Un défenseur de la langue française
Pour bon nombre de mélomanes, le nom d’Egidio Romoaldo Duni n’évoque pas grand-chose de précis, si ce n’est peut-être La fille mal gardée, un opéra comique écrit sur un livret signé de Charles-Simon Favart représenté pour la première fois en 1758. Compositeur d’origine italienne né à Matera dans les Pouilles en 1708, il connut pourtant son heure de célébrité sous les règnes de Louis XV et de Louis XVI. Issu d’une famille nombreuse dont le père, Francesco, exerce la fonction de maître de chapelle dans cette même ville italienne de Matera, on dispose de très peu d’éléments au sujet de sa formation musicale, si ce n’est qu’il aurait étudié dès ses neuf ans au Conservatoire de Santa Maria di Loreto à Naples auprès de Francesco Durante. En 1735, il écrit son premier opéra qui sera représenté à Rome au Teatro Tordinona et remporte alors un réel succès auprès de public. Après avoir sillonné l’Europe, il est nommé en 1743 maître de chapelle de l’église San Nicolo à Bari. Aux alentours de 1748, il rejoint la cour du duc de Parme, où la duchesse Louise-Élisabeth – qui n’est autre que la fille aînée du roi Louis XV – l’incite à composer dans le goût français. En 1756, il se rend à Paris où il rencontre le directeur de l’Opéra-Comique, Jean Monnet, pour lequel il crée, le 26 juillet 1757, son premier opéra-comique en langue française, Le Peintre amoureux de son modèle sur un livret de Louis Anseaume (1721-1784). Le succès l’incite alors à se fixer dans la capitale française où il contribue par son œuvre à perfectionner ce genre nouveau de l’opéra-comique. Entre 1761 et 1768, grâce à l’appui de Charles-Simon Favart, il devient directeur musical de la Comédie Italienne pour laquelle il composera vingt-deux opéras comiques écrits en collaboration avec Louis Anseaume, son librettiste attitré. Tous rencontreront un réel succès auprès du public, occultant les autres volets de l’œuvre d’Egidio Duni qui fut aussi pourtant l’auteur de musique religieuse, de quelques pièces de musique de chambre et d’au moins treize opéras sérias en italien parmi lesquels La buona figliola dont le livret est signé Carlo Goldoni. Son nom sera francisé en Egide Duny et il demeurera à Paris jusqu’à son décès en 1775. S’il n’est actuellement pas considéré comme faisant partie des meilleurs compositeurs d’opéras-comiques, que l’on désignait à l’époque sous le nom de « comédies mêlées d’ariettes », il compte assurément parmi les initiateurs du genre. Et il est avant tout le premier à rencontrer le succès avec cette musique à la fois nouvelle et originale, dont les livrets sont tous en langue française. Dans la préface de son opéra comique Le rendez vous, on pouvait lire ce commentaire qui lui était directement adressé : « Vous avez appris à l’Europe qu’on pouvait chanter en français, vous avez appris à la France ce que c’était que le chant, c’est à dire la phrase et la période musicale, la ponctuation, la vérité du discours et ses inflexions, la richesse des différentes déclamations et de leurs finesses ». Ce style de musique novateur s’exportera alors rapidement dans toute l’Europe, l’Amérique du nord et les colonies des îles Caraïbes.

A la tête de l’Orkester Nord, Martin Wahlberg a choisi de faire revivre deux œuvres emblématiques d’Egidio Duni : Le Peintre amoureux de son modèle et Les deux chasseurs et la laitière, deux opéras-comiques qui ont réellement marqué leur époque en ce siècle des Lumières et qui s’inscrivent en quelque sorte dans le sillage du Devin du village, un intermède en un acte écrit et composé cinq années auparavant par Jean-Jacques Rousseau en 1752 (voir le compte-rendu).

Le Peintre amoureux de son modèle (voir la partition) est le tout premier ouvrage qu’Egidio Duni présente au public parisien ; on peut donc considérer cette œuvre comme fondatrice du genre. Sa création eut lieu en 1757 dans la salle de l’Opéra comique de la Foire Saint-Laurent qui se situait dans le quartier actuel de la Gare de l’Est à Paris. Il s’agissait alors d’une construction destinée à accueillir divers spectacles durant l’été, parmi lesquelles des comédies mi-parlées et mi-chantées que l’on désignait alors aussi sous le nom de vaudevilles (voir ce compte-rendu), un genre musical qui connaîtra son apogée au siècle suivant avec les œuvres de Jacques Offenbach. De plus, il est important de souligner que les philosophes de l’époque entrevoyaient d’un très bon œil ce nouveau genre lyrique, plus accessible à un public non initié et privilégiant de surcroît l’emploi de la langue française… faisant accessoirement mentir Jean-Jacques Rousseau sur son absence de musicalité. « Tandis qu’à Paris un auteur s’efforçait de prouver que la langue qu’on y parle n’était pas faite pour être mise en musique [Rousseau NDLR], moi, Italien vivant à Paris, je ne mettrai en chant que des paroles françaises » déclarait alors Egidio Duni, s’inscrivant avec force comme un défenseur de la francophonie avant l’heure !
La spécificité de ces œuvres réside dans l’alternance d’ariettes légères et de déclamations parlées souvent teintées d’humour. Ces déclamations visaient à « remplacer les récitatifs chantés jugés trop pesants pour une intrigue légère », et permettaient accessoirement de respecter (et aussi de contourner !) le fameux privilège de l’Opéra. Enfin, Denis Diderot, qui tenait le compositeur en haute estime, ne manquera pas de l’encourager dans cette voie en l’incitant notamment à enrichir d’une note sentimentale l’intrigue théâtrale. Écrit en deux actes, cet opéra-comique comporte quatre personnages et raconte l’histoire d’un artiste peintre d’un âge certain, Alberti, tombant amoureux de sa jeune modèle, Laurette. Cependant, Laurette lui préfère Zerbin, un beau et jeune élève du maître. Bien évidemment, Jacinte, la vieille servante d’Alberti, mène la danse et ne manquera pas d’intercéder en faveur des deux jeunes amants et contre son maître. La fin est inéluctable : la belle Laurette finit par tomber dans les bras de Zerbin et, comprenant qu’il ne dispose pas de moyens pour rivaliser, Alberti finit sagement par accepter de renoncer à ses sentiments en laissant la jeune Laurette choisir librement son amant. Une intrigue des plus classiques, à la fois simple et efficace, réunissant des personnages quelque peu stéréotypés, un peintre barbon, une servante malicieuse et un jeune couple d’amants, trouvant sa conclusion dans une résolution pacifique et attendue.

Les premières mesures de l’Ouverture dévoilent une musique de belle facture, empreinte de vivacité et représentative de la mode de cette époque marquant peu à peu la fin de l’ère baroque. Pour la situer dans le temps, Mozart naît en 1756, et en cette année 1757 ont lieu les premières représentations d’Anacréon de Jean‑Philippe Rameau et de la deuxième version de son opéra-ballet Les Surprises de l’amour. Le premier air Oh pour le coup je perds patience, chanté par le ténor Eric Huchet dans le rôle d’Alberti, donne le ton. Avec une voix claire et expressive, il incarne avec bonheur un personnage touchant, notamment dans Ah qu’elle est belle (scène 4 de l’acte I) où il est accompagné de la seule guitare. Il excelle également dans les airs récitatifs mi-chantés mi-déclamés et dans l’art de la comédie. La soprano Pauline Texier incarne une Laurette ingénue et pleine de fraîcheur que l’on peut notamment apprécier dans Mon trouble et mon silence (scène 3 de l’acte II). La mezzo-soprano Anaïs Yvoz campe une gouvernante convaincante, on retiendra notamment Quand j’étais jeunette dans la scène 2 de l’acte I et Sans mystère s’il m’est permis de vous parler dans la scène 4 de l’acte II, chanté a capella. Le timbre clair et léger du ténor David Tricou colle à merveille au personnage du jeune Zerbin, en particulier dans Cette crainte délicate de la scène 2 de l’acte II. Tout est bien qui finit bien, ainsi pourrait se résumer le quatuor final des plus jubilatoires : Que le plaisir, que l’allégresse/ Règnent sans cesse dans ce séjour marque cette réconciliation générale et tient lieu de conclusion à ce premier opéra comique de l’histoire de la musique.
Six années plus tard vient la création d’une nouvelle comédie mêlée d’ariettes s’intitulant Les Deux Chasseurs et la Laitière, au Théâtre-Italien de l’Hôtel de Bourgogne cette fois. Cette salle fut l’un des principaux lieux de représentations théâtrales à Paris durant les XVIIe et XVIIIe siècles, l’opéra-comique ayant entre temps été interdit à la Foire Saint-Laurent. Le livret, signé Anseaume lui aussi, s’inspire librement et de manière parodique de deux fables de Jean de La Fontaine, Perrette et le pot au lait et L’ours et les deux compagnons. Le librettiste a puisé son intrigue dans ces deux fables en les combinant de façon ingénieuse. L’intrigue, quelque peu farfelue, met en scène deux chasseurs rencontrant une belle et jeune laitière, dans une comédie légère à la fois parlée et chantée. Cette œuvre qui marque une étape importante dans l’évolution de l’opéra-comique, connut un succès durable. Elle était en effet encore jouée sous la Restauration, et l’historien britannique Colin Jones, éminent spécialiste de l’histoire de la France au XVIIIe siècle, rapporte qu’elle fût l’une des œuvres les plus populaires de la décennie révolutionnaire ! Écrite en un seul acte, l’intrigue ne réunit que trois personnages. Guillot et Colas, deux chasseurs malchanceux et quelque peu convaincants dans leur efficacité et leur ardeur, ont dépensé en boisson l’argent qu’ils n’ont pas encore reçu en paiement d’une peau d’ours qui leur a été commandée, mais l’animal tarde à se faire prendre. En chemin, ils croisent Perrette partie vendre son lait. Guillot l’aborde et tente une cour pour le moins maladroite… que l’on peut même qualifier de lourde, afin de conquérir la belle laitière. Perrette résiste à ses avances, accaparée par ses rêves de richesse future, mais reviendra un peu plus tard toute penaude après avoir renversé son pot de lait, pour accepter finalement la main de Guillot, désormais aussi désargentée que lui. L’histoire se conclut bien évidement elle aussi par une réconciliation générale entre les trois personnages : Ainsi le sort/ Un temps nous berce/ Puis nous renverse/ L’ours n’a pas tort, rappelant au passage que l’ours court toujours (comme le canard !). Les ariettes et les dialogues de ce petit opéra-comique sont à la fois inventifs et pleins d’humour, et le duo formé par Colas et Guillot est irrésistible.
L’Ouverture aux accents dramatiques, habilement soulignés par le cor, évoque une tempête. Son écriture s’émancipe clairement du style baroque et annonce le classicisme. En effet, entre temps, la musique de Duni a évolué, s’est modernisée et se démarque également de ses influences italiennes. On retrouve dans cet opéra la soprano Pauline Texier, une Perrette accorte qui fait preuve d’une belle présence scénique dans ce rôle. Son esprit vif, sa répartie en font un personnage attachant. Dans l’air haut en couleur Voici tout mon projet (scène 4), elle explique au moyen de belles acrobaties vocales totalement maîtrisées la manière dont elle compte s’enrichir en vendant son lait. Mais ses velléités d’enrichissement n’aboutiront pas cette fois… Vient un peu plus loin une ariette aux accents dramatiques, Hélas j’ai répandu mon lait, dans laquelle elle se lamente de cette perte et de ses conséquences. Dans la scène 8 durant laquelle elle finit par céder aux avances de Guillot, elle chante alors à son intention un émouvant Tu promets de me rendre heureuse. Le ténor David Tricou incarne un Colas naïf et candide, poursuivi par la malchance dès son apparition à la scène 1 dans Je suis percé jusqu’aux os, après avoir passé la nuit dehors sous l’orage. Le baryton Jean-Gabriel Saint-Martin campe un Guillot à la personnalité très affirmée, parfois un peu trop sûr de lui, qui contraste avec son compère. Le délicieux duo de la scène 2 Eh ! Bien Colas illustre le contraste entre les personnages des deux chasseurs. Dans le duo de la scène 4 Quand je trouve à l’écart, Guillot joue les Casanova pour séduire une Perrette moins naïve qu’il n’y paraît. Les trois artistes déploient d’excellents talents de comédiens qui impriment le rythme de cette comédie légère dont on devine aisément l’issue.
Les deux œuvres présentées revêtent un intérêt réel et ne doivent pas être vues comme de simple curiosités. Elles constituent en effet un maillon essentiel dans l’histoire de la musique et préfigurent l’œuvre de Jacques Offenbach au siècle suivant. Egidio Duni est un précurseur : il est en effet le premier à obtenir un succès durable avec une musique à la fois nouvelle et originale composée sur des livrets écrits en français. Par ailleurs, ces opéras comiques ont participé à l’époque à la vulgarisation de l’art lyrique en proposant des œuvres accessibles à un public plus large. Elles sont toute deux remarquablement interprétées, tant d’un point de vue vocal que sur le plan théâtral. La diction est irréprochable… mais il est vrai que tous les chanteurs sont français. La direction orchestrale millimétrée de Martin Wahlberg et la sonorité de l’Orkester Nord transcendent ces œuvres pleines de fantaisie, faite de mélodies simples et de dialogues savoureux, dans lesquelles la musique a pour fonction essentielle de souligner les sentiments et les émotions des personnages. Elles sont servies par un prise de son très naturelle, et l’on notera en particulier la présence de bruitages de scène toujours très à propos, des chaises qui bougent, des portes qui grincent, des bouteilles que l’on débouche… et même un ours qui grogne ! Il convient également de faire mention de la luxueuse présentation générale de l’album comprenant quelques belles images et des commentaires très éclairants de la notice, comme celui de Martin Wahlberg qui tiendra lieu de conclusion : « Ce qu’on admirait dans ces pièces, c’était précisément et avant tout la musique qui émergeait des dialogues. C’est également à celle-ci que nous avons voulu donner vie ».

