Haendel et ses contemporains à Marseille
Nous avons eu l’occasion de rendre compte dans ces colonnes des prestations du contre-ténor Rémy Brès-Feuillet dans des opéras (voir nos récents articles Adonis et Sosarme, ainsi que l’entretien qu’il nous a accordé). Nous le retrouvons ce soir dans l’église Notre-Dame du Mont à Marseille, dans le cadre du festival Mars en baroque (voir le site), pour un récital autour d’airs de Haendel et de compositeurs anglais contemporains du Caro Sassone. La plupart de ces airs sont des inédits, comme l’indiquera le chanteur au cours de la soirée ; certaines partitions ont même nécessité des recherches jusqu’en Australie ! Ils sont mis en regard d’airs datant de la dernière période des compositions de Haendel : après une première attaque de paralysie en 1737, qu’il soigne à Aix-la-Chapelle, Haendel abandonne progressivement à partir de 1739 l’opera seria italien au profit d’œuvres chantées en anglais, dotées d’une riche orchestration et de chœurs opulents. Celles-ci sont généralement désignées comme oratorios, même si cette appellation est abusive pour Semele (1744) et Hercules (1745), bâtis sur des sujets mythologiques : il s’agit en réalité d’opéras créés « en version de concert », pour des raisons essentiellement économiques.
Le premier air du concert est le Blow, winds, extrait de l’opéra Florimel (1734) de Maurice Greene (1696-1755). Ce dernier était un organiste et compositeur anglais, qui fut organiste de la cathédrale Saint-Paul à Londres puis maître de la Musique du roi. Rémy Brès-Feuillet aborde le morceau avec un timbre bien posé, une grande expressivité de la voix et du geste, et distille des ornements délicats, qualités saluées par de chaleureux applaudissements. Le second air, Why beats my heart , est extrait du « mask » Alfred (1740) de Thomas Arne (1710-1778). Violoniste et compositeur, Arne joua un rôle de premier plan dans la production lyrique à Londres à son époque, donnant avec sa troupe des opéras de sa composition comme des œuvres de Haendel (sans autorisation de ce dernier…) dans différents théâtres de la capitale. En 1738, il s’associe avec Haendel, Boyce et Pepusch (arrangeur du parodique Beggar’s Opera) pour fonder la Society of Musicians, qui deviendra la Royal Society. Nous avons aimé cet air, bien servi par le timbre désormais plus charnu du contre-ténor.
L’air suivant était à notre sens le plus remarquable de ces airs inédits. O Cupid thou art est extrait de l’opéra Teraminta de John Stanley (1712-1786). Devenu aveugle suite à un accident domestique alors qu’il était enfant, Stanley avait étudié la musique et l’orgue auprès de Maurice Greene à Saint-Paul. Compositeur, il était devenu l’ami de Haendel, dont il dirigea plusieurs œuvres (notamment Le Messie) du vivant comme après la mort du compositeur. Cet air nous a d’ailleurs semblé fortement influencé par la manière « italienne » de Haendel, avec de magnifiques ornements, dans lesquels Rémy Brès-Feuillet témoigne d’une longueur de souffle impressionnante. Performance couronnée des applaudissements nourris du public.
No more shall thy son est le dernier air de ces compositeurs anglais quelques peu éclipsés par la célébrité du Caro Sassone. Il est extrait de l’oratorio Deborah and Barack de Maurice Greene, créé en 1732 soit un an plus tôt que l’oratorio Deborah HWV 51 de Haendel. Le contre-ténor s’y distingue par une diction vigoureuse et des passages de registre admirablement maîtrisés.
S’ensuivent quatre airs du Caro Sassone. Le premier, Despair no more, extrait de Deborah, comporte une série de mélismes auxquels Rémy Brès-Feuillet apporte toute sa technique ainsi qu’une réelle émotion. Le O Lord whose mercies, extrait de Saul, est récité à la manière d’une touchante prière, avec un phrasé particulièrement délicat. Après un Impious mortal (extrait de Deborah), le chanteur se lance dans un pyrotechnique Hence, hence, Iris hence away (air de Junon, extrait de l’opéra Semele), en complicité totale avec les instrumentistes : les ornements pleuvent, magnifiés par l’agilité virtuose du premier violon (Federica Basilico), en une apothéose jubilatoire du concert.
Soulignons aussi l’excellent niveau des musiciens qui entourent le chanteur, et qui se sont illustrés seuls dans deux pièces instrumentales. Le Concerto II de Stanley, donné en ouverture, a d’emblée permis de découvrir la virtuosité élégante, jamais sèche, de Federica Basilico, ainsi que l’agilité du violoncelle de Claire Gautrot dans le mouvement rapide. La Sonate op.5, n°4 de Haendel a été intercalée, en deux parties distinctes, entre des airs chantés. Les deux pièces ont bénéficié d’attaques nettes et précises, soigneusement coordonnées par Gerd Amelung (malgré le son discret de son clavecin, peut-être trop à l’arrière-plan au regard de l’acoustique de l’église). A la seconde partie de violon, Sophie Pieraggi épaule sans faille la virtuosité de sa collègue, tandis que l’alto engagé d’Alexandre Garnier apporte densité et onctuosité au registre des cordes.
Le concert se conclut sur de chaleureux applaudissements du public et plusieurs rappels. Après quelques explications sur les recherches musicologiques menées autour des partitions oubliées de ces compositeurs anglais méconnus, Rémy Brès-Feuillet et ses musiciens offrent en bis le dernier air pour castrat composé par Haendel, Yet can I hear that dulcet lay, extrait de l’oratorio The Choice of Hercules. Recueillant à nouveau les applaudissements d’un public qui avait bravé en nombre la pluie et le froid de cette soirée marseillaise.

