« Quel chaos ! Quelle horreur ! Soutenez-moi ; je meurs d’amour et de douleur »
Omphale est une tragédie lyrique de Jean-Baptiste Cardonne (1730-1792), composée sur un livret datant de 1701 écrit par Antoine Houdart de la Motte (1672-1731) et représentée le 2 mai 1769 à l’Académie royale de musique de Paris avec un « accueil mitigé, pour ne pas dire glacial » comme l’écrit Benoît Dratwicki dans sa notice. Cardonne est né à Versailles et son père appartenait à la Maison du roi. Il fut l’élève de Colin de Blamont (1690-1760). En 1745, il rejoint le chœur de la chapelle royale en tant que chanteur mais aussi de claveciniste. Il devient Maître de la Musique du roi en 1780.
Cardonne est un contemporain de Joseph Haydn (1732-1809). Quand il composa Omphale, il connaissait peut-être quelques symphonies de « jeunesse » du maître d’Eszterhàza parmi les plus populaires comme, par exemple, la trilogie des symphonies n° 6,7,8 : Le Matin, Le Midi et Le Soir, respectivement, composées en 1761 ou encore la symphonie n° 31, Appel du cor, datant de 1765. Cardonne est aussi de la même génération que Christian Cannabich (1731-1798), une figure marquante de l’Ecole de Mannheim. L’apogée de cette dernière, son âge d’or se situe à l’époque de la composition d’Omphale. Rappelons ici que La Mannheimer Schule contribua à développer le modèle classique de la symphonie en quatre mouvements.
On retrouve effectivement l’influence de Haydn ou celle de Cannabich dans l’ouverture d’Omphale écrite dans un style symphonique vigoureux, moderne, déjà classique ainsi que dans quelques intermèdes symphoniques ou ballets de l’opéra. Dès que les chanteurs entrent en scène, on revient dans l’univers baroque, c’est-à-dire dans la tragédie lyrique traditionnelle. Tandis que le récit (déclamation tragique) a perdu de l’importance par rapport aux tragédies du passé, les airs restent encore très courts et sont souvent accompagnés ou repris par le chœur ce qui leur donne, certes, une grande puissance mais leur empêche d’exprimer tout leur potentiel dramatique. En tout état de cause, la remarquable Omphale de Cardonne se situe dans la continuité des tragédies lyriques inaugurées par Lully, poursuivies par Marc-Antoine Charpentier (1643-1704), Jean-Philippe Rameau (1683-1764), Jean-Marie Leclair (1697-1764), Pancrace Royer (1703-1755), Jean-Joseph Cassanéa de Mondonville (1711-1772), Antoine Dauvergne (1713-1797) et son étonnante Canente et n’a pas grand chose à envier aux chefs-d’œuvre de Gluck à venir quelques années plus tard : Iphigénie en Aulide (1774) et Alceste (1776).
Omphale est courtisée par Hercule, appelé ici Alcide ; ce faisant le héros mythologique se met dans une position délicate puisqu’Omphale est secrètement éprise d’Iphis, ami d’Alcide. Iphis est amoureux d’Omphale mais a compris qu’Alcide l’était également. Argine amoureuse d’Alcide, croyant qu’Omphale est éprise de ce dernier, décide de faire mourir la reine des Lydiens. Aidée par les démons, elle s’apprête à poignarder Omphale mais Alcide intervient et l’empêche de commettre son forfait. C’est alors que les mânes de Tirésie, père d’Argine, font comprendre à Alcide que son rival en amour triomphera quoiqu’il arrive. Alcide invoque Jupiter afin de l’aider à éliminer son ennemi. Entre temps il réalise que ce dernier est son meilleur ami. Décidé quand même à le tuer, il est ramené à la raison par le plus puissant des dieux et donne son accord à l’hymen d’Omphale et d’Iphis. Un divertissement général termine l’opéra.
Le livret de Houdart de la Motte avait été mis en musique originellement par André Cardinal Destouches (1672-1749) en 1701. Suite à une reprise couronnée de succès de cette œuvre à l’ARM au début de l’année 1752, il fut toutefois violemment attaqué par le baron Grimm qui le trouvait vieux jeu et complètement dépassé, un épisode à l’origine de la Querelle des Bouffons (1752-1754). Juste retour des choses, ces livrets anciens revinrent à la mode ; Cardonne adopta le livret d’Omphale et n’en changea pas un vers. Ce livret frappe par sa simplicité et son efficacité ; il est écrit dans une belle langue très musicale et la prosodie en est impeccable. Les caractères sont bien dessinés : Omphale n’est pas assoiffée de pouvoir, sa fidélité et sa constance mettent son amour pour Iphis au dessus de ses intérêts politiques. Iphis est un jeune héros idéaliste. Les pulsions destructrices sont du côté d’Argine et d’Alcide. Ces derniers, aveuglés par leurs passions, ne songent qu’à la vengeance. Tandis que la magicienne Argine, ayant échoué dans son projet meurtrier, rejoint le royaume des Ombres, Alcide, inspiré par Jupiter, fait le choix de la clémence et du pardon. Dans cette tragédie, le pouvoir royal est glorifié en la personne d’Omphale, hommage posthume possible à Marie Leszczynska, reine de France, décédée six mois avant la représentation de l’opéra.
Le thème de l’ouverture consiste dans les quatre notes d’un vieux motif liturgique issu du plain-chant grégorien, utilisé maintes fois par Joseph Haydn dans ses symphonies d’avant 1765 et sur lequel sera fondé le glorieux finale de la symphonie n° 41 Jupiter de Wolfgang Mozart (1756-1791). Avec ce mouvement symphonique nerveux et incisif, on est loin de l’ouverture à la française encore employée par Leclair dans Scylla et Glaucus.
Acte I. On entre de plein pied dans l’action avec l’air d’Iphis : Calme heureux (I.1), de structure tripartite ABA’ avec un bel accompagnement de flûtes. Cet air permet de faire connaissance avec la voix superbe du haute-contre Reinoud Van Mechelen. Ce dernier chante la reprise A’ pianissimo pour notre plus grand plaisir. L’air d’Omphale : Chantez le digne fils (I.3) inaugure un type d’air très fréquent où la reine incarnée par Chantal Santon-Jeffery chante les deux premières parties de son air tandis que le chœur chante la troisième partie. Les aigus de la soprano sont lumineux et brillants. Son medium est moins puissant mais le tout est très expressif. L’ariette en rondeau avec chœur : Après le cours de nos alarmes (I.3) est chanté délicieusement par Jehanne Amzal (Une Bergère), accompagnée avec grâce par un hautbois et un basson. Le refrain et les couplets sont attribués alternativement à la soliste et au chœur, un schéma que l’on trouve dans Scylla et Glaucus de Leclair et qui se multiplie dans la suite de l’opéra de Cardonne. Le premier acte s’achève dans un climat pastoral et joyeux.
Acte II. L’air d’Alcide avec chœurs (II.3) Joignez tous vos voix, tout en rythmes pointés, est dynamique et puissant et Jérome Boutillier en donne une lecture très énergique, d’une superbe voix de baryton-basse. Une Thébaine (Jehanne Amzal) chante une ariette vibrante, alternativement avec le chœur féminin selon un principe bien rodé : Tôt ou tard, il faut se rendre, une merveille de beauté et de charme. La fête est troublée par des démons : ils volent de tous côtés avec des feux et brisent tous les ornements du palais. Argine (Judith van Wanroij) apparaît et entame avec Alcide un dialogue très tendu ponctué par un air émouvant : Ah ! Si l’Amour devait toucher ton âme (II.4). Mais le meilleur est pour la fin avec un duo d’Argine et d’Alcide : Amour ! Quelle furie empoisonne tes flammes, très intense et dramatique. Argine conclut avec un monologue presque hystérique : Ô rage, ô désespoir, ô barbare fureur (II.5), un air d’une grande violence et aux âpres harmonies typiquement Sturm und Drang avec une participation active de l’orchestre. La soprano néerlandaise y révèle de remarquables talents de tragédienne ainsi qu’une excellente diction.
Acte III. Il débute avec un air d’Omphale : Digne objet d’une flamme éternelle (III.1), un air tripartite dans le style de Rameau. Suivent deux interventions de Céphise (Jehanne Amzal) en alternance avec le chœur (III.4). La première, Célébrons le jour mémorable, est un chant de louange du pouvoir royal : Ah ! Qu’il est doux de vivre sous ses lois, en l’occurrence, un hommage posthume à la défunte reine de France, pensons-nous. La deuxième est un rondeau très gracieux au grand charme mélodique : Dans un si beau jour. Mais les plaisirs ne durent guère, des Démons surgissent des enfers et ensorcellent Omphale. Argine, le poignard à la main, se précipite sur la reine : Sa mort va me venger, dit-elle dans un récit d’une grande force dramatique, mais elle est désarmée par Alcide. Un duo très violent d’Argine et d’Alcide : Je sens triompher dans mon coeur le dépit, la haine et la rage (III.6) donne une conclusion vibrante à cet acte.
L’acte IV débute par un prélude orchestral romantique mais malheureusement trop court. Suit un beau récit d’Iphis (Reinoud Van Mechelen) : Que nos jours sont dignes d’envie et un air d’Alcide (Jérome Boutillier) très véhément : Mais je saurai percer la nuit obscure. Un prélude sinistre précède l’irruption des forces infernales avec un intense récit d’Argine et un magnifique choeur : Que le jour pâlissant fasse place aux ténèbres. L’acte se termine par un air incandescent d’Argine : Quel chaos ! Quelle horreur ! Soutenez-moi ; je meurs d’amour et de douleur. C’est l’acmé dramatique de l’opéra, magistralement défendue par Judith van Wanroij. Exit Argine.
L’acte V s’ouvre en fanfare avec le plus bel air de l’opéra, le seul qui se développe et s’épanche sans entraves, l’air d’Omphale : Amour ! à mon amant va révéler ma flamme (V.1). Ce magnifique air baroque de coupe AA1BA’ est structuré comme une aria da capo mais reste indubitablement et profondément français. La mélodie regorge d’ornements et de vocalises subtils et Chantal Santon Jeffery lui donne un éclat superbe. Omphale procède au temple de l’Amour à un sacrifice : Chantez l’Amour, chantez sa flamme (V.2), La reine et ses prêtresses entonnent à tour de rôle ce joyeux refrain agrémenté par plusieurs couplets très gracieux. Le duo d’amour d’Omphale et d’Iphis est bref mais intense : Ah! Répétez cent fois, un aveu si charmant ; il est interrompu par l’arrivée d’Alcide. Les deux amoureux tentent de s’expliquer et Alcide finit par réaliser que son cher ami Iphis l’a trahi. Sa colère est d’abord extrême : Vengeons ma tendresse trahie, mais inspiré par Jupiter, Alcide se radoucit dans un air magnifique (V.4) : Allez, unissez-vous, où la superbe et noble voix de Jérome Boutillier fait merveille dans la peinture de ce héros puissant et magnanime.
Cardonne maniait avec beaucoup de métier les divers instruments de l’orchestre et l’Orfeo Orchestra lui rend pleinement justice. Nous avons adoré le son de cette formation et tout particulièrement ses flûtes traversières qui accompagnent le plus souvent les airs d’Omphale et d’Iphis. Les cors autrefois relégués aux scènes de chasse, font désormais partie intégrante de l’orchestre et assurent le lien entre les cordes et les bois. Parmi ces derniers, les hautbois sont très actifs et les bassons se voient confier un rôle mélodique plus important que dans le passé. Le Purcell Choir était très sollicité dans cette œuvre et donnait à la musique une grande puissance. Avec un pupitre de dessus à tomber, ce chœur a une sonorité éclatante. Les autres pupitres sont remarquables et tous ces artistes hongrois chantent dans un français excellent. A György Vashegyi revient l’énorme mérite de marier toutes ces forces, de leur imprimer sa marque et d’offrir aux mélomanes une interprétation d’exception du chef-d’œuvre de Cardonne.
Comme on l’a vu, la galanterie (Iphis, Omphale, Céphise) équilibre harmonieusement la tragédie (Argine, Alcide). L’opéra regorge de belles idées et nous eussions préféré que certaines d’entre elles fussent plus développées. Ne boudons pas notre plaisir, Omphale est une œuvre magnifique et Jean-Baptiste Cardonne, malgré le petit nombre de ses opéras, tient une place importante dans l’aréopage des compositeurs de tragédies lyriques du règne de Louis XV. György Vashegyi qui a révélé aux mélomanes la rare Hypermnestre de Charles-Hubert Gervais (1671-1744) et un merveilleux Scylla et Glaucus de Jean-Marie Leclair (voir mes comptes-rendus), nous fait découvrir un nouveau chef d’œuvre lyrique français.

