Voix Humaines – Marin Marais

Le souffle de Marin Marais

« J’avoue qu’il y a longtemps que ce nouveau livre devrait être au jour. Mais y ayant voulu joindre celui des basses continues auxquelles je me suis appliqué avec soin, et la gravure étant de plus une entreprise fort longue, je n’ai pu le donner plus tôt. Les pièces en sont travaillées d’une autre manière que celles de mon premier livre ; j’ai eu attention en les composant à les rendre propres pour être jouées sur toutes sortes d’instruments comme l’orgue, clavecin, théorbe, luth, violon et flûte allemande, et j’ose me flatter d’avoir réussi en ayant fait l’épreuve sur ces deux derniers » : ainsi s’exprime Marin Marais dans l’Avertissement ouvrant son deuxième Livre de Pièces de viole (1701). Quelques années plus tôt, dans ses admirables Pièces en trio pour les couchers du roi, le compositeur avait livré un ambitieux recueil où les voix de dessus permettaient déjà à la flûte traversière de se doter d’un répertoire encore embryonnaire, les pièces spécifiques à cet instrument ne devant être portées à la publication qu’au début du XVIIIe siècle, sous les efforts conjugués des remarquables Jacques-Martin Hotteterre et Michel de La Barre, ce dernier se réclamant expressément de l’influence du maître incontesté de la viole pour ses propres pièces.

Toutefois, jusqu’à il y a encore peu de temps, on ne connaissait guère de pièces spécifiquement composées pour la flûte traversière par le violiste préféré du Roi Soleil. Les découvertes et acquisitions du flûtiste américain Michael Lynn de plusieurs manuscrits essentiels ont permis de mettre à jour, outre des pièces de Couperin et de différents auteurs, a minima 58 pièces de Marais. Décidément, Marais a prévu bien des surprises en matière de « manuscrits retrouvés », pour faire référence à l’opus éponyme de Noémie Lenhof, si admirable, paru il y a quelques mois (voir ma chronique). Outre ces apports mis en lumière par Lynn, qui a mis à disposition des copies pour le présent enregistrement, d’autres sources ont été mises à contribution : le Recueil des plus belles pièces de viole de M. Marais avec les Agréments de Jean-Pierre de Villeneuve et dans une moindre mesure les Pièces choisies tirées des meilleurs auteurs, pour la flûte traversière de François Philidor. L’étude assidue de ces recueils a permis à François Lazarevitch de mûrir son projet pour lui donner autant d’intérêt que doter celui-ci d’une excellente facture.

Articulé en quatre suites, le programme intègre en outre des pièces emblématiques qui viennent ponctuer le propos autant qu’articuler des transitions entre les différents univers propres aux tonalités convenant particulièrement bien à la flûte : mi mineur, sol majeur et sol mineur, celle d’ut majeur permettant à la musette de cour (remarquable instrument en ivoire de l’atelier Chédeville) d’apporter une touche agreste à ces paysages, dont les coloris et les éclairages évoqueraient un Claude Gellée ou un Pierre Patel, par la finesse du trait, le sens du détail et l’élégance de la réalisation. François Lazarevitch s’est très bien entouré, puisque Lucile Boulanger y touche la viole et Éric Bellocq l’archiluth et la guitare. En cela, le flûtiste a fait siens les propos de l’insigne Michel de La Barre qui déclarait au sujet de l’exécution de ses pièces : « je crois que le Théorbe est à préférer au Clavecin : car il me semble que le son des cordes à boyau convient mieux avec le son de la Flûte Traversière, que celui des cordes de laiton. » Il est vrai qu’il en résulte une atmosphère feutrée et moelleuse d’une infinie poésie.

On se délectera ainsi des sarabandes aux charmes envoûtants, La Gratieuse  n’ayant guère usurpé son titre ou celle qui ouvre l’ultime suite de l’album aux accents nostalgiques. On découvrira d’autres Voix humaines, aux contours mélodiques bien différents de celles auxquelles Lucile Boulanger apporte sa somptueuse contribution. On regrettera, mais très rapidement, l’absence de la version de Philidor de cette pièce dont il existe d’ailleurs curieusement dans l’un des manuscrits précités, deux versions identiques, l’une portant effectivement le titre bien connu (p.63), l’autre étant intitulée Plainte (p.57), ce qui nous renseigne sur la façon d’interpréter cette page. Une autre Plainte, (celle du Manuscrit Panmure), nous bouleverse par ses sanglots, ses soupirs. Noémie Lenhof en avait exhalé l’extrême mélancolie. François Lazarevitch semble ici lui répondre en miroir avec autant de sentiment et d’expressivité. Les Préludes sont aussi souvent chez Marais le moment d’une forme d’introspection, donnant lieu à des épanchements des plus touchants. C’est ainsi le cas, au début de la Suite en mi mineur (Symphonie) ou de celle en sol mineur, plus sombre, quand celle en sol majeur dispense a contrario une douce lumière, fort apaisante.

De surcroît, François Lazarevitch n’a pas hésité à recourir à des transcriptions de son propre chef, suivant en cela les indications du compositeur lui-même. Ceci nous vaut une brillantissime Polonoise en introduction dont le format excède la version originale du Livre II pour viole de gambe, les reprises variées qui s’y font jour laissant libre cours à une virtuosité qui laisse l’auditeur pantois : traits volubiles, notes répétées très rapides dotées de la précision d’un scalpel, tempo alerte. On aura également plaisir à goûter le Caprice ou Sonate, extrait du Quatrième Livre où la flûte n’a guère à rougir face à la viole, tant elle s’approprie la virtuosité de cette page avec une aisance souveraine.

Ces pièces s’avèrent souvent exigeantes voire très exigeantes techniquement. Comme le fait remarquer François Lazarevitch dans la passionnante notice qu’il signe (qui toutefois se montre peu explicite sur les instruments utilisés), Marais n’était pas un « souffleur » et si la viole peut s’autoriser des phrases et des tenues fort longues, le recours à la traversière offre de nouveaux défis, certains traits nécessitant une maîtrise respiratoire complète. Partout, François Lazarevitch éblouit par le brio de son exécution : égalité des registres, fluidité parfaite du son, justesse infaillible et un art suprême de l’ornementation, qui intègre chaque agrément avec un naturel total mais aussi une musicalité de chaque instant, notamment lors des reprises variées qui semblent couler de source.

On pourra se reposer de cette virtuosité lors des pages teintées d’humour comme La Sautillante ou ce Rondeau de la Suite en sol majeur, avec son entêtant motif initial en quartes descendantes (sol-ré, mi-si). La Guitare, extraite du Troisième Livre s’est rarement affichée avec autant de caractère andalou, la façon dont Éric Bellocq la restitue à la guitare baroque étant on ne peut plus convaincante, à tel point qu’on en vient à se demander si cette version ne surpasse pas celle pour viole ! C’est dire la connivence qui semble se percevoir à l’écoute de cet album entre les trois musiciens qui portent ce projet décidément très haut ! Enfin, comment ne pas succomber aux doux balancements des deux Musettes, qui semblent presque jumelles – à quelques plages de distance – l’une en sol mineur, au contours sinueux et l’autre (en sol majeur), célébrissime, qui donna lieu à des parodies, notamment spirituelles, dotant une mélodie immédiatement mémorisable des paroles suivantes :

« Agréable Solitude, vous ferez tous mes plaisirs. Par le charme de l’étude, vous suspendez mes soupirs. Vous calmez l’inquiétude, des plus tristes souvenirs. Agréable solitude, vous ferez tous mes plaisirs. À vos doux loisirs, je borne mes loisirs. Agréable solitude, vous ferez tous mes plaisirs » (cf. Le Manuscrit des Ursulines de la Nouvelle Orléans, Le Concert Lorrain, K 617).

Après les albums notables de Noémie Lenhof (Le Manuscrit retrouvé) et plus récemment celui de Brice Sailly et ses Scale Knitters livrant l’opus chambriste de 1723 dans ses plus beaux atours (voir ma chronique), voici une nouvelle contribution essentielle à laquelle le plus bel hommage que l’on puisse rendre est de ne faire regretter à aucun moment la viole, tant la flûte de François Lazarevitch sert à merveille l’extraordinaire éloquence de la musique de Marin Marais.

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