Tombeau pour Monsieur de Sainte-Colombe – Marais

Faire connaître, servir et magnifier l’œuvre de Marin Marais

Contrairement à monsieur de Sainte-Colombe (1640?-1700?) qui vit reclus et qui refuse de publier son œuvre, Marin Marais (1656-1728) comprend vite que pour réussir, il faut se faire connaître. Après avoir pris des cours de musique avec François Chaperon (? – 1698) puis travaillé pendant six mois la viole de gambe avec Monsieur de Sainte Colombe, il fit la rencontre de Jean-Baptiste Lully (1632-1687) qui accepta de le prendre sous son aile et lui ouvrit les portes de Versailles. Dans ce lieu incomparable, il fit connaissance avec les meilleurs musiciens du royaume dont en particulier Robert de Visée (1655-1732), guitariste, luthiste et théorbiste favori du roi avec qui il noua une solide amitié. Vers 1675, il joue dans l’orchestre de l’Académie Royale de Musique de Paris. En 1679, à l’âge de 23 ans, il devenait musicien de la chambre du roi. Sa carrière était désormais assurée.

Tandis que la vie de Marin Marais est bien connue des historiens de la musique dont le travail est facilité par les publications musicales qui balisent sa vie, son mariage avec Catherine d’Amicourt, ses promotions, ses concerts …, celle de Sainte-Colombe est nimbée de mystère. La date de sa naissance et de sa mort, son prénom sont hypothétiques et son identité elle-même fait débat. Des considérations sur cette dernière ont été rapportées dans une publication précédente : ainsi que dans un article de Jonathan Dunford. Une des clés du comportement de Sainte-Colombe pourrait résider, selon Florence Bolton, dans une possible origine protestante qui l’aurait obligé de se cacher notamment après la Révocation de l’Edit de Nantes en 1685.

« Au 17ème siècle, le genre du tombeau appartient à ces déplorations élégantes et rhétoriques, extrêmement théâtralisées, qui empruntent un cheminement convenu pour explorer le deuil, sollicitant parfois davantage l’intellect que l’émotion ». Ainsi s’exprime Françoise Bolton dans la notice du présent CD.

En fait les tombeaux (ceux composés par Marin Marais et Sainte-Colombe) ne représentent qu’une petite partie de cet album mais justifient pleinement le titre donné à ce dernier par leur puissance expressive. Les autres pièces – et notamment les Folies d’Espagne – proviennent du Deuxième livre de pièces de viole publié en 1701. Toutes les œuvres de ce recueil sont écrites pour basse de viole à sept cordes avec une basse continue. Cette instrumentation était déjà présente dans le premier livre (1686) mais ici l’inspiration est plus libre et plus fantaisiste. Bien que l’influence de Sainte-Colombe qui fut un des maîtres de Marais, soit indiscutable, ce dernier s’affranchit de son modèle, il cesse de composer pour la viole seule ou pour deux violes égales et prend ses distances avec son mentor. A noter l’existence d’un disque centré autour des Folies d’Espagne commenté dans ces colonnes par Stefan Wandriesse.

La Suite en mi mineur est une œuvre majeure du Livre II. Elle possède un caractère funèbre affirmé. Elle débute avec un Prélude (n° 96) comportant de nombreuses progressions chromatiques dramatiques. L’Allemande qui suit (n° 98) présente une grandeur tragique typique du 17ème siècle français très influencée par la tragédie lyrique. La Sarabande à l’Espagnole (n° 101) est lente et très expressive. La reprise de la deuxième partie se termine morendo. La Gigue (102) est plus extravertie et possède des passages suraigus étonnants interprétés avec une précision admirable par Françoise Bolton. On arrive au sublime Tombeau pour Monsieur de Sainte-Colombe (n° 109). Il règne dans cette pièce un sentiment d’accablement et de tristesse infinie. La viole de gambe dont on dit souvent qu’elle ressemble à la voix humaine, exprime la douleur à la manière des pleureuses antiques par des sanglots et des gémissements.

La Suite en ré mineur est très différente de la précédente, beaucoup plus extravertie, elle possède plusieurs pièces de caractère, nouveauté que Marais introduit dans ses suites de danses et notamment le n° 38 du recueil : Cloches ou carillon, suite de variations très virtuoses et d’improvisations sur des accords puissants imitant des cloches sonnant à toute volée (celles de Saint Germain l’Auxerrois peut-être, une paroisse disposant d’une maîtrise vocale dans laquelle Marin Marais, fit ses débuts à l’âge de onze ans et jusqu’à sa mue). Le Ballet en rondeau n° 19 est aussi très intéressant avec un refrain austère dont la basse ressemble à un ostinato de chaconne et de nombreux couplets très variés et riches où la violiste soliste fait montre de sa virtuosité.

La pièce la plus connue de la Suite en ré mineur est la n° 20 : Couplets de Folies (Folies d’Espagne), inspirée probablement de la célèbre Follia d’Arcangelo Corelli (1653-1713) écrite pour violon solo l’année précédente. Dans cette pièce, Marais donne ses lettres de noblesse à la basse de viole à sept cordes qui rivalise en agilité et expressivité avec le violon corellien. Parmi la vingtaine de couplets sélectionnés sur les 32 que comporte l’œuvre, nous ne pouvons qu’admirer la merveilleuse sonorité de la basse de viole soliste mise en valeur par une basse continue d’une infinie richesse dans laquelle la guitare baroque scande vigoureusement le rythme. Nous avons beaucoup aimé la variation n° 11 lente et grave, la n° 21 avec une viole très fluide accompagnée par les pizzicati de la basse d’archet et la tonitruante n° 32 qui termine la pièce.

Les Cloches et carillon de la suite précédente font écho au Tombeau Les Regrets de Monsieur de Sainte-Colombe. Cette œuvre est écrite pour deux violes égales et comporte un mouvement appelé Carillon, sorte de glas qui accompagne la cérémonie funèbre d’un défunt inconnu. Le mouvement suivant : Pleurs résume à lui tout seul le sentiment désespéré et poignant d’un morceau dont les thrènes endeuillés et les accents déchirants (on croit entendre des sanglots), nous émeuvent jusqu’à la moelle.

En guise d’hommage à Robert de Visée, ami de Marin Marais, nous écoutons ensuite une chaconne en sol majeur pour théorbe dans laquelle Benjamin Perrot déploie son immense talent. La belle mélodie et ses variations se développent sur un tétracorde descendant.

Quelques pièces isolées complètent le disque. Parmi elles une Chaconne en rondeau, n° 82 du recueil, en sol majeur. Elle consiste en une alternance entre un refrain typique de chaconne presqu’immuable et des couplets libres et virtuoses. La Fantaisie n° 142 en la majeur d’une grande beauté mélodique possède une écriture plus serrée que les autres pièces avec de nombreux passages canoniques et modulants entre la viole soliste et la basse. Les voix humaines (n° 63) en ré majeur est une pièce bouleversante, déploration quasiment vocale qui montre la capacité du mode majeur a exprimer la tristesse dans certaines occasions. Ce magnifique morceau termine en beauté l’album.

L’interprétation des quatre musiciens de l’ensemble La Rêveuse est admirable. Florence Bolton obtient de sa basse de viole sept cordes des mélodies d’une douceur extraordinaire et d’un legato parfait. Ses incursions dans le suraigu sont tout simplement féeriques. Elle fait preuve d’une belle agilité dans les notes répétées très rapides de la fantaisie n° 142 et certaines variations de La Folie. Mais c’est surtout l’expressivité de son jeu qui tire des larmes et fait le grand attrait de cet enregistrement notamment dans les deux Tombeaux de Marin Marais et de Monsieur de Sainte-Colombe où son interprétation est pleine d’émotion et de soupirs. Benjamin Perrot accompagne à la guitare dans les Folies d’Espagne et au théorbe dans la plupart des autres morceaux. Cet instrument délicat se trouve dans un environnement sonore qui lui permet de s’exprimer et de résonner à force égale avec les autres instruments. Dans la chaconne de Robert de Visée, l’artiste explore magistralement toutes les possibilités de ce merveilleux instrument. Carsten Lohff apportait l’assise harmonique au clavecin. La prise de son nous est apparue excellente avec un équilibre parfait des quatre instruments.

Le nom La Rêveuse a été emprunté par Florence Bolton et Benjamin Perrot au titre d’une pièce pour viole de gambe et clavecin de Marin Marais. A l’écoute de ce disque exceptionnel, il est évident que l’ADN de cette formation est de faire connaître, servir et magnifier l’œuvre de ce compositeur.

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