Dolce concento – La Palatine

Saveurs ultramontaines chez le roi

Le nom d’un ensemble n’a rien d’innocent, offrant souvent le miroir d’un état d’esprit. Choisir de se placer sous les auspices de La Palatine, c’est faire preuve d’anticonformisme et d’une rare vivacité, deux traits de caractères propres à la truculente belle-sœur de Louis XIV, dont l’extraordinaire personnalité nous parle encore à quelques siècles de distance. L’anticonformisme est d’emblée décelable dans un programme audacieux, rempli d’inédits et de raretés excitant notre gourmandise (autre trait de cette chère Liselotte !) : imaginez un cortège réunissant Cavalli, Lorenzani, di Gatti, Bembo, Guido mais aussi Campra (à l’ascendance paternelle piémontaise), Stuck (Allemand né en Italie) et naturellement l’illustre florentin Lulli, devenu par la suite Monsieur de Lully, sans renier totalement ses origines. Seul La Barre joue l’intrus, sa Vénitienne (comédie-ballet de 1705) lui offrant sans doute une forme de double nationalité passagère. La vivacité, quant à elle, innerve la totalité de cet album de la première à la dernière note, animant airs et danses avec un feu et une intelligence constamment ravivés, rendant cette heure de musique aussi brève que plaisante.

Structuré en actes, le programme nous invite à un voyage dans le temps, débutant lors de la période où Mazarin tente en vain d’imposer ses goûts musicaux dans sa patrie d’adoption. Ceci nous vaut une brève évocation de Cavalli avec un extrait de Xerse (Fiamma che accesa fu) et quelques intermèdes dansés extraits du ballet éponyme pour lequel Baptiste prévit alors une incursion française permettant de satisfaire le goût du roi et du public. L’Ouverture du Ballet de Xerse répond aux canons du genre, depuis les premiers spécimens d’Alcidiane et Polexandre avec son introduction pointée débouchant sur un bref fugato. La Gigue pour Bacchus, laisse entrevoir de bruyantes bacchantes dans l’emploi des percussions (Laurent Sauron s’en donnant à cœur joie) animant avec la même verve le Rondeau pour les mesmes.

Le deuxième acte dévoile une période passionnante où les relations franco-italiennes sont traversées d’ambivalences mêlant attraction et répulsion. On est ravi de découvrir le fameux Theobaldo di Gatti, dit Théobalde, qui, parti de Florence dont il était originaire, fut accueilli avec amitié par Lully, celui-ci lui offrant une place dans son orchestre pour y jouer de la basse de violon dont il était virtuose. Très au fait des manières du surintendant, sa musique en adopte les traits de façon surprenante, notamment dans sa pastorale héroïque Coronis (écrite en 1691 sur le modèle d’Acis et Galatée), fraîche dans ses passages chorégraphiques et somptueuse dans son Ouverture (quel beau contrepoint dans le fugato !). On espère qu’un ensemble s’emparera un jour de cette magnifique partition (on peut la consulter sur Gallica dans plusieurs versions dont celle-ci). Postérieure d’une dizaine d’années, Scylla fut également un grand succès pour ce compositeur, montrant sa parfaite maîtrise de la tragédie en musique, notamment dans le brûlant monologue Où vais-je ? Qu’ai-je fait ! que Marie Théoleyre incarne avec superbe et un sens déclamatoire pleinement investi.

Lorenzani, en revanche, promoteur de l’art ultramontain, ne connut pas le même sort en France, ayant à souffrir des intrigues de Lully pour le tenir en respect. Soutenu par les cercles italophiles (notamment l’entourage de l’abbé Mathieu, grand diffuseur de la musique italienne), il fut néanmoins admiré des Français (une Allemande de Gaspard Le Roux lui est même dédiée) pour la qualité de sa musique religieuse, ses motets étant fort réputés. C’est pourtant son versant profane qui est illustré ici par un extrait de sa pastorale Nicandro e Fileno, donnée à la cour en 1681, ainsi que d’un air lui étant attribué. On pourra regretter l’absence d’extrait d’Oronthée, rare incursion dans le style français en 1688. Si la partition générale a disparu, certains airs en ont été publiés en revanche par Ballard. Voilà une piste à explorer pour la suite !

On est toutefois plus touché par le magnifique air Ha ! Que l’absence est un cruel martyre d’Antonia Bembo, compositrice vénitienne venue trouver refuge en France pour échapper à des violences conjugales et bénéficiant, à l’instar d’une Jacquet de la Guerre, de la protection réitérée de Louis XIV, qui avait beaucoup d’estime pour elle. Bien qu’extrait d’un recueil réunissant des airs italiens (Produzioni Armoniche), cet air conclusif en français voit la musicienne se mettre à l’école d’un Michel Lambert pour offrir une démonstration surprenante de sa maîtrise de l’air de cour où Marie Théoleyre livre un chant sensible et raffiné. Souhaitons, là aussi, que les Sept Psaumes de David mis en airs (également sur des paroles françaises) et dédiés au roi par Antonia Bembo fassent par la suite l’objet d’un enregistrement ! La consultation de la partition laisse imaginer une œuvre vraiment originale, miroir d’une personnalité très intéressante qu’il serait judicieux de découvrir davantage. Qui voudra en cerner quelques aspects consultera avec profit ce lien.

Le dernier acte est le plus développé. Il se consacre aux années qui précèdent la Régence de Philippe d’Orléans, grand italophile (formé entre les mains expertes de Marc-Antoine Charpentier) et protecteur de musiciens passionnants comme Campra et Stuck. Le premier est désormais assez connu, tant par ses œuvres lyriques relevant des deux genres principalement en vigueur à l’époque : la tragédie en musique (Tancrède ou Idoménée) et l’opéra-ballet (son Europe galante comme ses Fêtes vénitiennes firent les beaux jours de l’Académie royale de musique). Curieusement, le style italien, imprégnant cantates et petits motets chez le compositeur aixois, n’est pas celui qui soit le plus papable ici. C’est la fascination effrénée des Français d’alors pour Venise qui lui est préférée. Les pages chorégraphiques assemblées offrent des Vedute sur la Sérénissime aux couleurs chatoyantes, qu’il s’agisse de la sinfonia Orfeo nell’inferi (du Carnaval de Venise), des alertes Canaries, du pétillant Air des Polichinelles ou encore de la si belle Chaconne de L’Amour saltimbanque que jadis le Collegium Aureum ou l’Ensemble baroque de Limoges avaient en partie révélés.

Après une aria enflammée aux véloces vocalises (Haendel n’est pas loin !) de Guido, le deuxième compositeur particulièrement servi ici est Stuck, dit Batistin, grand maître de la cantate (française comme italienne) mais aussi de la scène lyrique, dont l’original Polydore a bénéficié il y a peu d’un remarquable enregistrement. Ici, c’est son Méléagre qui est à l’honneur, tragédie dont le prologue recycle un thème déjà exploité par Lully, à savoir la dispute au sujet de la musique entre la France et l’Italie. On y goûte notamment deux récits particulièrement heureux dans leurs contours : C’est le brillant séjour (chanté par l’Italie) et Divin père de l’harmonie à l’accompagnement fourni. L’air italien Pur ti connobbi évoque le violoncelliste virtuose qu’était Stuck, avec sa ligne de basse concertante particulièrement volubile. Mais l’un des sommets des cantates de Stuck réside dans celle intitulée Héraclite et Démocrite, et tout particulièrement son air splendide Pleurez, pleurez mes tristes yeux. Jennifer Smith avec Marc Minkowski en avait fait un moment d’anthologie, portée par un large orchestre. Ici, l’atmosphère est tout autre : l’univers chambriste crée un écrin très corellien pour la voix, où sur une basse mobile, les frottements alanguis des violons font ressentir de douces douleurs. Le timbre de Marie Théoleyre, fort différent de celui de sa devancière, renouvelle in extenso l’approche de cette page d’exception pour notre plus grand plaisir.

Servies par une prise de son flatteuse qui donne de l’ampleur aux instruments, les pages instrumentales ne pâtissent pas de l’effectif mobilisé, les musiciens donnant à leurs accompagnements la vivacité que nous avions d’emblée relevée plus haut. Les cordes – réunissant Josef Žák, Giovanna Thiébaut, Murielle Pfister – sont chaleureuses à souhait. Les instruments de basse attestent des mêmes qualités. On y retrouve la merveilleuse Noémie Lenhof (viole de gambe) et François Gallon au violoncelle qui apportent un soutien aussi solide que nuancé au chant. Les cordes pincées confèrent moelleux et pétillant : autour du sémillant Guillaume Haldenwang (clavecin), Caroline Lieby, de sa harpe triple colore maints passages de ce clair-obscur italien si nécessaire, quand feu Nicolas Wattinne nous faitchaque jour davantage regretter sa disparition par son toucher inimitable du théorbe ou de la guitare.

On saura gré à La Palatine de s’être aventurée sur ces contrées fort peu explorées malgré leurs beautés par un programme véritablement alléchant et d’en donner une exécution remarquable. Dernier clin d’œil, que Liselotte aurait sans doute apprécié tant elle était friande de bons mots, la parodie sur l’air d’Atys Quand le péril est agréable offre après tant d’instants tragiques ou élégiaques une respiration amusante. Extraite du Chansonnier Maurepas, cette chanson raille les « mœurs italiennes » du surintendant, petite vengeance de certains de ses contemporains envieux de se l’insolence de ses succès. Cette touche irrévérencieuse correspond bien à l’esprit leste de celle à qui cet ensemble prometteur doit son nom.

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