Ricercar) qui interrogeait adroitement le pastiche.

À Geising, 22 jeux alimentent le plus grand des instruments construits par le facteur Johann Daniel Ranft, en 1755-57, dans une manière qui aspire au style galant. On aurait aimé davantage de variétés dans la parure des mouvements lents : quatre des cinq répliquent le même mélange, –Flûte à l’Oberwerk, Viola di gamba au Hauptwerk. Du moins ces registrations congrues savent séduire, ce qui n’est pas le cas dans la sonate BWV 527. Le finale y sonne maigrichon, tout comme la seule paire de Principaux dans le Vivace BWV 530 qui surnage d’une bruyante mécanique. Et que dire de ce Lento poreux ? Signalons en tout cas la transparence de la captation : les micros ne laissent rien ignorer des bruits ambiants, des efforts mécaniques, et même les pages de partition qui se tournent (2’58 plage 5).

Malgré le recours au Posaune dans le concerto en sol majeur, le théâtre n’est pas vraiment au rendez-vous. Mais la recherche de timbres, l’invention courtisent souvent l’oreille. Ainsi, dans le finale du BWV 593 (et non dans le mouvement lent comme indiqué par erreur dans la citation de Jörg Halubek) : la suave et irréelle Unda Maris. Ce délicieux effet vient parapher le credo performatif de ce double-album : cantabile et couleur. La rareté des deux instruments, et la singularité du questionnement interprétatif (même si les réponses ne comblent pas toujours…) méritent en tout cas le détour.

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