Marin Marais – Jérôme Chaboseau

Apogée de la sensibilité et de l’élégance

Les cinq Livres que Marin Marais (1656-1728)) publie entre 1686 et 1725, comportent près de 600 pièces pour une, deux ou trois violes, réparties en une quarantaine de suites. Ce corpus gigantesque est intimidant mais contient le nec plus ultra de l’inspiration du compositeur. L’examen de cette œuvre révèle parallèlement une évolution progressive à la fois de la technique de l’instrument vers plus de complexité et de raffinement dans l’expression des nuances et de l’inspiration musicale du compositeur vers plus de profondeur et de charme. L’originalité des pièces de ces recueils est d’avoir été écrites avec une basse continue accompagnant une viole de gambe jusqu’alors traitée en solitaire. Dans tout ce qui suit, l’instrument employé par Jérôme Chaboseau est une basse de viole à sept cordes, terme précis que nous emploierons à la place de celui de viole de gambe.

L’enregistrement de l’intégrale d’une telle œuvre est une gageure et je ne sais pas si Jordi Savall, un interprète majeur de Marin Marais l’a terminé. Je ne connais que des gravures de fragments de ce corpus. Ont retenu mon attention les enregistrements récents suivants de suites ou de pièces isolées de Marin Marais pour basse de viole commentés dans ces colonnes : Sonnerie de Sainte-Geneviève du Mont par The Scale knitters ; Folies d’Espagne par Jay Bernfeld ; Pièces favorites par François Joubert-Caillet, ; Tombeau pour Monsieur de Sainte-Colombe par La Rêveuse. Tandis que dans les disques ci-dessus, des extraits isolés des cinq Livres sont privilégiés, dans le présent enregistrement, Jérôme Chaboseau préfère interpréter deux suites (presque) complètes en mi mineur et en la mineur issues des Livres II et V respectivement et des morceaux célèbres choisis dans les Livres II et IV.

Alors que les suites jouées ici présentent l’aspect classique d’une succession de danses dans la même tonalité, les morceaux isolés, composés dans des tonalités parfois très éloignées les unes des autres (on le ressent à l’audition) adoptent tous une forme spéciale, compromis entre le rondeau (alternance d’un refrain immuable et de couplets tous différents) et la variation. Le rondeau est classique quand le refrain est chaque fois inchangé, il s’apparente à la variation quand chaque apparition du refrain s’accompagne d’une modification.

Les Voix humaines, un extrait (n° 63) de la Suite en ré majeur du Livre II, est une des pièces les plus connues du compositeur. On ne peut rester insensible à la beauté surnaturelle de cette pièce et à sa profondeur quasiment philosophique. Les quatre morceaux qui suivent appartiennent à la suite Un Goût étranger. Cette dernière contient parmi les plus belles pièces jamais écrites pour la viole de gambe. L’Arabesque (n° 80) est particulièrement séduisante avec ses harmonies subtiles, ses retards et ses modulations étranges. Le Badinage (n° 87) est tout aussi remarquable par sa tonalité de fa dièse mineur et son écriture virtuose. La Rêveuse (n° 82) en fa mineur est, à juste titre, une des œuvres les plus connues de Marin Marais. Cette Rêveuse dont nous parle le violiste préféré de Louis XIV avait des pensées bien sombres mais toujours empreintes de dignité. Le refrain d’une tragique grandeur est répété plusieurs fois tandis que les couplets n’apportent aucune consolation. L’Amériquaine (n° 68) clôt cette première partie. Il s’agit d’un rondeau dans lequel le refrain malicieux charme par la beauté de sa ligne musicale et la hardiesse de certains frottements harmoniques. Les couplets séduisent par leur variété. A la fin les bariolages autour du thème du refrain, très transformé, reflètent l’exceptionnelle virtuosité du jeu du compositeur et de son interprète, Jérôme Chaboseau.

La Suite en la mineur du Livre V a été composée en 1725. C’est donc une œuvre tardive du compositeur, ayant adopté quelques traits stylistiques typiques de la défunte Régence (la majorité du roi Louis XV ayant été atteinte en 1723). Le prélude (La Soligni, n° 1) est une improvisation très chantante et expressive comme en témoignent les flattements (sorte de vibrato utilisé parcimonieusement dans la musique du 17ème siècle) sur certaines notes. Sont-ils inscrits sur la partition, comme c’est le cas parfois chez Marin Marais, ou bien est-ce une initiative heureuse de Jérôme Chaboseau ? L’Allemande (n° 2) possède un caractère tragique et plein de grandeur. La deuxième partie jouée dans l’aigu de l’instrument est très expressive. Avec la Sarabande (n° 3), on monte d’un cran dans le dramatisme. De nombreux flattements augmentent l’émotion. La partie de basse de viole se complaît dans l’aigu voire le suraigu et le sentiment exprimé est très intense. La Gavotte (n° 5) est guillerette comme il se doit et axée sur la beauté mélodique. La Gigue (n° 6) est bien rythmée. Les deux Menuets (n° 7 et 8) sont aimables et dansants. Avec le petit Caprice (n° 10) aux riches harmonies, l’auditeur est surpris par la fantaisie qui règne dans ce court morceau. Le Rondeau, moitié pincé, reprend en valeurs plus courtes le thème de La Rêveuse. L’alternance de notes pincées et frottées donne beaucoup de charme à ce morceau final.

La Suite en mi mineur du Deuxième Livre a été composée en 1701. Plus classique que la précédente, elle est parée des grâces finissantes du règne du plus puissant des rois. La liberté formelle du Prélude (n° 96) permet à Jérôme Chaboseau de donner libre cours à son art subtil de l’ornementation avec quelques beaux flattements et de nombreux trilles. Corsetée à l’intérieur de ses barres de reprise, l’Allemande (n° 98) émeut par la beauté de la phrase mélodique initiale. La superbe Sarabande (n° 100) est un moment d’émotion intense. Le Rondeau champêtre (n° 103), une merveille de grâce, m’apparaît comme la quintessence de l’esprit français. Le refrain est répété plusieurs fois sans changements et les couplets apportent chaque fois cette fantaisie charmante qui rend inimitable l’art de Marin Marais. Une Passacaille (n° 105) referme la composition. L’ostinato comporte quatre mesures et est répété douze fois. Contrairement aux passacailles ou chaconnes de Jean-Baptiste Lully (1736-1787), les variations s’écartent peu du thème initial et l’enregistrement se termine sur une note sereine.

En écoutant ce disque, on se délectera de l’art de Jérôme Chaboseau, de sa parfaite intonation, de la beauté bouleversante du son de sa basse de viole
et en particulier de celui de sa corde ré la plus aiguë [NDLR : la basse de viole comporte deux cordes ré], de la variété des coloris qu’il tire de son instrument, de son art de l’ornementation, de sa vaste culture musicale et de sa connaissance approfondie du répertoire. Pierre-Etienne Nataf au théorbe et à la guitare baroque fait bien plus qu’accompagner et ravit par le charme et le goût exquis de ses contre-chants et de ses accords. Trois morceaux ont été accompagnés fort bellement au luth baroque par Jean-Luc Bresson.

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