Que Charybde et Scylla soient la terreur des mers
Dans l’histoire de la tragédie lyrique française, Scylla et Glaucus de Jean-Marie Leclair (1697-1764) tient une place particulière. Créée en 1746 à l’Académie Royale de Musique, elle se situe encore dans l’orbite des œuvres de Jean-Baptiste Lully (1632-1677), de Marc-Antoine Charpentier (1643-1704) et de Jean-Philippe Rameau (1683-1764). Malgré sa date de composition relativement tardive, elle appartient encore pleinement au monde baroque, comme d’ailleurs Titon et l’Aurore (1753) de Jean-Joseph Cassanéa de Mondonville (1711-1772), Canente (1760) d’Antoine Dauvergne (1713-1797) ou Les Boréades (1763) de Rameau. Moins de deux décennies plus tard, les tragédies lyriques de Christoph Willibald Gluck (1714-1787), comme Iphigénie en Aulide (1774) ou Alceste (1776), prendront leurs distances avec le style baroque. Avec Les Danaïdes (1784) d’Antonio Salieri (1750-1825) et Oedipe à Colone (1786) d’Antonio Sacchini (1730-1786), l’histoire de la tragédie lyrique s’inscrit pleinement dans le classicisme.
Jean-Marie Leclair est surtout connu par sa musique instrumentale. Le corpus des douze concertos pour violon opus 7 et 10, dont deux intégrales récentes ont fait l’objet de chroniques dans ces colonnes (celle de Leila Shayeg et celle de Stéphanie-Marie Degand), est un monument de la littérature du violon. Les 48 sonates pour violon (ou traverso) et continuo, réparties en quatre livres, sont également des œuvres d’un raffinement et d’un charme exceptionnel n’excluant pas la profondeur. Disons-le tout de suite, on ne retrouve pas dans le prologue et le premier acte de l’unique opéra de Leclair, l’originalité et la puissance créatrice des concertos pour violon. Le prologue, à mon humble avis, pâlit face à ceux de Lully ou Charpentier chez qui la louange du monarque s’exprime de façon autrement plus puissante. Le premier acte se situe dans la moyenne des tragédies lyriques du passé. Nous avons été surpris par le caractère très fragmenté de la musique avec des récits et des airs particulièrement brefs. Tout change à la fin de l’acte II. Le décor est planté et l’action peut vraiment démarrer. Circé va être l’artisan de son malheur car grâce à ses soins, la froide Scylla va enfin se réchauffer jusqu’à brûler d’amour pour Glaucus, tandis que ce dernier se détourne de Circé au profit de Scylla. Très habilement Leclair fait alterner les scènes d’amour entre Scylla et Glaucus et les scènes infernales où la magicienne concocte sa vengeance. Alors qu’on croit les deux amants hors de danger et que l’on s’attend à la fade fin heureuse de circonstance, un coup de théâtre se produit à la fin de l’acte V : Scylla est transformée en rocher et Circé a le mot de la fin :
Que ce rocher, monument de ma rage,
Près de ce gouffre dangereux,
Soit un écueil encore mille fois plus affreux,
Et qu’offrant à jamais un funeste assemblage
Pour le malheurs de l’univers,
Carybde et Scylla soient la terreur des mers.
Ce paroxysme spectaculaire d’intensité dramatique à la toute fin, quasiment berliozien, aurait dû valoir un triomphe à son auteur. Ce ne fut pourtant pas le cas ; l’œuvre fut favorablement accueillie avec dix sept représentations mais ne suscita pas l’enthousiasme des critiques et du public et ne marqua pas les esprits malgré une distribution exceptionnelle, ce qui peut-être découragea Leclair de poursuivre une carrière de compositeur d’opéras.
Parmi les moments les plus remarquables, citons l’Ouverture dans la tradition instaurée par Lully avec un prélude en rythmes pointés rendus plus expressifs par les fusées des violons ou des basses. La fugue qui suit est remarquable par son contrepoint serré. L’acte II culmine avec une formidable Passacaille tout à fait digne de celle de l’Armide de Lully. Avec deux solistes vocaux, un orchestre fourni et le puissant chœur, cette passacaille a un caractère épique qui fait penser à Haendel. A partir de l’acte III, on savoure de nombreux moments d’exception. L’air joliment orchestré en sol mineur de Scylla, d’une élégance raffinée Serments trompeurs, tendre langage, a la structure ABA’ à l’instar de nombreux airs de Rameau, reflétant une influence italienne, la virtuosité en moins. L’air de Glaucus qui suit en mi majeur (tonalité la plus sensuelle de toutes) : Chantez, Scylla, chantez, avec un superbe accompagnement de flûtes est un des sommets de l’opéra. Lorsque la mélodie est reprise par le chœur, la puissance obtenue est incroyable ; il faut l’entendre pour le croire. A cet air de Glaucus succède le plus brillant air de Scylla en mi majeur également : Ta gloire dans ces lieux t’appelle. Cet air d’une élégance insigne est merveilleusement orné, ornements entièrement écrits par Leclair ; il est remarquable par sa structure ABA’, ses ritournelles orchestrales et ses magnifiques vocalises, s’apparentant à l’aria da capo transalpine.
L’acte IV débute avec un remarquable prélude orchestral très dramatique et sévère en si mineur. Circé espère encore que Glaucus lui reviendra : Reviens, ingrat, mon cher amant, un air magnifique en mi majeur accompagné par une flûte très expressive. Ses espoirs sont déçus et la magicienne invoque les furies : Noires divinités de la rive infernale, dans un air en mi bémol majeur. Cet air de caractère très lullyste, sublime de violence encore contenue, est peut-être le climax de l’œuvre entière. La palette orchestrale est somptueuse avec des fusées aux violons et aux basses. L’air de Circé est suivi d’un chœur tout aussi violent en mi bémol majeur également : Que Circé nous inspire. Circé, maintenant déchaînée, invoque Hécate dans un air avec chœur époustouflant dans la tonalité rarissime dans la musique baroque de ré bémol majeur : Déesse redoutable. A l’acte V, Glaucus et Scylla se réjouissent car Circé semble avoir disparu ; ils chantent un duo d’amour dans la tonalité ensoleillée de sol majeur : C’est de votre félicité, suivi par le chœur Chantons, bénissons à jamais, un fugato éclatant qui n’est pas sans rappeler Haendel. On arrive à un chef-d’œuvre, autre sommet de l’opéra : le chant d’une jeune sicilienne, Viens , amour, quitte Cythère, dans la tonalité pastorale de fa majeur. La soliste accompagnée par des pizzicati des cordes, alterne avec le chœur tout au long des couplets nombreux et tous différents de ce rondeau. Les chœurs sont contrepointés par les merveilleuses et suaves arabesques des violons. C’est un moment sublime que l’on peut déguster sans hâte car à la différence des airs de cet opéra, généralement très courts ; pour une fois Leclair prend tout son temps. La catastrophe arrive brutalement et inexorablement. Dans un récitatif accompagné, Scylla murmure : Je succombe, je meurs, tandis que Glaucus réplique d’une voix déchirante : Rendez-moi l’espoir de la mort ! Bouleversant ! Circé conclut avec les vers cités plus haut.
On peut consulter le fac-similé de la partition de Scylla et Glaucus sur Gallica, la bibliothèque numérique de la BnF. Cette belle partition a été révisée et remaniée au Centre de musique baroque de Versailles en vue d’une exécution en version de concert et du présent enregistrement. Une partition moderne en résultera (information donnée par Benoît Dratwicki). La présent enregistrement est le fruit du partenariat entre le CMBV d’une part, l’orchestre Orfeo et le Purcell choir de Budapest, d’autre part, placés sous la direction de György Vashegyi.
On ne peut rêver de plus belle incarnation de la magicienne Circé que celle de Véronique Gens. Ce rôle de Circé est taillé pour elle, un rôle de magicienne diabolique mais aussi de femme amoureuse, ne l’oublions-pas, qui lui inspire ses plus beaux accents comme par exemple le récitatif accompagné à la fin de l’acte II : Il me fuit, hélas, il me quitte et le magnifique air de fureur qui suit : Courons à la vengeance, avec ses superbes vocalises et la puissante intervention du chœur. C’est encore la femme passionnée qui s’exprime dans Reviens, ingrat, mon cher amant, au début de l’acte IV ; mais c’est la grande tragédienne, qui plus loin invoque les puissance souterraines dans Noires divinités de la rive infernale, climax de l’intrigue, en attendant les terribles imprécations de la fin de l’acte V où la cantatrice en dépit du déchaînement de la haine qui habite son personnage, garde toujours une musicalité intacte.
Dans un registre complètement différent, Judith van Wanroij compose une Scylla très attachante. Le timbre de voix est toujours aussi séduisant, la diction française est impeccable et la technique vocale à son zénith. En témoigne le merveilleux air : Serments trompeurs, tendre langage. Mais le sommet de l’art se trouve dans l’air magnifique Ta gloire dans ces lieux t’appelle, où la chanteuse néerlandaise nous éblouit par l’élégance et la subtilité des ornements et des vocalises. Mais la technique n’est pas tout et l’artiste sait nous émouvoir jusqu’à la moelle lors de la déchirante agonie de Scylla.
Cyrille Dubois est en grande forme dans cet enregistrement. Quel chanteur ! Son grand air de l’acte III : Chantez Scylla, chantez, avec intervention du chœur, est un délice. La voix est en même temps claire, puissante et d’une douceur merveilleuse et quelle diction ! On déguste toutes les paroles. Le ténor récidive à l’acte V avec la délicieuse ariette avec chœur Chantez, chantez l’amour. Avec sa fougue, ses magnifiques vocalises et son da capo harmonieusement varié, Cyrille Dubois m’apparaît comme un des plus brillants ténors de l’école baroque française. Il forme avec Judith van Wanroij un duo parfaitement assorti.
Jehanne Amzal, une habituée des concerts du CMBV, endosse les habits de plusieurs personnages : l’Amour, Témire, une Bergère, 1ère Fille du chœur, une Jeune fille sicilienne. Ce dernier rôle lui vaut de chanter un des sommets de la partition Viens, Amour, quitte Cythère ; dans ce morceau d’une durée de six minutes, elle peut exprimer ses grandes qualités. La voix est fraîche et cristalline, la ligne de chant est un prodige d’harmonie, et la chanteuse nous emmène dans un monde de poésie pure. L’intervention du chœur après chaque couplet de la soprano, est un enchantement. Une révélation !
Hasnaa Bennani, une artiste très appréciée des concerts baroques (elle a interprété le rôle de Gildippe aux côtés de Franco Fagioli dans Carlo il calvo de Porpora), est successivement Vénus, Dorine, une Dryade, 2 ème Fille du chœur. La voix lumineuse de cette magnifique soprano possède un timbre envoûtant. Sa prestation en tant que Vénus est impeccable. Elle a indiscutablement toutes les qualités pour endosser un rôle principal d’héroïne de tragédie lyrique ou d’opéra seria. Qu’on se le dise !
David Witczak (baryton-basse), un pilier de la tragédie lyrique où il joue généralement le rôle du roi ou du grand prêtre n’a pas de rôle comparable dans Scylla et Glaucus ; il est successivement le Chef du peuple, un Sylvain, Hécate. Dans ce dernier rôle, il fait montre de sa vaillance, sa solidité, sa diction parfaite et sa connaissance approfondie de ce répertoire. Jozsef Gal (1er Propétide/ un Berger) et Marton Komaromi (2ème Propétide) quittent momentanément le Purcell choir pour intervenir avec autorité comme solistes.
Nous avons été impressionnés par le Purcell choir. Précision, rigueur, agilité, puissance sont leurs qualités musicales majeures. Le pupitre des sopranos, époustouflant de puissance, est mis en valeur par le « creux français » résultant de l’absence des altos, remplacés, ô combien avantageusement, par de remarquables haute-contres. A cela il faut ajouter une pratique impeccable de la langue française forgée par une dizaine d’années de fréquentation du répertoire francophone. Vu l’importance du chœur dans cet opéra, la contribution du Purcell choir est grandement responsable du succès de cet enregistrement.
Le rôle de l’Orchestre Orfeo est d’une importance capitale. Leclair était bien conscient que son expérience dans ce domaine était une de ses meilleures cartes. L’écriture des cordes est dense et complexe. Leclair utilise constamment des figurations aériennes, des arpèges et des arabesques raffinées des violons dans l’accompagnement ; les haute-contre et les tailles de violons ne sont pas en reste avec des parties denses et élaborées. Les flûtes traversières (traversos) interviennent en solistes dans de nombreux airs et ont une sonorité délicieuse. La partition est émaillée de fusées ascendantes et descendantes en triple croches à tous les pupitres, donnant ainsi une grande nervosité à l’orchestre. C’est le cas dans l’ouverture et surtout la spectaculaire dernière scène, Simphonie pour exprimer les aboyments des Monstres qui environnent Scylla, comme indiqué dans la didascalie. Giörgy Vashegyi nous livre une fabuleuse lecture de ce chef-d’œuvre.
Avec quatre gravures récentes de Scylla et Glaucus, dont deux déjà commentées dans ces colonnes (celle de Sébastien d’Hérin et celle de Stefan Plewniak), l’amateur a désormais l’embarras du choix. Il sera comblé par l’admirable gravure que voici, la dernière éditée à ce jour.

