Mare Cantabricum – Euskal Barrokensemble

Un riche patrimoine musical ancré dans la tradition

Dans le cadre de leur 49ème session, qui a pour fil conducteur « l’appropriation culturelle » (voir notre récente chronique), les Tage der Alte Musik in Herne ont invité le groupe Euskal Barrokensemble, qui s’attache à faire vivre le riche répertoire musical du Pays Basque. Celui-ci remonte au moins au IXe siècle, lorsque la découverte de la tombe de l’apôtre Jacques à Compostelle suscite un important courant de pèlerinage favorisant les échanges culturels. Pampelune (Pamplona en espagnol), principale ville du royaume de Navarre, devient une étape importante sur le chemin de Compostelle. La cour qui y résidait attire musiciens et artistes venus de l’Europe entière. On y parlait basque mais aussi occitan, français ou espagnol. Au XIIIème siècle, Thibault de Champagne, trouvère le plus fameux de son époque, y composa ainsi plus de sept cents cinquante chants ! Le plus célèbre d’entre eux est la Chanson du roi de Navarre. Par la suite, le Pays Basque envoya des musiciens dans le royaume d’Espagne. Né près de Saint-Sébastien, Juan de Anchieta (1462-1523) devint en 1489 le plus jeune musicien au service d’Isabelle de Castille, et plus tard du con-prince Don Juan. Son contemporain basque Gonzalo Martinez de Bizkargui est lui avant tout connu pour ses traités théoriques. Il était maître de chapelle de l’importante cathédrale de Burgos, dont les archives ont composé quelques compositions, dont un Salve Regina à quatre voix.

Les Basques étaient aussi connus comme d’audacieux marins, qui s’embarquèrent dès les XV-XVIèmes siècles pour des expéditions jusque dans l’Atlantique nord. Pour son expédition autour du monde, Magellan a embarqué plus de trente marins basques (dont son second, Juan Sebastian Elcano, qui repris le commandement de ses navires après sa mort aux Philippines). Leur relatif isolement terrestre, au nord-ouest de la péninsule ibérique, a permis le maintien de leurs traditions, et de leur langue, qui fascine les linguistes. Leur répertoire musical est caractérisé par la présence d’instruments anciens, propres à cette région : l’alboka est une sorte de clarinette double réunie à chacune de ses extrémités par une corne de vache, qui produit un son comparable à celui d’une cornemuse ; le txistu est une variante de la flûte à bec, ne comportant que trois trous. La txalaparta est une sorte de xylophone composé de longues planches de bois, frappées par des bâtons de bois ; elle était en particulier utilisée pour rythmer les festivités du pressage des pommes pour fabriquer du cidre. Véritable symbole d’identité basque, son usage fut interdit pendant la dictature franquiste.

L’arrivée du groupe par l’allée centrale de la Kreuzkirche donne d’emblée un ton très coloré au concert : le public est aussitôt touché par des sons singuliers au volume puissant, qui emplissent l’église.

Le premier morceau, le chant traditionnel Kontrapas, permet aussi de découvrir l’étonnante technique de la txalaparta, dont la table est maintenue verticalement et produit des sons caractéristiques. Son maniement est d’autant plus surprenant que l’instrumentiste jongle parallèlement avec une flûte, maniant tour à tour l’un ou l’autre de ces instruments au cours du même morceau !

Après un détour par la Grèce antique (le rythmé Seikilos-Epitaph) et un Epithalamium Leodegundie – lui aussi très coloré) nous revenons à la langue basque avec un émouvant Urrutiko Kantorea, chanson d’amour traditionnelle menée avec beaucoup d’expressivité par l’une des interprètes du groupe (il convient ici de souligner le caractère très polyvalent des musiciens : plusieurs instrumentistes se mêlent régulièrement au chant, en particulier – mais pas que – dans les séquences de chœur). L’atmosphère mélancolique est soulignée par l’intervention d’une flûte basse, aux notes inhabituellement graves.

C’est au contraire au son riant des castagnettes que s’égrène la joyeuse invite Válgame nuestra Señora (Que la Vierge nous assiste) – louons ici le percussionniste Dani Garay, qui se montrera particulièrement efficace tout au long du concert dans le maniement de ses nombreux instruments, parfois en jouant simultanément plusieurs d’entre eux. Mélange inénarrable de basque et d’espagnol, Janzu janto est un villancico (chant de Noël) qui parodie les chants de marins ; il est précédé d’un sonore prélude de guitare exécuté par Enrike Solinis, qui dirige également le groupe. Ondas do mar do Vigo est en revanche la supplique authentique d’une épouse (ou d’une fiancée) de marin, qui interroge les vagues de la mer pour savoir quand reviendra son bien-aimé. Elle nous a particulièrement ému, à travers le rythme lent, presque déclamatoire, de la récitante, et les notes graves de la flûte basse et du rebec, ce dernier manié avec doigté par Miren Zeberio ; à la fin le thème est repris à la vihuela (petite guitare espagnole) seule, comme une plainte palpitante.

Le chant basque Gaitza zenduan, lenizanok offre une version radicalement contraire à celle de la célèbre Chanson de Roland, qui apitoie son lecteur sur le sort du chevalier attaqué et massacré par des Sarrazins : Mala la hubisteis Franceses, en traduction espagnole, se réjouit ouvertement de la défaite des Français qui ont osé venir dans ces contrées, et rappelle qu’il en coûte la vie de venir défier les Basques sur leur territoire… Marteinn af Frakkathorpi, chant populaire des îles Féroé, témoigne de l’accueil, au début du XVIIème siècle, d’un équipage venu de Biscaye dans ces îles lointaines ; l’air est rythmé par les attaques lancinantes du rebec.

La Prophétie de la Sybille est mise en espace de manière assez spectaculaire : la soprano Marivi Blasco monte dans la chaire, en contrebas un petit chœur (deux chanteurs et une chanteuse) lui donne la réplique. Son invocation résonne avec panache dans l’église. Le chant cantabrique A lo pesado y a lo alto mêle strophes en espagnol et en basque, soutenues par un accompagnement à la vihuela. Il est suivi du rythme animé du Lagu togal, chant populaire des Moluques.

Retour à la musique européenne, avec l’instrumental Quatre branles Les Fagots de Claude Gervaise, lancé joyeusement par la vihuela, et le chant Ayo visto lo mappamundi, extrait du Cancionero Musical de Palacio. Provenant du même recueil, Con amores la mi madre de Juan de Anchieta (1462-1523) est accompagné à la guitare seule, sur un rythme lent. Le chant sépaharo-basque Loa loa nous conte l’histoire parodique d’un homme qui a vendu sa femme au marché de Vittoria et en revient avec beaucoup d’argent ! Dans le même registre burlesque, le chant basque Aista binakoa proclame : « Je ne suis pas un imbécile ! », sur des percussions très rythmées. Le programme du concert s’achève sur le villancico El Bambuco, qui célèbre la naissance de Jésus.

Le public manifeste sa satisfaction par de chaleureux applaudissements. Après plusieurs rappels, le groupe offre un bis où la tradition basque se mêle aux accents sud-américains, à nouveau très applaudi.

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