Une sprezzatura musicale
Il régnait vendredi 5 septembre, un petit air de cour à Bayreuth, ce qui est toujours le plus bel air d’opéra ; des Allemands en costumes blancs à rayures noires et à cravates jaunes, des Italiens en trois-pièces, des Français en polo, il y avait bien cette ambiance feutrée des happy few dans l’Opéra des Margraves, chef-d’œuvre baroque, théâtre dans un théâtre, que Carlo Vistoli, le contre-ténor que le public est venu saluer, a qualifié, sincère et ému depuis la scène, comme de « la plus belle salle d’opéra » qu’il n’a jamais vue. Le programme de son récital, intitulé Opera Antica, était à l’image de ce bel opéra : du baroque vénitien, la musique fondue à l’architecture en perle, l’acoustique magnifiée par la structure en bois, peint et doré.
Sur scène, dans le décor du Pompeo Magno (voir notre compte-rendu), Leonardo García Alarcón, dirigeant l’ensemble Cappella Mediterranea et assurant les claviers (clavecin et orgue), a inauguré le concert avec une symphonie issue de Eliogabalo de Francesco Cavalli (opéra qu’il avait d’ailleurs dirigé en 2016 à Paris). Tout au long du concert, l’orchestre a pris soin d’assurer avec brio les transitions entre les morceaux, tant et si bien qu’il a été même parfois difficile de suivre le programme, signe du talent certain du chef d’orchestre argentin.
L’orchestre a respecté, pour ainsi dire à la lettre, l’esprit baroque du XVIIème vénitien, notamment dans son utilisation des « dissonances monteverdiennes » et du dynamisme caractéristique de cette musique. L’ensemble a entrecoupé le récital vocal en interprétant quelques danses : xacaras, tarentelles, chaconnes. Ce fut l’occasion de montrer leur complicité en organisant des tourbillons musicaux qui emportent tout, violoncelles déchaînées, violons en pizzicati, et cornettiste (Rodrigo Calveyra), toujours très puissant, au point de finir les morceaux sur un seul pied. Ce dernier, qui assurait une voix forte dans cet orchestre, a su aussi faire preuve de douceur (Fa’ la nanna). Enfin, la violoniste (Alfia Bakieva) était excellente, tantôt puissante (Il Giasone), tantôt déchirante dans de belles largesses (Lucidissima face, extrait de La Calisto).
Arrivant par surprise, Carlo Vistoli est monté sur la scène en chantant Ohimè, che miro (Gli amori di Apollo e Dafne). De suite, il a fait montre de sa douceur, de son aisance, de son équilibre. Le contre-ténor étonne par ses colorations de certaines notes, par son soin à articuler chaque syllabe, par ses ornementations qui ne tombent – ou plutôt, devrait-on dire, ne montent – jamais dans l’excès. Ce que M. Vistoli recherche dans ses interprétations n’est pas, comme tant d’autres, une simple performance vocale d’athlète, mais bien un esprit de continuité, et dans ses propres lignes mélodiques, et dans son dialogue avec l’orchestre.
Dans son interprétation du Ombra mai fu (Il Xerse), à la différence de celle d’un Philippe Jaroussky (album de 2019) qui se plaît dans des effets de manche (ce qui en fait d’ailleurs la magie de cette voix), Carlo Vistoli s’attache davantage aux nuances les plus fines, notamment des trémolos courts et contrôlés. Comme tout bon contre-ténor, il sait chercher les notes les plus hautes (Uscitemi dal cor –Erismena), se prête au jeu de diva puissante (Delizie, contenti – Il Giasone), y compris depuis le balcon de l’opéra, pour des airs de L’Incoronazione di Poppea, mais là encore, ce que l’on apprécie surtout, dans son rôle d’Ottone, c’est avant tout sa capacité au juste et bon goût d’une ornementation mesurée, c’est son talent à détacher une note particulière d’une autre qui éclaire alors le reste de la phrase d’une certaine lumière.
C’est grâce au contrôle d’un excès trop facile que M. Vistoli arrive même à rendre les airs d’Alessandro Stradella (issus de l’opéra Il Trespolo tutore) qui auraient pu, dans la bouche d’autres contre-ténors, faire un peu poule qui caquète (notamment l’air du Tarapà, tarapà, tarapà), au contraire de vrais moments de grâce. Fa’ la nanna, nino mio, par ses pianissimi très beaux sur fond de violons et théorbe, a été l’occasion pour Carlo Vistoli de faire rêver tout parent – et enfant endormi dans l’adulte – à l’embaucher pour la vie comme chanteur de berceuses à domicile (Quietati, dunque, oh Nino, sì, sì, dormi felice).
On le comprend, Carlo Vistoli est un excellent contre-ténor car c’est un chanteur humble et, à la fin du concert, le voilà qui présente ses excuses au public « pour tout ce drama », lui qui, et il en a conscience, a tout sauf fait du grand bruit. C’est sa sprezzatura musicale, au sens du Castiglione, qui le permet de se distinguer aujourd’hui sur la scène baroque : il peut, lui aussi, comme il le montre dans son bis, exécuté dans un hasard volontaire et feint, nous arracher un Si dolce è il tormento un peu lourd de brillances, mais il le sait, les joailliers regardent autant l’éclat des pierres précieuses que le sertissage de leurs bijoux.

