Un surprenant retour
Directeur artistique du festival Tage Alter Musik in Herne (Journées de la Musique ancienne de Herne, ville de Rhénanie du Nord-Westphalie, située à proximité de Bochum et d’Essen), le docteur Richard Lorber en présente brièvement le fil conducteur au public massé dans la Kreuzkirche. La 49ème session du festival a choisi pour thème Die Welt und wir/ Kulturelle Aneignung in der Musik vom Mittelalter zur Moderner (Le monde et nous/ L’appropriation culturelle dans la musique, du Moyen-Age aux Temps Modernes). Ce choix est destiné à mettre en valeur les échanges culturels qui ont irrigué la musique, de l’époque médiévale à l’époque moderne (XVII et XVIIIe siècles).

Ce concert d’ouverture de la saison 2025 est assuré par l’ensemble de musique ancienne Al Ayre Español, spécialisé dans le répertoire ibérique. L’essentiel du matériau musical du programme de cette soirée nous est parvenu par un détour inattendu. Le 24 décembre 1734, un gigantesque incendie ravage le palais royal de l’Alcazar (actuel Palacio Real) à Madrid. Le roi et la cour sont absents : ils passent les festivités de Noël au palais du Pardo, dans les environs de la capitale. L’incendie se poursuivra durant quatre jours, réduisant en cendres de nombreux trésors artistiques des collections royales (notamment des tableaux du Titien, de Vélasquez, de Rubens…) ainsi que l’ensemble des partitions de la chapelle royale, rassemblées depuis les années 1600. Le maître de chapelle de l’époque, José de Torres (c. 1670-1738), présent à la chapelle depuis son enfance comme chanteur du chœur, voit ainsi disparaître les originaux d’un demi-siècle de ses compositions. Fort heureusement, il avait fondé sa propre maison d’édition, Imprenta Musica, qui en assurait la diffusion en Espagne comme dans le Nouveau Monde. C’est dans les archives de la cathédrale d’Antigua, ancienne capitale du vice-royaume du Guatemala de 1543 à 1773, qu’Eduardo López Banzo a retrouvé trois cantates de Torres. Toutes trois datent des années 1710/ début des années 1720. Torres est l’un des premiers compositeurs espagnols à s’emparer de la cantate d’église (ou cantata da chiesa) alors récemment apparue en Italie. Il adapte le genre à la tradition musicale espagnole : les récitatifs et airs sont remplacés par des coplas (strophes) et estribillos (refrains) ; la cantate s’achève sur un grave en forme d’invocation solennelle. Leur présence témoigne de leur popularité des compositions de Torres dans le Nouveau Monde : à la cathédrale d’Antigua, elles seront données jusqu’au début du XIXe siècle.
Dans les chapelles du Nouveau Monde se côtoient musiciens espagnols et indigènes ; Ces derniers y introduisent leur propre tradition musicale, comme la célèbre jácara. Celle-ci est bientôt reprise par les compositeurs espagnols. En témoigne la Jácara de Navidad de Sebastián Durón (1660-1716), également inscrite au programme du concert. Egalement membre de la chapelle royale de Madrid, Durón en avait été nommé maître à partir de 1701. Ayant pris parti pour Charles de Habsbourg contre le futur Philippe V lors de la Guerre de succession d’Espagne, il fut obligé de s’exiler dans le Nouveau Monde à l’accession au trône de ce dernier. Sa Jácara de Navidad figure également parmi les trésors musicaux retrouvés à la cathédrale d’Antigua.
Les pièces du compositeur sévillan Francisco José de Castro (c. 1670-1730) témoignent d’un autre courant d’influences. Celui-ci avait très tôt manifesté des dons pour le violon, qui l’ont encouragé à se rendre à Brescia, alors centre important de lutherie, où il se forma au style virtuose des Italiens. Il composa une série de sonates en trio, inspirées du romain Archangelo Corelli, réunies dans son Trattanimenti Armonici da camera a tre, publié à Bologne en 1695.
Le concert débute par la cantate de José de Torres, Mortales venid a ver un misterio (Mortels, venez assister à un mystère). Nous sommes frappés par le caractère dépouillé et très déclamatoire du premier récitatif Todo enigma es, à peine accompagné à l’orgue, qui contraste profondément avec le caractère joyeux, très dansant, du Minué (Aplauda en esa Oblea Celestial) dominé par les accents de la flûte. Le Grave final (O Soberano Autor) offre une chute solennelle inattendue à cette cantate et témoigne de la spécificité du répertoire espagnol hérité du Siècle d’Or.
La Sonata III qui suit est d’un auteur anonyme ; elle a été retrouvée dans les archives de la cathédrale de Jaca, petite ville des Pyrénées espagnoles. Ecrite pour deux violons, cordes et basse continue, elle réunit sous une forme assez traditionnelle (alternance de mouvements lents et rapides) des sonorités très espagnoles, en particulier dans les mouvements rapides, particulièrement rythmés. Lui succède une Sonate en ré mineur de Francisco José de Castro, dont le Prélude est suivi de mouvements reprenant le rythme de danses (Allemande – Courante – Gigue – Menuet), dont les tempi rapides sollicitent l’agilité des violons.
Avec sa forme traditionnelle (en estribillo et coplas) et ses rythmes profondément marqués, la Jácara de Navidad de Sebastián Durón nous est apparue comme un véritable modèle de ce syncrétisme entre répertoire traditionnel et influences indigènes, dans un Nouveau Monde où la musique religieuse était avant tout destinée à l’évangélisation de populations qui pratiquaient jusqu’à la colonisation des rites polythéistes. L’estribillo (Vaya pues rompiendo el aire) introduit d’ailleurs un parallèle un peu naïf entre la jácara qui démarre puis fend l’air et l’avènement du Christ, tandis que la dernière copla réaffirme la foi chrétienne des participants, avant la reprise du refrain.
Après un bref entracte, le concert reprend avec une cantate à la Vierge de José de Torres, Maria en ese cielo. La soprano Belén Vaquero y déploie beaucoup d’expressivité, y compris gestuelle, dans les deux airs et le récitatif qui la composent ; sa déclamation du Grave final est très impressionnante. C’est un instrumentiste qui donne la mesure de son talent dans le morceau qui suit. Juan Carlos de Mulder exécute seul, sur sa guitare, Jacaras du compositeur Antonio de Santa Cruz, sur lequel nous possédons très peu de renseignements. L’instrument sonne avec une grand précision dans l’église, et le public l’écoute dans un silence absolu qui témoigne de son admiration.
La Sonata I du Manuscrit de Jaca, d’un compositeur anonyme, fait la part belle aux violons, en particulier dans le premier Allegro qui comporte des passages virtuoses. Nous avons pour notre part beaucoup aimé le Vivace, aux sonorités épanouies, très enveloppantes, ainsi que le jeu du maestro Banzo, qui tire de son orgue portatif une étonnante variété de registres.
Le programme s’achève sur une autre cantate à la Vierge de José de Torres, A el abismo de gracia. Celle-ci, assez développée, mêle la forme traditionnelle espagnole en estribillo et coplas à des airs et récitatifs. Le premier air (Ya puedo alentar) comporte de nombreux ornements, tandis que le second, très lent (Ven mortal) et accompagné par les cordes pizzicati fait plutôt penser à une déclamation. Il s’achève sur des coplas (Mariposa encendida) rapides et brillantes, pleines de passion et d’éclat. Ce morceau qui témoigne avec brio de la variété et de l’inventivité de cette musique espagnole a ravi le public, qui l’a salué par de chaleureux applaudissements.
Après plusieurs rappels, l’ensemble nous offre une dernière cantate de José de Torres, davantage influencée par le style italien, qui réjouit également le public.

