Une pastorale italienne à la cour de France
Le succès des œuvres de Lully a gommé le souvenir des autres compositeurs, souvent étrangers, ayant produit pour la cour de France à cette époque. De plus, l’ombrageux Surintendant ne tolérait que les représentations de ses compositions et celles de ses protégés (comme Desmarets, voir notre notre compte-rendu) ; il veillait jalousement à ce qu’aucun autre compositeur ne le remplace dans la faveur du roi ! Quelques compositeurs, essentiellement venus de la péninsule, ont cependant pu faire jouer leurs œuvres en France, comme en témoigne un récent enregistrement consacré aux « Italiens à Paris sous Louis XIV » (voir le compte-rendu). C’est en effectuant des recherches afin de préparer cet enregistrement que les fondateurs de l’ensemble La Palatine, Guillaume Haldenwang et Marie Théoleyre, ont redécouvert l’opéra Nicandro e Fileno du compositeur romain Paolo Lorenzani (1640-1713). Formé par Orazio Benevoli – qui était alors maître de chapelle au Vatican, voir en particulier cette chronique – il bénéficie aussi de la protection de la puissante famille Orsini. Grâce à sa musique religieuse (messes, motets, oratorios), il devient rapidement un compositeur apprécié dans la Ville éternelle. A l’automne 1675, il se rend à Messine en Sicile, au service de la cathédrale. Impressionné par son talent, le vice-roi français, Louis-Victor de Rochechouart de Mortemart, duc de Vivonne, lui demande de composer pour des fêtes religieuses ainsi que des opéras. Mais des tensions diplomatiques avec les Espagnols poussent Louis XIV à rappeler Vivonne à Paris au début de l’année 1678 et à retirer les troupes françaises qui occupaient alors Messine. Lorenzani le suit. Il arrive à la cour en août 1678 et obtient aussitôt l’appui du roi, qui l’aide à acheter à Boësset la charge de maître de musique de la Reine. Les succès de ses compositions irritent Lully : celui-ci tentera même – en vain – d’empêcher la création de Nicandro e Fileno dans la Galerie des Cerfs du château de Fontainebleau, en septembre 1681. Le livret en avait été écrit par Philippe-Julien Mancini, duc de Nevers et neveu de Mazarin. Les livrets distribués aux spectateurs comportaient une traduction en français du texte italien, selon une pratique instaurée pour les productions parisiennes de Cavalli (Xerse – voir notre compte-rendu – et Ercole amante). La barrière de la langue était d’ailleurs assez relative à cette époque. D’une part, les deux reines Médicis et, plus récemment, le ministère de Mazarin, avaient contribué à répandre l’usage – ou tout au moins la compréhension – de l’italien à la cour de France. D’autre part, l’italien et l’espagnol de cette époque restaient relativement proches de la langue d’oc, langue natale de nombre de courtisans.
La fonction de Lorenzani auprès de Marie-Thérèse prit fin en 1683, avec le décès de cette dernière. Le compositeur – qui avait francisé son nom en Laurenzain – demeura cependant encore en France, continuant de produire de la musique religieuse pour laquelle il reçoit de nombreuses commandes. En 1688, il propose même une tragédie lyrique dans le goût français, qui sera donnée devant les Condé au château de Chantilly : Oronthée est bâtie à partir d’une adaptation du livret de Cicognini pour L’Orontea de Cesti ; sa partition est hélas perdue à ce jour. Suite au décès de Francesco Berretta, Lorenzani est élu maître de la Cappella Giulia du Vatican, fonction qu’il rejoindra au début de l’année 1695. Cette même année, Ballard publie son recueil d’Airs italiens de monsieur Lorenzani, premier recueil monographique d’airs italiens en France. Paolo Lorenzani mourra à Rome le 28 octobre 1713.
Le fil de l’intrigue est assez simple ; il est agrémenté de nombreux éléments burlesques et de parodies, notamment de l’opéra vénitien. A l’acte I, deux amis d’âge bien mûr, Nicandro et Fileno, décident que chacun épousera la fille de l’autre pour agrémenter ses vieux jours et renforcer leur amitié réciproque. Lorsque Nicandro informe sa fille Filli de ce projet, celle-ci tente de dissuader son père : elle déclare vouloir rester vierge [allusion à La Calisto de Cavalli]. En réalité, elle est amoureuse de Lidio, jeune homme qui courtise toutes les bergères des alentours… Epris de Filli, le berger Eurillo tente de lui déclarer son amour mais celle-ci le repousse.
A l’acte II, Lidio proclame sans vergogne son inconstance. Survient Clori, fille de Fileno : Lidio lui déclare aussitôt son amour. Dissimulée, Filli découvre la trahison de son amant. Elle s’endort en pensant qu’Eurillo serait peut-être un parti plus fidèle ; elle l’appelle en dormant [scène de sommeil, là encore parodie des opéras vénitiens… et de Lully !]. Arrivé entre-temps, Eurillo entend ces paroles avec espoir. Mais une fois réveillée, Filli, honteuse d’avoir révélé ses états d’âme, le repousse à nouveau !
A l’acte III, Nicandro et Fileno comprennent que leur projet n’est qu’une folie : ils doivent accepter avec résignation leur âge. Lidio tente de se justifier face à Filli et Clori, qui ont toutes deux découvert son infidélité ; il choisit finalement de convoler avec Filli, au désespoir de Clori. Eurillo propose alors à celle-ci son amour, elle accepte par dépit. Au finale, tous chantent la puissance de l’amour.
Seule une partition manuscrite autographe de cette pastorale nous est parvenue, à travers la collection de Sébastien de Brossard ; elle est conservée à la BnF. L’œuvre est assez courte (une heure environ) et dépourvue d’ouverture. Un compte-rendu du Mercure galant daté de septembre 1688 nous en apprend davantage sur les conditions de sa représentation : elle était encadrée d’un prologue et d’un épilogue parlés, et comportait également des intermèdes théâtraux, tous interprétés par les comédiens de la Comédie française (créée l’année précédente) et de la Comédie italienne. Cette forme originale semble préfigurer celle qu’adopteront les intermèdes comiques au siècle suivant. Afin de compléter la partition, les musiciens de La Palatine ont choisi d’y ajouter une ouverture, quelques airs et une chaconne issus des Fontaines de Versailles, court opéra de Michel-Richard Delalande créé à Versailles en 1683. Ce choix est motivé par la circonstance que Lorenzani et Delalande collaboraient assez régulièrement ensemble durant cette période.
La mise en espace repose sur quelques éléments simples mais efficaces. L’orchestre est placé sur la gauche de la scène ; la moitié droite est exploitée par les chanteurs et un danseur, Pierre Théoleyre. Ses mimiques soulignent la dimension burlesque de l’intrigue : lors du dénouement, il apporte à Eurillo la fleur que celui-ci avait précédemment présentée à Filli lors de sa déclaration pour demander cette fois la main de Clori ! Sa présence évoque également les parties théâtrales perdues qui accompagnaient l’œuvre lors de sa création, apparaissant dès l’ouverture du spectacle (et faisant mine de lancer l’orchestre !) et en assurant la clôture (la chaconne finale).
Autour du clavecin de Guillaume Haldenwang, La Palatine rassemble un continuo fourni (violoncelle, viole, théorbe, ainsi qu’une harpe), particulièrement adapté pour donner corps aux nombreux récitatifs du livret et souligner ainsi la progression de l’intrigue à travers ses rebondissements. Le spectateur se trouve comme happé par cette intrigue qui démarre sur les chapeaux de roue (le projet fou de deux vieux compères), multiplie les stéréotypes de la séduction amoureuse (la jeune fille qui prétend rester vierge, l’amoureux éconduit, le séducteur impénitent…) et les parodies d’opéra (la scène du sommeil, en principe climax de l’intrigue, qui retombe ici comme un soufflé mal fait), pour s’achever par un triomphe de la sagesse sur les sentiments – de manière bien peu réaliste à nos yeux contemporains mais qui témoignait à l’époque baroque de l’efficacité du discours rhétorique sur les passions humaines).
Les chanteurs s’impliquent pleinement dans la dimension burlesque de leur personnage. Les rôles masculins sont sans doute les plus comiques. Clément Debieuvre est impayable lorsqu’il proclame à la cantonade l’inconstance des sentiments de Lidio, au début du second acte (Nel mio cor amante). Il excelle également dans la scène comique de l’acte III, entouré et menacé par les deux femmes qui ont découvert ses infidélités, et qui décide alors de s’unir à Filli. Adrien Fournaison nous fait à la fois rire et pleurer, Eurillo naïf et transi lors de sa déclaration d’amour à Filli, une rose rouge à la main ; puis croyant triompher après les aveux involontaires de la belle dans son sommeil. Le lamento qui suit un nouveau rejet (Ciel, che legge è questa) attire immanquablement la compassion du spectateur.
Les deux courts rôles des compères à l’origine de l’intrigue sont eux aussi caricaturaux. Mathieu Gourlet incarne un Fileno marqué par le réalisme et la sagesse, qui mesure rapidement que leur projet va se heurter aux réalités de l’existence mais qui peine à en persuader son ami. Etienne Bazola compose un truculent Nicandro, convaincu de ce projet insensé, et furieux devant le refus de Filli. Au début du troisième acte, il débat encore avant de se rendre aux arguments de son ami.
Les deux bergères mènent tout ce beau monde avec entrain. Marie Théoleyre est la madrée Filli, qui ment effrontément à son père pour ne pas épouser Nicandro, rejette sans ménagement Eurillo à deux reprises, et finit par épouser le séducteur dont elle était amoureuse dès le début ! Retenons tout particulièrement sa prestation dans l’air de la scène du sommeil (Con inviti lusinghieri), largement applaudie. Blandine de Sansal parvient à donner quelque épaisseur au court rôle de Clori. Comme le public qui les a accompagnés de ses applaudissements, nous avons beaucoup apprécié ses deux duos (à l’acte II avec Lidio et à l’acte III avec Eurillo).
Saluons encore l’heureuse initiative prise par La Palatine de faire revivre cette partition, en espérant qu’elle fera l’objet d’un prochain enregistrement !

