La recréation d’une œuvre originale de la fin du règne de Louis XIV
Le Festival Embaroquement immédiat de Valenciennes présentait cette année une œuvre baroque intéressante à plus d’un titre : d’abord, parce qu’elle n’avait plus été donnée depuis sa création, à la fin du règne du Roi-soleil ; ensuite parce qu’elle témoigne de la vivacité et des conditions matérielles de la création lyrique française en province ; également parce qu’elle témoigne de l’attractivité de ce genre lyrique auprès des cours et compositeurs étrangers.
Comme le rappelle dans sa présentation le professeur et musicologue Mickaël Bouffard (qui a également conçu la mise en scène du spectacle), nous avons la chance de connaître assez bien les circonstances de la création du Réciproque. Chassé de Bruxelles pour avoir pris le parti des Français dans la guerre de Succession d’Espagne, le prince Maximilien Emmanuel II de Bavière, gouverneur des Pays-Bas espagnols, trouve refuge avec son frère, prince électeur de Cologne, à Valenciennes. Le marquis de Cernay, intendant du Hainaut, les héberge dans son palais. Les deux frères sont de grands amateurs de spectacles : ils organisent au moins deux représentations (pièces de théâtre, lyriques, oratorios…) par semaine durant leur séjour ! Pour mieux abriter ces spectacles, le marquis de Cernay fait bâtir un théâtre sur des terrains marécageux de son château de Raismes (localité proche de Valenciennes) : c’est ce théâtre qui accueillera la création du Réciproque.
L’action se déroule dans un village. Fierabras et Sans-Souci, dragons d’un régiment qui y est cantonné, séduisent par leurs promesses deux jeunes paysannes (Mari-Jenne et Mari-Cathelaine), sous les regards désolés de leurs fiancés (Pierrot et Colin) qui observent impuissants. Lorsqu’ils se décident à protester, ils sont rossés sans ménagement par les dragons, qui pillent en outre leurs maisons et festoient avec leurs provisions ! Au début de l’acte II, les soldats sont appelés à la guerre ; ils en reviennent vaincus. Pierrot et Colin, aidés par d’autres villageois, s’emparent d’eux et les rossent à leur tour, leur rendant « le réciproque ». Au début de l’acte III, le seigneur du village proclame le retour de la paix, les soldats n’ont plus de motif d’y demeurer. Les deux dragons prennent sans façons congé de leurs belles, qui tentent aussitôt de reconquérir leurs anciens promis ! Ceux-ci, après quelques réticences, acceptent finalement de céder à leurs injonctions. Un bateau apporte les victuailles destinées à un grand banquet qui réunit les villageois.
Le livret, anonyme, retrace le contexte contemporain de la fin de la longue guerre de Succession d’Espagne, qui épuise l’Europe (et qui s’achèvera officiellement par la paix d’Utrecht). Les populations, tenues d’héberger les soldats des différentes armées en présence, sont exaspérés par leurs exactions (pillages, viols,…). De leur côté, les soldats voient arriver la paix d’un mauvais œil : pour ceux qui ont survécu aux combats, la guerre est devenue un moyen de subsistance ! De manière savoureuse, le livret reprend dans ses dialogues certaines particularités du langage régional, et jusque dans l’orthographe des prénoms des deux paysannes (Mari-Jenne pour Marie-Jeanne et Mari-Cathelaine pour Marie-Catherine). A côté de ces éléments contemporains et locaux, bien éloignés en apparence de l’univers mythologique cher à la tragédie en musique de Quinault et Lully – mais assez proches de leurs parodies, qui circulent alors dans les théâtres de la Foire parisienne – on retrouve toutefois des éléments emblématiques du grand genre lyrique français : l’importance des danses (plus d’une dizaine, dans une partition qui dépasse à peine l’heure), les nombreux chœurs, les divertissements (la ripaille des soldats à l’acte II ; et quasiment tout le troisième acte est traité sous forme de divertissement, qui culmine avec l’arrivée des victuailles et le banquet final). La musique est également très proche de la tradition lullyste, que s’approprie sans difficulté le musicien italien Pietro Torri, maître de chapelle de Maximilien Emmanuel II. Car – c’est un autre objet de curiosité, qui témoigne du statut des musiciens à cette époque – la pièce a été crée avec des musiciens et des chanteurs au service du prince électeur : ils cumulaient donc leur talent musical avec des tâches domestiques dans la maison du prince… Lors de la création, tous les rôles chantés étaient tenus par des hommes, ce qui accentuait le comique des situations de séduction, dans la veine du théâtre du XVIIe siècle. Des chevaux se tenaient sur la scène, qui était donc de dimensions suffisamment grandes. A la fin de l’acte III, une embarcation apportait suffisamment de provisions pour que spectateurs et interprètes ripaillent ensemble au cours d’un banquet convivial !
Mickaël Bouffard nous trousse là une mise en scène comique et vivante, respectueuse du livret et du contexte scénique baroque, pour le plus grand bonheur des spectateurs. Les décors d’Antoine Fontaine se situent dans un esprit résolument « baroqueux » : un cadre de scène en carton reconstitue celui de l’ancien théâtre de Valenciennes, construit au début du XVIIIe siècle (et disparu dans un incendie en 1940). Des panneaux latéraux représentent des habitations villageoises et des arbres, recréant l’espace d’un village rural. Les teintes douces de cet ensemble renforcent l’éclat des costumes aux couleurs vives : bleu et rouge des tenues militaires, tenues à crevés (complètement surannés à l’époque et qui soulignent le caractère traditionnel des campagnes) pour Pierrot et Colin… La scène est éclairée par quatre grands lustres à pampilles tandis que la salle est maintenue dans une semi-obscurité, conformément aux représentations de l’époque, où la scène était à peine plus éclairée que la salle (qui elle n’était jamais plongée dans le noir : on peut regretter au passage que cette disposition d’un éclairage minimal pour la salle ne soit pas adoptée dans l’ensemble des théâtres pour les œuvres baroques…). Mentionnons aussi les perruques et maquillages dans l’esprit baroque, également très réussis, de Frédérique Robert. Et enfin l’intervention burlesque du machiniste (Bruno Arnould), Neptune au torse nu poussant la barque qui apporte le panier de victuailles du banquet final !

L’interprétation est assurée par des étudiants du Département de Musique Ancienne du Conservatoire à rayonnement régional de Paris. Côté chanteurs, et à l’inverse de la création, la plupart des rôles sont ici tenues par des femmes. Elles témoignent globalement d’une bonne appropriation de ce répertoire, avec une diction bien articulée (y compris dans les passages teintés d’accent régional !), un bon sens du phrasé dans la déclamation et des airs chantés avec beaucoup de naturel. Soulignons également leur gestuelle développée, leurs déplacements scéniques bien maîtrisés, et une forte implication dans leur rôle (en particulier pour en souligner les aspects comiques). Côté masculin, mentionnons la mémorable prestation de Sébastien Tonnel, tour à tour paysanne délurée entre les bras d’un dragon lors de la ripaille du second acte et imposant seigneur du village proclamant la paix et conduisant les festivités au troisième acte.
Les nombreuses pantomimes (en particulier lors du rossage des paysans, puis des dragons) des quatre danseuses présentes sur le plateau ont efficacement appuyé l’action, tout en soulignant son caractère badin et comique. Les danses proprement dites, réglées par deux spécialistes de la chorégraphie baroque (Hubert Hazebroucq et Guillaume Jablonka) ont offert des spectacles plaisants aux yeux des spectateurs.
Dans l’orchestre, on remarque la présence des dragons, petites flûtes sonores en usage dans les musiques militaires de l’époque, à la sonorité affirmée. Lors de certaines scènes, les vents montent sur scène, dans la plus pure tradition française du XVIIe siècle (voir notre compte-rendu). Toujours dans la tradition lullyste, les airs sont accompagnés par la seule basse continue (au demeurant bien fournie). Ce respect scrupuleux des éléments historiquement informés de l’interprétation ne nous étonne guère puisque l’ensemble est emmené par le chef Stéphane Fuget, grand spécialiste de ce répertoire (lire la chronique de son dernier enregistrement).
Cette production démontre de manière éclatante de quelle manière on peut, en s’appuyant une bonne connaissance du contexte musicologique et historique, composer un spectacle en tous points réussi malgré des moyens limités. A travers cette recréation, le Festival Embaroquement immédiat témoigne de son implication dans la diffusion du répertoire musical baroque, qui a rassemblé ce jour-là dans la salle du Phénix de Valenciennes un nombreux public local curieux de cette redécouverte.

