Le trésor retrouvé du Roi-Soleil – Grand Palais

Un trésor serti dans un magnifique écrin

C’est une rare présentation que propose le Grand Palais – superbement rénové depuis les Jeux de 2024 – l’espace de huit jours seulement (la fragilité des pièces et leur sensibilité à la lumière imposant de grandes précautions pour leur bonne conservation) : celle des tapis commandés par Louis XIV pour garnir le sol de la Grande Galerie du Louvre. Quelques explications de contexte s’imposent, que nous livrent de grands panneaux illustrés situés à l’entrée de l’exposition. Aujourd’hui détruite, la Grande Galerie du Louvre courait le long de la Seine ; elle reliait le Louvre proprement dit, dans sa configuration de l’époque, au palais des Tuileries, qui accueillait une vaste salle du trône. Pour en meubler le sol, le Roi-Soleil commande en 1668 pas moins de 92 tapis à la gloire du pouvoir royal. Les cartons sont développés par une équipe de peintres, à partir des dessins réalisés par le peintre Charles Le Brun (1619-1690), et confiés pour leur tissage à la manufacture de la Savonnerie, créée en 1626 dans une ancienne savonnerie située au pied de la colline de Chaillot. Tous (à l’exception du premier, qui devait être placé au centre de la galerie) obéissent à un schéma unifié, qui accentue l’effet d’ensemble : de grands rinceaux sur fond noir aux angles, un motif central généralement symbolique, des bas-reliefs latéraux, une bordure simple composée d’oves (perles de forme ovoïde) grises entre deux bandes de couleur.

5e tapis de la Grande Galerie du Louvre © Mobilier national – Isabelle Bideau

Ce projet renvoie à d’autres programmes monarchiques ayant le même objet de glorification du pouvoir royal en la personne du roi. A la Renaissance, la galerie de François Ier à Fontainebleau faisait l’admiration des visiteurs, y compris du puissant Charles-Quint. Sous le règne de Louis XIV, un événement accidentel donna lieu à la réalisation d’un premier projet de décor « du sol au plafond ». La Petite Galerie, construite sous Henri IV pour relier le Louvre et la Grande Galerie, avait été détruite par un incendie en 1661. Pour sa reconstruction, on imagina une iconographie autour d’Apollon : treize tapis sont tissés entre 1664 et 1666 pour couvrir les 600 mètres carrés du sol. Les motifs, sur des cartons déjà confiés à Le Brun, répondent aux peintures de la voûte. L’un de ces tapis, préservé, est présenté au pied d’une reconstitution en trompe-l’œil du décor de la voûte placée sur un panneau vertical.

Reproduction de la Petite Galerie et tapis (10e ou 11e tapis de la Petite Galerie) © Bruno Maury

Achevés d’être tissés en 1689, les tapis de la Grande Galerie n’ont jamais été mis en place : en mai 1682, Louis XIV installe la cour à Versailles. Aux 92 tapis originels s’ajoutaient 10 retissages : le roi n’hésitait pas à offrir certains des tapis destinés à la galerie comme cadeaux diplomatiques, vecteurs de son prestige politique et du goût français auprès des autres monarques. Dès le XVIIIe siècle, certains tapis disparaissent des inventaires royaux : détruits, perdus ou volés. Après la Révolution, la plupart des tapis sont dispersés. 51 tapis sont remis en paiement à des fournisseurs de la Révolution. Le Directoire disperse certains tapis dans les assemblées et les ministères : en témoigne de fragment du 21e tapis, placé dans la salle du Conseil des Cinq-Cents, organe législatif du Directoire, présenté au pied des escaliers de la nef. La plupart des 51 tapis cédés à des fournisseurs furent toutefois rachetés ultérieurement, sous l’Empire et sous Charles X. Un grand tableau synoptique rassemble les 92 tableaux et les 10 retissages, avec les éléments de connaissance dont nous disposons sur chacun d’eux, et une photo à l’appui pour ceux dont l’existence contemporaine est attestée. Avant l’exposition, les tapis conservés dans les collections publiques (une quarantaine) ont fait l’objet d’une campagne de nettoyage et de restauration. Celle-ci est présentée dans un espace didactique située au pied des escaliers de la nef.

Vue globale de l’exposition © Bruno Maury

La présentation des tapis proprement dits utilise pleinement la longueur exceptionnelle de la nef du Grand Palais : ils sont alignés dans l’ordre de leur numérotation, d’un bout à l’autre de la nef, en commençant par l’extrémité côté Seine où est placé le 3e tapis. De part et d’autre de l’alignement, deux grands panneaux miroirs démultiplient habilement l’effet de perspective. Au centre des tapis anciens se trouve une reproduction du premier tapis, unique exemplaire que les visiteurs sont autorisés à fouler Les premiers tapis permettent de se familiariser avec la structure harmonisée du décor, dont le caractère répétitif est largement atténué par une iconographie variée et inventive, en particulier dans les bas-reliefs. Ceux-ci accueillent tantôt des allégories, tantôt des paysages. Les premières sont inspirées du recueil iconographique de Cesare Ripa, publié en 1593 ; les images et leur signification étaient sans doute familières à l’ensemble des contemporains. Elles sont souvent réalisées dans de délicats camaïeux, comme la Libéralité et la Renommée qui ornent le 5e tapis, et dont la luminosité des bleus contraste habilement avec le fond noir des rinceaux voisins :

Figure allégorique de la Libéralité, détail du 5e tapis © Mobilier national – Isabelle Bideau

Les paysages témoignent au contraire d’un réel souci de réalisme, avec des contrastes de couleur plus marqués et un sens des détails stupéfiant, dont la finesse de réalisation nous laisse pantois :

Paysage et griffons, détail du 55e tapis © Mobilier national – Isabelle Bideau

Le message politique inspire toujours les somptueux motifs centraux. L’un des plus réussis est sans doute la tête d’Apollon qui orne le centre du 6e tapis, accompagnée de sa fière devise Nec pluribus impar (A nul autre pareil). Au centre d’un médaillon, la tête et la devise sont évidemment tissées d’un jaune d’or soutenu. Mais on demeure frappé par la délicatesse des ombrages sur le fond blanc du médaillon, dans les rinceaux verts ou les quatre couronnes royales qui l’entourent, et dont la précision minutieuse témoigne de l’incomparable maîtrise des artisans qui ont réalisé ce décor, conférant au tissage une finesse comparable à celle d’une peinture ! Ce décor exceptionnel a d’ailleurs été repris de manière emblématique dans l’affiche réalisée pour cette exposition.

Tête d’Apollon, détail du 6e tapis © Mobilier national – Isabelle Bideau

L’iconographie traduit aussi le souci de la dimension internationale, à l’heure où la France organise une colonisation en Amérique du Nord et noue des contacts diplomatiques avec le sultan ottoman et certains monarques asiatiques. Le motif central du 46e tapis (dénommé La Terre) représente ainsi, autour du globe terrestre, quatre têtes d’animaux symboles des quatre continents alors connus : le cheval (pour l’Europe), le chameau (pour l’Asie), l’éléphant (pour l’Afrique), le crocodile (pour l’Amérique). Là encore le visiteur est frappé par la richesse des couleurs et la finesse des détails des visages, des cornes d’abondance et des guirlandes de fruits et de fleurs qui entourent le globe central (sur lequel sont esquissés les continents).

Les quatre parties du monde, détail du 46e tapis © Mobilier national – Isabelle Bideau

Certains tapis ont conservé une fraîcheur tout à fait exceptionnelle, qui témoigne de l’éclat des couleurs originelles. C’est le cas en particulier du 55e tapis, aux bas-reliefs adossés de griffons :

55e tapis de la Grande Galerie du Louvre © Mobilier national – Isabelle Bideau

Egalement d’une fraîcheur remarquable, le 58e tapis est une sorte de miraculé : placé en dépôt à l’ambassade de France à Berlin en 1931, il en a été rapatrié en 1943, échappant ainsi aux destructions de la fin de la seconde guerre mondiale. Lui aussi a reçu une dénomination spécifique (L’Amour, en raison de l’iconographie de ses bas-reliefs)  :

58e tapis de la Grande Galerie du Louvre, l’Amour © Mobilier national – Isabelle Bideau

Avec ses profusions de guirlandes (qui remplacent les rinceaux vigoureusement dessinés des premiers tapis), le 78e tapis (intitulé La Paix) est un bon exemple de l’évolution des goûts au cours de la période de tissage : l’ornementation virtuose tend à prendre le pas sur les formes géométriques, le baroque du XVIIe siècle évolue peu à peu vers le raffinement virtuose du rocaille, qui prospérera dans la première moitié du siècle suivant.

78e tapis de la Grande Galerie du Louvre, la Paix © Mobilier national – Isabelle Bideau

La série s’achève sur le 93e tapis (en réalité, le 92: le premier tapis avait initialement été compté deux fois dans les inventaires royaux, compte tenu de sa position décalée). Celui-ci, qui devait donner accès à la salle du trône (située au niveau de l’actuel pavillon de Flore), fait appel à Hercule pour son iconographie centrale, qui rassemble peau du lion de Némée, flèches et carquois.

93e tapis de la Grande Galerie du Louvre © Bruno Maury

Cet exceptionnel alignement de tapis est accompagné de quatorze tapisseries en laine et soie, disposées en grands panneaux verticaux. Elles ont été tissées par la manufacture des Gobelins et appartiennent à la série dite de l’histoire du Roi. Dès 1662, Charles Le Brun, placé à la tête des Gobelins, commença à travailler sur cette série, avec l’aide du peintre Adam Frans Van Der Meulen et de huit cartonniers (peintres chargés de transformer en cartons les dessins et croquis de Le Brun). Un premier tissage s’effectua de 1665 à 1679, pour 14 tentures ; une seconde série fut tissée de 1672 à 1685. Certaines illustrent des épisodes publics, comme Le mariage du Roi ou Le sacre du Roi ; d’autres des épisodes diplomatiques (Le renouvellement du serment avec les Suisses ; La satisfaction faite à Louis XIV par l’ambassadeur d’Espagne). Mais une grande majorité décrivent des épisodes militaires, comme La prise de Lille, 1667 (relativement bien conservée) ou La prise de Dole, 1668. Là aussi le visiteur est frappé par la finesse des motifs à l’intérieur des bordures : cornes d’abondance, captifs, animaux mythologiques… ressortent avec une précision étonnante !

La prise de Lille, 1667 © Bruno Maury

Une exposition tout à fait remarquable, qui permet aux visiteurs d’accéder à ce qui fut l’un des plus importants projets décoratifs de l’histoire royale !

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