Les Philidors – Magdalena Pilch

Une dynastie au service de la musique

Le nom de Philidor demeure de nos jours avant tout associé au jeu d’échecs. En effet, François-André Danican Philidor dit Philidor le Grand, joueur d’exception, publie en 1749 alors qu’il n’est âgé que de vingt deux ans L‘Analyze des Echecs, l’un des tous premiers traités d’échecs en langue françaisequi fait encore autorité de nos jours. De ce fait, il est considéré à l’époque comme le meilleur joueur du monde, et il a puissamment contribué à la diffusion et la popularisation du jeu d’échecs dans la société du XVIIIe siècle.

Mais le nom de Philidor évoque aussi et surtout une lignée de musiciens ne comptant pas moins de quatorze instrumentistes et neuf compositeurs parmi ses membres, parmi lesquels ce même François-André qui fut également un compositeur de renom. Et cette dynastie s’est illustrée dans le paysage musical français à partir du XVIIe siècle sous le règne de Louis XIII jusqu’à la Révolution Française.

Son histoire commence avec Michel Duncan, musicien écossais faisant probablement partie de la suite de Marie Stuart, reine d’Écosse, lorsqu’elle vint en France en 1558 pour se marier avec le roi François II. On sait en effet qu’un grand nombre d’Écossais sont venus s’établir en France lorsqu’elle devint reine. Duncan est un patronyme écossais ancien, dont les porteurs prétendent descendre du roi de ce nom tué en 1040 par Macbeth. Le nom de Duncan sera francisé en Danican, quant au nom de Philidor, il proviendrait selon la légende d’un surnom donné par le roi Louis XIII à Jean Danican, fils de Michel Duncan et hautboïste à la cour, en référence à un virtuose italien du nom de Filidori. La famille Danican s’appropriera le surnom et se fera alors connaître sous le nom de Danican Philidor, donnant naissance à une dynastie unique dans l’histoire de la musique française qui servira successivement quatre rois de France, notamment en tant que musiciens de la Grande Écurie, de la Chambre et de la Chapelle Royale. Mais il existe une autre hypothèse sur l’origine du nom de Philidor : les Filidh étaient autrefois des bardes, poètes et musiciens héréditaires de l’ancienne Irlande, puis des Hautes Terres d’Écosse. Les Danican Filidor se seraient peut-être appelés Duncan Filideach’ avant de s’établir en France.

Cependant, le nombre d’enregistrements actuellement disponibles d’œuvres de compositeurs de la famille Philidor n’est absolument pas en rapport avec la notoriété dont jouissait cette famille de musiciens en son temps. Elle toutefois a suscité un vif intérêt hors de nos frontières de la part d’un ensemble polonais composé de Magdalena Pilch au traverso, Justyna Mlynarczyk à la viole de gambe et Ewa Mrowca au clavecin (qui a notamment signé une belle intégrale de Danglebert – voir mon compte-rendu), lequel propose un album intitulé Les Philidors réunissant des œuvres de trois compositeurs issus de cette lignée légendaire: Anne (prénom qui pouvait être porté par un homme à l’époque), François et Pierre Danican Philidor. Le programme réunit des œuvres écrites entre 1712 et 1718, à la charnière entre la toute fin du règne de Louis XIV et la Régence de Philippe d’Orléans, mais aucune œuvre de Philidor le Grand (lesquelles sont beaucoup plus tardives) ne figure dans le programme.

On pourra à juste titre s’étonner de l’accord du nom au pluriel dans le titre figurant sur l’album, contraire aux règles de la langue française qui veut qu’un nom propre reste invariable, mais Ewa Mrowca explique que le Parnasse François de Titon du Tillet (1732) ainsi que le Siècle littéraire de Louis XV ou Lettres sur les hommes célèbre de Pierre-Louis d’Aquin de Chateau-Lyon (1752) mentionnent bel et bien la famille Philidor au pluriel. Il ne s’agit donc pas d’une erreur mais d’un choix délibéré et totalement justifié historiquement parlant.

Le programme débute par trois Suites d’Anne Danican Philidor extraites de son Premier Livre pour la flûte traversière, flûte à bec, violon et basse publié à Paris en 1712. Le compositeur doit son prénom à son parrain, le duc et maréchal de France Anne de Noailles, Anne fut en effet un prénom masculin courant au sein de l’aristocratie française jusqu’au XVIIe siècle. Né en 1681, il est le fils d’André Danican Philidor (dit l’Ainé) qui n’eut pas moins de vingt trois enfants de deux épouses successives, et le demi-frère de François-André Danican Philidor dit le Grand (le théoricien des échecs). Dès l’âge de 16 ans, il compose une pastorale intitulée L’Amour vainqueur. Hautboïste et violoniste de la Grande Écurie du Roi, un ensemble musical chargé d’animer les cérémonies de la cour en plein air à partir de 1698, il fonde en 1725 le Concert Spirituel aux Tuileries, la première association permanente de concerts publics qui poursuivra ses activités jusqu’en 1791 ! Parmi les œuvres de ce compositeur, figurent d’autres pastorales dont Diane et Endymion, des motets, un Te Deum, une messe et un opéra composé en 1701 intitulé Danaé. Parallèlement, il collabore avec son père dans ses fonctions de bibliothécaire de la Musique du Roi à compter de 1702. Et il obtient un privilège du roi pour faire imprimer sa musique et publie en 1712 le premier recueil de pièces pour la flûte traversière duquel sont extraites les trois Suites proposées dans cet enregistrement. Il décède à Paris en 1728.

Les premières mesures de l’Ouverture (à la française, avec un mouvement lent à deux temps suivi d’un mouvement rapide à trois temps) révèlent une musique très épurée, teintée d’influences italiennes, dans laquelle la sonorité du traverso fait littéralement merveille. L’instrument utilisé pour cet enregistrement est une copie réalisée par le facteur de flûtes autrichien Rudolf Tutz à partir d’une flûte de Jean II Hotteterre fabriquée aux alentours de 1700. Le phrasé est splendide, le son également, les ornementations particulièrement soignées. L’accompagnement de Justyna Mlynarczyk à la viole de gambe et d’Ewa Mrowca au clavecin lui assurent un soutien d’une grande élégance. Ces trois artistes venues de Pologne ont su s’approprier à merveille le style de cette musique dans laquelle on retrouve des éléments mélodiques et ornementaux d’un goût typiquement français. L’écoute de ces trois sonates révèlent en outre une grande maîtrise dans l’écriture musicale, à travers laquelle on ressent une influence évidente de Michel de la Barre qui fut le premier compositeur à écrire pour le traverso (nom usuel désignant la flûte traversière baroque en bois). Mais on sait que les deux compositeurs se sont nécessairement côtoyés car ils furent tous deux membres de la Grande Écurie du Roi. La pièce finale intitulée Les Forgerons, imitant les coups rapides du marteau d’un forgeron sur une mesure à 12/8 typique d’une gigue, conclut de façon magistrale la première Suite.

Dans la seconde Suite, la Sarabande est particulièrement intéressante ; la mélodie jouée à la flûte est soulignée par une belle ligne de basse à la viole, elle est suivie d’une étonnante courte Fugue dans laquelle la viole joue la seconde voix, le clavecin livrant un accompagnement un peu discret mais d’une grande subtilité. La troisième Suite se distingue par un intéressant changement de tonalité. Débutant en tonalité de la mineur, elle se termine de façon inattendue en la majeur à partir de la seconde gigue. Une pièce originale ayant pour titre Le Papillon, évoquant de manière assez réaliste le vol virevoltant du papillon, lui tient lieu de conclusion.


Frontispice du recueil de Pièces pour la flûte traversière

On dispose d’assez peu d’éléments sur François Danican Philidor, fils de Jacques dit le Cadet (afin de le distinguer de son frère aîné André dit Philidor l’Ainé). Né en 1695, il fût l’élève de Michel-Richard Delalande, avant de faire partie de la Chapelle au pupitre de basse de cromorne et de trompette marine (un instrument monocorde à archet comme son nom de l’indique pas, qui est cité dans Le Bourgeois Gentilhomme de Molière), de la Chambre en tant que hautboïste et de la Grande Écurie en tant que gambiste. Il est l’auteur de Pièces pour la flûte traversière qui peuvent aussi se jouer sur le violon, publiées à Paris en 1716. Il décède à Paris en 1726. Une Suite de danses extraite de cet opus est proposée dans le programme. De fort belle facture, elle se compose de huit mouvements et n’a semble t’il jamais été enregistrée auparavant. Hormis l’Allemande qui tient lieu d’ouverture et de la Sarabande du cinquième mouvement, chaque mouvement porte un titre de musique dite à programme, comme il était souvent d’usage en ce début du XVIIIe siècle. Citons La Fidèle sur un mouvement très élégant de rondeau, Le Gratieux au rendu des plus expressifs, ou Les Vents qui imite le souffle d’un vent tourbillonnant, la flûte étant à l’évidence l’instrument le plus adapté pour cette évocation. La Sauterelle est un rondeau à la fois vif et tout en légèreté inspiré du sautillement de l’insecte. Un autre rondeau, Le Rasilly, est écrit en hommage à un membre non précisé de la célèbre famille aristocratique tourangelle portant ce nom, il s’agit très certainement de Marie de Razilly, surnommée Calliope, auteur de vers en alexandrins qu’elle composait la plupart du temps sur des sujets héroïques qui pourraient correspondre au style quelque peu martial de la pièce. La Suite s’achève avec La Danoise, écrite sur le rythme ternaire de la gigue, peut-être le portrait musical d’une dame danoise qui aurait fréquenté la Cour de Versailles, mais plus vraisemblablement touts simplement inspirée d’une danse venant du Danemark.

Première page de la partition de La Danoise

Il est intéressant de préciser que la flûte traversière a bénéficié d’évolutions notables dès la fin du XVIIe siècle grâce à la famille Hotteterre (une famille de musiciens et de facteurs de flûtes). Ces évolutions lui ont permis de prendre une place importante au sein de l’ensemble de la Musique de la Chambre qui jouait dans les appartements privés du Roi. Le nouveau type de flûte traversière différait de la flûte dite allemande par un registre grave plus puissant, et surtout une gamme chromatique complète qui donnait ainsi la possibilité de jouer dans toutes les tonalités usuelles utilisées à l’époque. De plus, la nouvelle flûte traversière était dotée d’un septième trou ouvert par une clé, facilitant la production du ré dièse/ mi bémol, auparavant obtenu de façon inconfortable en bouchant à moitié le sixième trou.

Pierre Danican Philidor, fils de Jacques le Cadet, frère de François et cousin germain d’Anne, né en 1681 et mort en 1731, est notamment connu pour avoir été l’un des premiers hautboïstes à intégrer l’orchestre de l’Opéra de Paris, aux côtés d’un certain Desjardins. « Je dirai au sujet de Pierre Danican Philidor, dont je viens de parler, qu’il est le premier avec un des Desjardins, tous deux Hautbois de la première Compagnie des Mousquetaires du Roi, que Lully fit entrer dans l’Orchestre de l’Opéra, et qu’il en fut si satisfait, qu’il les employa dans quelques-uns de ses Motets, surtout dans son Te Deum, où il fit entrer les Trompettes et les Timballes … » écrit Titon du Tillet dans son Parnasse François. Grand ami de Marin Marais et d’Antoine Forqueray, il est, dès 1697, hautboïste et violoniste de la Grande Écurie du Roi, de la Chapelle Royale en 1704 et intègre quatre ans plus tard La Petite Bande (ou les Petits Violons), un ensemble musical attachée à la Cour de Versailles et confié en en 1653 par Louis XIV à Jean-Baptiste Lully. En 1716, il obtient également une charge de joueur de viole à la Chambre aux côtés de François Couperin et Marin Marais. On remarquera au passage la polyvalence de ces musiciens qui jouent au plus haut niveau de plusieurs instruments très différents ! En 1697, il compose une pastorale jouée à la cour la même année. Quelques années plus tard, en 1717 et 1718, il publie un Premier œuvre contenant troissuittes à deux flûtes traversièresettrois suittes dessus et basse… , puis unTroisième œuvre contenant une suite à deux flûtes traversières seules et une autre suitte dessus et basse, Pour les hautbois, flûtes, violons etc , soit quelques années après les trois Livres de La Barre en 1694, 1700 et 1707 et celui de Jacques-Martin Hotteterre en 1712. Dédiés à Charles-Louis-Auguste Le Tonnelier de Breteuil, évêque de Rennes et Grand-Maître de la Chapelle de la Musique du Roi, ces pièces comptent parmi ses plus belles réalisations. Deux Suites extraite de chacune de ces deux publications sont proposées dans le programme. Dans la quatrième Suite du Premier œuvre, on retiendra tout particulièrement une belle ouverture empreinte de poésie, un mystérieux et très intéressant Air en musette aux accents celtiques imitant le son de la musette (cornemuse de cour), la flûte jouant la partie mélodique, accompagnée par la viole de gambe faisant fonction de bourdon, rappelant en filigrane les origines écossaises de la famille Philidor. Cet air est immédiatement suivi d’une Gavotte virevoltante, à la fois pleine d’entrain et de légèreté, d’une Sicilienne d’une grande mélancolie, la suite s’achevant dans l’atmosphère pastorale d’une Paysanne-Gayment qui n’est pas sans évoquer la mode de cet univers mythique idéalisé peuplé de bergers et de bergères né durant la Régence qui perdurera jusqu’au règne de Louis XVI.

Frontispice du Troisième Œuvre

La douzième Suite du Troisième Œuvre réserve quelques belles surprises: un majestueux Prélude d’une grande sérénité, suivi d’une Allemande étonnamment rapide bien que figure la mention pas trop vite sur la partition, mais les trois musiciennes ont su trouver le juste tempo afin de créer un judicieux contraste avec le prélude, et une danse écrite sur un rythme ternaire de gigue ayant pour titre La Parisienne. Le programme trouve sa conclusion dans une majestueuse mais trop courte Chaconne.

A l’évidence, Magdalena Pilch, Justyna Mlynarczyk et Ewa Mrowca ont su dans cet enregistrement restituer avec justesse et élégance une musique raffinée. La prise de son, claire et aérée, mets en avant la flûte, la viole et le clavecin se situant un peu en retrait, mais l’équilibre entre les trois instruments reste correct et résulte certainement d’un choix esthétique qui se défend. Les six Suites enregistrées sur cet album témoignent de la popularité de ce genre musical en ce début du XVIIIe siècle qui voit le règne du roi Soleil prendre fin et laisser place à la Régence, mais il met aussi en exergue le succès naissant de la flûte traversière dans le paysage musical de l’époque. Et le programme donne en outre un bel aperçu du talent d’écriture de trois membres de la dynastie Philidor. Il convient enfin de saluer tout particulièrement le travail de ces trois musiciennes pour faire revivre une musique injustement délaissée, à travers un programme cohérent, magnifiquement servi par le jeu fluide et aérien de Magdalena Pilch, et surtout par une lecture stylistiquement irréprochable qui rend ainsi un bien bel hommage à la musique française.

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