Sèvres, une passion Rothschild – Mobilier national

La passion d’une famille européenne de collectionneurs avertis

La Grande Galerie du Mobilier national présente, jusqu’au 26 juillet prochain, une éblouissante exposition intitulée : Sèvres, une passion Rothschild. De la villa Ephrussi à Paris. Eblouissante par la qualité des pièces exposées. Passionnante également, car elle est intimement liée à une famille dont le nom est resté synonyme de richesse infinie, les Rothschild. A la fin du XVIIIe siècle, Mayer Amschel Rothschild, commerçant du ghetto juif de Francfort, envoie ses cinq fils s’installer dans de grandes villes européennes : Londres, Naples, Paris, Vienne, tandis que le dernier demeure à Francfort. Par les liens qu’ils entretiennent au sein d’une Europe bouleversée par les guerres napoléoniennes, les frères Rothschild amassent rapidement des fortunes considérables. Leur rôle de banquier et leur richesse leur assurent une ascension sociale fulgurante, les mettant au contact des dirigeants et des plus fortunés. Très vite, ils acquièrent des objets précieux et des œuvres d’art qui renforcent leur prestige naissant. Mais ils sont également des amateurs avertis, au goût indéniable.

Leur rôle envers les porcelaines de Sèvres s’avère toutefois particulier. Les événements révolutionnaires ont dispersé des milliers de pièces crées par la manufacture avant 1789, qu’elles aient été emportées par les aristocrates émigrés ou proviennent des collections royales revendues pour soutenir l’effort de guerre. Les plus belles pièces suscitèrent quelque intérêt en Europe, notamment en Angleterre où le futur roi George IV en acquit de nombreuses. En France, l’intérêt pour cette production ne reviendra que vers 1820. Mais en quelques décennies la valeur des porcelaines de Sèvres du XVIIIe siècle atteint des sommets sur le marché de l’art européen ; principalement grâce aux enchères de la famille Rothschild, dont les membres rivalisent régulièrement pour acquérir les mêmes pièces prestigieuses. Le développement des salles des ventes apporte à ces acquisitions une notoriété auprès du grand public.

Les pièces présentées dans cette exposition datent quasiment toutes de la seconde moitié du XVIIIe siècle. Durant ce siècle, la France occupe une place assez singulière dans le commerce de la porcelaine. Elle continue d’importer à grand frais des porcelaines « dures » d’Extrême-Orient, fabriquées à base de kaolin. Mais en Europe le royaume de Saxe exploite un gisement de kaolin depuis le début du siècle ; il produit également de la porcelaine « dure »comparable à la production chinoise : la fameuse porcelaine de Meissen. En France, le premier gisement de kaolin ne sera découvert qu’en 1766, à Saint-Yrieix (au sud de Limoges). Depuis le début du siècle toutefois, plusieurs ateliers produisent de la porcelaine « tendre » : à Saint-Cloud, Chantilly, Mennecy et Lille. Leur production reste toutefois confidentielle. Afin d’obtenir un aspect translucide proche de la porcelaine dure et faute de kaolin, cette porcelaine tendre est fabriquée à partir d’argile blanche et de chaux, mélangées à une « fritte » (essentiellement du verre, recuit et concassé). Sa composition exacte est difficile à mettre au point ; elle constitue un « secret de fabrication » jalousement gardé par chaque atelier. Après une première cuisson (le « dégourdi »), elle reçoit une « glaçure » (= vernis) assez épaisse, à base d’étain ou de plomb, qui a tendance à arrondir ses angles, et un décor peint. La cuisson finale s’effectue ensuite à une température (1100/ 1200°C) plus basse que celle de la porcelaine dure (1600/ 1800°C). La pâte de la porcelaine tendre est plus malléable que celle de la porcelaine dure, elle peut donc être aisément travaillée avant la cuisson ; a contrario cela rend difficile l’élaboration de grandes pièces. Cuite, la porcelaine tendre reste relativement sensible aux chocs thermiques, en raison de sa proportion importante de verre, ce qui n’est pas le cas de la porcelaine dure. Son décor reste sensible aux rayures. Les éventuels ajouts d’or dans le décor apparaissent en relief : les apports doivent être importants, car la glaçure a tendance à absorber le métal jaune. En revanche, la proportion élevée de matériaux alcalins dans le mélange utilisé à Sèvres permettait des nuances de couleurs rarement atteintes avec la porcelaine dure. C’est le cas en particulier pour les bleus, obtenus à partir d’oxyde de cobalt (sur les différentes variétés de porcelaine, on lira avec intérêt cet article).

Poursuivant la tradition colbertiste de substituer des productions nationales aux importations, Orry de Fulvy, contrôleur des finances de Louis XV, soutient la création dans le château de Vincennes d’une première manufacture de porcelaine en 1740. Il y installe d’abord les frères Dubois, chimistes venus de la manufacture de Saint-Cloud. Déçu par leurs premiers résultats, il les remplace par le faïencier François Gravant, transfuge de la manufacture de Chantilly. Dès 1745, la qualité mise au point à Vincennes autorise l’obtention d’un privilège royal : la manufacture démarre sa production avec en particulier des fleurs de porcelaine montées sur tige de laiton, qui connaissent un grand succès. En 1748, elle invente les statuettes en biscuit, pâte cuite une seule fois et non émaillée. Malgré cela, elle reste déficitaire : afin d’éviter la faillite, Louis XV la subventionne largement et la transporte à Sèvres, d’abord dans une ancienne demeure de Lully. Rapidement, un nouvel atelier est construit à Sèvres pour l’accueillir ; en 1753 elle devient « Manufacture royale de Sèvres ». Pour soutenir la production, le roi se fait livrer, entre 1753 et 1755, un monumental service de table de 1800 pièces au fond bleu céleste ! A partir de 1759, Louis XV rachète entièrement la manufacture. Afin d’écouler sa production, il organise des expositions à l’approche de Noël pour vendre les pièces aux courtisans de Versailles, tout proche ; il les offre également comme cadeaux diplomatiques. Sous l’influence de madame de Pompadour, les meilleurs artistes de l’époque alimentent la manufacture : le sculpteur Etienne Maurice Falconet dessine des groupes en biscuit, les peintres Jean-Baptiste Oudry et François Boucher conçoivent des illustrations (sujets animaliers, groupes d’enfants, divinités, allégories…). La palette de couleurs s’élargit : aux bleus (lapis, le fameux bleu céleste, le gros bleu ou bleu foncé) s’adjoignent le vert puis le précieux rose, obtenu à partir d’un oxyde complexe d’or (la technique de cuisson ne permettant pas de recourir aux oxydes de fer utilisés pour les faïences ou la porcelaine dure). Au début du XIXe siècle, la manufacture abandonnera (à quelques exceptions près) la porcelaine tendre pour la porcelaine dure : la période de production de la porcelaine tendre à Sèvres est donc relativement courte (sur l’histoire de cette aventure manufacturière, on pourra se référer à cet article du Louvre-Lens).

Tout au long des XIXe et XXe siècles, les Rothschild se sont attachés à rassembler les plus belles pièces de cette production, dont la finesse des coloris constitue à notre sens une caractéristique esthétique essentielle. Ses formes gracieuses et complexes sont profondément marquées par le goût rocaille, d’autant que la pâte se laisse aisément travailler à froid. A partir des années 1760/ 1770, certaines pièces sont toutefois nettement inspirées par le néo-classicisme (vases en forme d’urne, décors à l’antique…). La profusion et la variété des formes en constituent donc une autre caractéristique essentielle. L’exposition en rassemble une quantité impressionnante par sa qualité et sa variété, offrant un panorama à peu près complet de la production de la porcelaine tendre à Vincennes et à Sèvres. Compte tenu de la fermeture pour rénovation du musée de la manufacture de Sèvres (annoncée jusqu’en 2030), les pièces sont présentées dans la Grande Galerie du Mobilier national.

Portes de la banque Rothschild à Paris © Bruno Maury

L’exposition s’ouvre sur une mise en perspective créée par de grandes portes en marqueterie de bois (vers 1840), autrefois installées dans la banque Rothschild de Paris, brillant témoignage d’un autre savoir-faire. Ces portes encadrent un vase en forme d’urne antique monté sur bronze doré, au fond bleu céleste, qui avait appartenu à la marquise de Pompadour, soutien et grande amatrice des productions de la manufacture. Derrière ce monumental accueil, des pièces remarquables, accompagnées de photographies ou de portraits des membres de la famille Rothschild qui en ont été les propriétaires, s’alignent le long des murs latéraux. On y remarque tout particulièrement le grand pot-pourri Hébert orné de têtes de bouc sur un socle de bronze doré (vers 1770), au rare fond bleu Fallot, ayant appartenu à Alfred de Rothschild (branche anglaise) ; les surprenants vases ovoïdes en forme de pommes de pin bleu et or (vers 1770 également), paire de la collection de Charlotte de Rothschild (branche française) ou encore l’extravagant vase à têtes d’éléphants (vers 1760) orné d’une scène militaire en médaillon (due au peintre Jean-Louis Morin, spécialiste de ce genre), fleuron de la collection de Ferdinand de Rothschild (de la branche viennoise mais qui s’est ensuite établi en Angleterre). D’une grande difficulté de réalisation en raison de sa forme complexe, ce vase aurait appartenu à Louis XV. Plaque de porcelaine peinte faisant partie d’une série commandée par Louis XVI pour les appartements privés de Versailles, La toilette de la sultane constitue une parfaite démonstration de la faculté des productions de Sèvres à accueillir des couleurs aux nuances délicates, en les parant d’une luminosité que la toile ne peut offrir. La salle accueille également la somptueuse pendule-lyre du salon des Jeux de Louis XVI à Versailles, dont le cadran à émaux est orné des signes du zodiaque, qui a ensuite été acquise par Salomon de Rothschild (branche française).

Pot-pourri Hébert © Bruno Maury
Paire de vases ovoïdes © Bruno Maury
Vase à têtes d’éléphant © Bruno Maury
Pendule-lyre du salon des Jeux © Bruno Maury

La salle suivante présente des pièces plus petites et moins prestigieuses, mais tout aussi intéressantes. Fidélité (vers 1760) représente un épagneul allongé sur un socle, habilement peint en faux marbre. Un biscuit magnifie Madame de Pompadour en déesse de l’Amitié ; son attitude à la fois noble et gracieuse provient d’un modèle de Falconet. Il côtoie dans la vitrine un « vase Choisy » (résidence de la favorite) ou « vase à compartiments ». Au fond de la salle sont rassemblés plusieurs exemples de contrefaçons datant du XIXe siècle, dans un contexte où les prix des pièces s’envolent, en particulier dans le nouvel hôtel des ventes de la rue Drouot à Paris, ouvert en 1852. Les Rothschild de la branche française habitent alors rue Laffitte, à deux pas…

Fidélité © Bruno Maury
Madame de Pompadour en déesse de l’Amitié et vase Choisy © Bruno Maury

La salle suivante évoque la villa Ephrussi de Rothschild à Saint-Jean-Cap-Ferrat. A sa mort en 1934, la donatrice a légué la villa et les 600 objets qu’elle contenait à l’Académie des Beaux-Arts, dont son père était membre. Certains se sont avérés des faux, comme la pendule-lyre rose qui trône en bonne place sur la table console. Au sol, le 19e tapis de la Grande Galerie du Louvre (voir notre compte-rendu) offre un support somptueux à cette évocation. Au revers de la cloison sont exposées de nombreuses assiettes au précieux « camaïeu carmin », obtenu à base d’or, avec des figures dessinées par Boucher.

Evocation de la villa Ephrussi de Rothschild à Saint-Jean-Cap-Ferrat © Bruno Maury

L’exposition se poursuit encore à l’étage, qui nous réserve d’autres trésors. A gauche en haut de l’escalier, une salle nous emmène Au cœur de la manufacture de Sèvres, dont elle nous présente les procédés : moules, modèles, dessins… Elle renferme une pièce exceptionnelle, un extravagant pot-pourri à vaisseau aux formes chantournées et dont le couvercle est formé d’une dentelle de porcelaine ! En 2010, la manufacture a réalisé une réédition, pour quelques pièces, du modèle original créé en 1758 ; la mise au point de cette nouvelle fabrication a demandé de nombreuses recherches pour retrouver les anciens tours de main.

Pot-pouri à vaisseau © Bruno Maury

Face à l’escalier s’ouvre une salle consacrée à Eugène Lami, décorateur du « goût Rothschild ». Peintre, architecte et décorateur, Eugène Lami travaille pour plusieurs membres de la famille Rothschild. Il conçoit notamment, entre 1853 et 1862, l’aménagement du château de Ferrières. Celui-ci est conçu pour mettre en valeur les collections de la branche française des Rothschild. Il mêle allégrement les styles en vogue à cette époque (Henri II, Renaissance anglaise) avec des réminiscences des styles Louis XIV et rocaille, afin d’offrir aux collections d’objet d’art un véritable écrin : ceux-ci sont présentés dans de nombreuses vitrines. La première pièce nous dévoile les décors du château de Ferrières à cette époque, à travers une série de douze aquarelles, exposées ensemble pour la première fois. James, Alphonse et Gustave de Rothschild y sont portraiturés au milieu des décors ; tandis que les précieuses porcelaines de Sèvres trônent en majesté dans le Salon blanc. Le château constitue ainsi une sorte de « cabinet de curiosités » géant, sur le modèle des Kunstkammern germaniques des XVIe et XVIIe siècles. Il s’ouvre par un hall monumental, sur le modèle de Mentmore, premier château des Rothschild. Outre des porcelaines et des éléments de décor (vasques….), cette salle comprend également des pièces exceptionnelles, comme cette somptueuse tenture d’entrefenêtre en laine et soie, tissée au XVIIe siècle par la manufacture des Gobelins, sur des cartons de Charles Le Brun (1619-1690), aux couleurs toujours éclatantes. D’autres châteaux des Rothschild sont évoqués, à travers meubles, objets précieux et photographies : Pregny (en Suisse) construit par Alphonse de Rothschild (branche napolitaine) ; en Angleterre, Halton House pour Alfred et Waddesdon Manor pour Ferdinand de Rothschild.

La salle suivante est consacrée à un épisode tragique, celui du séquestre des biens Rothschild en France par le régime de Vichy, qui retrace aussi les poursuites exercées par le régime nazi dans d’autres pays à l’encontre d’autres membres de cette famille. Un grand cartel rappelle que les Rothschild se sont toujours néanmoins montrés de généreux donateurs envers les musées nationaux. On peut aussi y admirer deux rares tabatières des filles de Louis XV, celle de Madame Victoire (au délicat fond vert) et celle de Madame Adélaïde (sur fond bleu). Suit une série de vases à décors antiquisants et/ ou en forme d’urne, qui témoignent du goût néo-classique qui se fait jour à partir des années 1760 et triomphera à la fin du siècle.

Pièces du service bleu céleste de Louis XV © Bruno Maury

Ecrin sombre et magnifique, la salle suivante présente, dressées sur une table dressée comme pour un banquet, quelques pièces du magnifique service bleu céleste commandé par Louis XV à la manufacture. Soupière, grande jatte, grand plat ovale scintillent parmi les assiettes et l’argenterie ! Cette démonstration de luxe évoque les fêtes données par les Rothschild au château de Ferrières jusque dans les années 1970, qui réunissaient célébrités et artistes, notamment des couturiers. Ces fêtes sont aussi retracées à travers quelques photographies.

Ecritoire à globes © Bruno Maury

La dernière salle retrace l’évolution des décors de Sèvres durant la période, là encore illustrée de quelques pièces exceptionnelles. Après le bleu céleste, mis au point dès les débuts et issu du cobalt, le fond vert, à base d’oxyde de cuivre, est produit dès 1756. L’année suivante, le peintre Philippe Xhrouet maîtrise le fond rose, qui sera dénommé « rose Pompadour » ou « rose Du Barry » au XIXe siècle. Ces deux dernières couleurs sont d’ailleurs parfois mêlées avec une certaine audace pour composer le décor d’une même pièce, comme dans le somptueux écritoire à globes datant de 1761.

Le visiteur ressort ébloui de cette exposition tout à fait remarquable, où le développement d’une production manufacturière éphémère croise le destin exceptionnel d’une famille de collectionneurs fortunés !

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