Entretien avec Martin Wahlberg

(Le chef Martin Wahlberg, à la tête de la formation baroque Orkester Nord, nous livre, dans un français parfait, sa démarche d’exploration du répertoire français et international de la seconde moitié du XVIIIe siècle).

BaroquiadeS : Bonjour Martin. Nous avons été intéressés par votre exploration du répertoire mal connu de l’opéra-comique français au XVIIIe siècle (voir la chronique du Raoul Barbe-Bleue de Grétry), qui va vous amener à diriger prochainement à Versailles la recréation d’Ernelinde princesse de Norvège de François-André Danican Philidor. Avant d’éclairer cette démarche, pouvez-vous nous parler de votre formation musicale ?

Martin Wahlberg : Je suis né dans une famille de musiciens, mon père était flûtiste baroque et m’emmenait fréquemment aux concerts. Mais ce qui m’a marqué dans mon enfance ce sont surtout des disques que j’écoutais, comme le quintette pour deux violoncelles de Schubert ou l’opéra Peer Gynt d’Edvard Grieg, sur un livret d’Henrik Ibsen. J’appartenais alors à un groupe de théâtre, dans lequel nous apprenions par cœur des monologues de la pièce d’Ibsen. J’ai commencé à étudier le violoncelle vers l’âge de neuf ans et j’ai rapidement joué des pièces en concert. La première fois où j’ai joué avec un orchestre professionnel, dans La Création de Haydn, j’avais quatorze ans ; ce fut un souvenir magnifique !

BaroquiadeS : Ah oui, vous avez commencé les concerts très jeune !

Martin Wahlberg : La formation musicale en Norvège est très différente de celle qui se pratique en France : nous pratiquons rapidement l’instrument en concert, aux côtés d’autres jeunes musiciens et de musiciens professionnels. C’est très formateur. Dans les îles Lofoten où je suis né, tout au nord du pays, nous sommes un peu isolés mais nous jouions beaucoup en public. Le répertoire était très éclectique, du classique bien sûr mais aussi du baroque, du contemporain et du jazz.

BaroquiadeS : Et pourtant vous avez quitté votre terre natale pour venir en France…

Martin Wahlberg : Oui, je voulais voir le monde… Un professeur m’a parlé des échanges avec le lycée Corneille de Rouen (qui possède aussi une belle salle de concert, la chapelle Corneille). J’y ai été admis et j’y ai fait durant trois ans des études littéraires. Il y avait des épreuves toutes les semaines, c’était très intense, et en Norvège je n’avais pas l’habitude des examens formels… Parallèlement, j’ai été admis au cours de violoncelle du Conservatoire de Rouen. J’y été confronté aux exigences de l’enseignement musical français, qui accorde au solfège une place beaucoup plus importante que dans mon pays natal… C’était un peu un choc culturel : en Norvège on participe parfois à des concerts très exigeants mais il n’y a jamais d’examen comme on les connaît en France…Cela m’a fait faire énormément de progrès en trois ans. Puis je suis rentré en Norvège.

BaroquiadeS : Et vous êtes revenu en France un peu plus tard ?

Martin Wahlberg : Oui, pour suivre des études de littérature à la Sorbonne, et me forme à la musique baroque au Conservatoire de Paris. Au Conservatoire de Rouen, le baroque n’était pas vraiment bien vu à mon époque…

BaroquiadeS : Ce mélange entre études littéraires et formation musicale n’est pas des plus fréquents… Comment l’avez-vous géré ?

Martin Wahlberg : J’ai toujours été autant intéressé par la littérature que par la musique. Je pense que toute musique instrumentale doit raconter une histoire, sinon elle n’a pas de raison d’être. C’est aussi ce qui m’a orienté vers le répertoire de l’opéra-comique. Un de mes professeurs à la Sorbonne, Pierre Frantz, était un spécialiste du théâtre du XVIIIe siècle. C’est lui qui m’a suggéré de me pencher vers le répertoire de l’opéra-comique. Il m’a fait découvrir Le neveu de Rameau de Diderot, un texte qui parle beaucoup de l’opéra-comique. Ce texte date du milieu du siècle, période de mutation pour l’opéra-comique, où la « comédie mêlée d’ariette » (c’était son nom à l’époque) remplace progressivement les anciens vaudevilles [NDLR : les vaudevilles étaient des airs populaires, sur lesquels les auteurs greffaient de nouvelles paroles – voir le compte-rendu de l’ouvrage War Don]. C’est aussi la période à laquelle Diderot expérimente un nouveau théâtre. J’ai découvert le succès incroyable des opéras-comiques de cette époque, attesté notamment dans des « nouvelles à la main », des libelles que les contemporains se transmettaient pour s’informer entre eux, une sorte de réseau social de l’époque ! Le recueil le plus riche sur cette actualité musicale est celui intitulé Les Mémoires secrets de Bachaumont. Il débute en 1762, année de la fusion entre l’Opéra-Comique de la Foire et la Comédie-Italienne, et nous relate que la salle de l’Académie Royale de Musique était vidée de ses spectateurs, tous attirés par les pièces représentées dans la nouvelle institution ! Je me suis dit que si ces pièces avaient eu autant de succès, il fallait que je comprenne pourquoi. Dans Le neveu de Rameau, j’ai découvert les noms des compositeurs Duni et Philidor.

BaroquiadeS : Des compositeurs peu connus aujourd’hui, et encore moins à l’époque de vos études, j’imagine… Leur répertoire était-il accessible ?

Martin Wahlberg : Les débuts de ma recherche ont été épiques : on accédait aux partitions par le biais de fiches microfilmées… J’ai aussi été confronté aux réticences de certains musicologues, qui considéraient ce répertoire comme de la musique légère d’influence italienne, pas vraiment digne d’intérêt… Pourtant, durant les dix années de la période révolutionnaire, les deux seuls théâtres qui restés en activité sont le théâtre Feydeau et le théâtre Favart, qui représentaient des opéras-comiques. Un autre point qui m’a rapidement fasciné est le succès de cette musique, représentée un peu partout en Europe et jusque dans les colonies d’Amérique, et bien identifiée alors comme un genre musical typiquement français. N’oublions pas que Paris était à l’époque la capitale musicale de l’Europe, le français étant la langue des élites aristocratiques et intellectuelles européennes. Ce qu’on appelle le « classicisme viennois » est donc avant tout parisien ! Il a fortement influencé l’ensemble des compositeurs européens de la période et son succès se poursuivra jusqu’au milieu du XIXe siècle. Il a ensuite été complètement oublié, tant des musicologues que des spécialistes de la littérature. Il me tient à cœur de montrer la puissance dramatique de ce répertoire.

BaroquiadeS : C’est pour cela que vous avez endossé les habits de chef d’orchestre ?

Martin Wahlberg : J’avais suivi une formation à la direction d’orchestre en Finlande. Le secret de la formation des chefs en Finlande, c’est la pratique : ils jouent très fréquemment. Et s’ils ne dirigent pas correctement, cela se voit tout de suite… Au départ, j’ai créé un ensemble de musique baroque basé à Trondheim, où je réside. Mais il a vite pris de l’ampleur et je ne pouvais plus assumer la direction en plus de ma partie de violoncelle. En 2018 nous avons dénommé l’ensemble Orkester Nord et j’en ai pris la direction, en renonçant à mon instrument.

L’expérience d’instrumentiste me semble toutefois indispensable pour diriger : il y a des choses que l’on n’acquiert que par l’expérience. Par ailleurs, la formation à la direction d’orchestre est aujourd’hui souvent déconnectée de l’univers baroque, alors que celui-ci représente une part croissante du répertoire : je pense que l’on va devoir développer ce lien.

BaroquiadeS : Plus précisément, comment voyez-vous votre rôle de chef d’orchestre ?

Martin Wahlberg : Le chef c’est le seul qui ne produit aucun son ; mais c’est celui qui doit pousser les musiciens à donner le meilleur d’eux-mêmes. C’est un cadeau de travailler avec des instrumentistes et des chanteurs qui me font confiance pour défendre un répertoire.

BaroquiadeS : C’est pour défendre ce répertoire que vous avez créé le Festival de Trondheim ?

Martin Wahlberg : Il y avait déjà une tradition de musique ancienne à Trondheim, puisqu’elle abrite le Musée des instruments de musique de Norvège. La ville a aussi accueilli, dans les années 1980, des formations données par des chefs et musiciens baroques. C’est une ville historique, située un peu à mi-chemin entre le sud du pays et le Grand Nord ; une ville portuaire qui a connu des phases de richesse qui lui ont permis de bâtir des lieux pouvant aisément accueillir des concerts. Son patrimoine architectural comprend encore des bâtiments traditionnels en bois. Le festival a ouvert sa première saison en 2014. Nous avions le soutien des collectivités locales mais aussi de nombreux musiciens qui sont venus jouer dans notre festival dès la première année.

BaroquiadeS : Pourtant, installer en Norvège un festival consacré à l’opéra-comique français, n’était-ce pas un défi ? Aujourd’hui l’Europe parle plus anglais que français, et la musique baroque, si elle a affirmé sa spécificité, garde une place modeste par rapport au répertoire classique…

Martin Wahlberg : Justement, ce répertoire modifie notre rapport à la musique classique, qui a une image plus élitiste mais dont il est à l’origine, tant il a influencé les compositeurs du début du XIXe siècle. Ses livrets sont souvent basés sur des contes, dans lesquels les gens ordinaires peuvent se reconnaître. Mais ils invitent aussi à la réflexion philosophique, comme l’indique Wieland, l’auteur du conte qui a inspiré le livret de La Flûte enchantée de Mozart. Wieland s’était d’ailleurs lui-même inspiré d’un conte français, La bague de puissance. C’était un peu Le Seigneur des Anneaux de l’époque ! La Flûte enchantée a d’ailleurs été créée au Teater an der Wien, qui donnait également les opéras-comiques français. Sa forme (le Singspiel = parlé-chanté) est celle de l’opéra-comique. Au plan musical, La Flûte enchantée contient de nombreuses innovations généralement attribuées à Mozart ; mais lorsqu’on connaît les musiques de Duni, Grétry et des autres compositeurs d’opéras-comiques, on s’aperçoit souvent qu’ils l’avaient précédé. C’est particulièrement vrai dans les ensembles, où ces compositeurs ont imaginé des formes qui permettent à l’action de poursuivre, contrairement aux airs de l’opéra seria.

C’est pourquoi j’aime mettre en parallèle la musique des compositeurs d’opéras-comiques avec celle de leurs contemporains. Pendant le covid nous avons ainsi enregistré la musique de Thamos et la Symphonie n°25 de Mozart avec des morceaux de Grétry composés la même année (en 1773). Après le répertoire français, nous menons la même démarche de découverte sur le répertoire italien, actuellement avec Orlandini, compositeur qui a inspiré Haendel.

BaroquiadeS : Pouvez-vous nous parler de votre prochain projet, la recréation d’Ernelinde princesse de Norvège au château de Versailles ?

Martin Wahlberg : Cela fait tellement longtemps que j’ai entendu parler de cette œuvre par mon père ! C’est un sujet tiré des légendes nordiques, dont l’action se déroule à Trondheim. Mais c’est aussi l’une des principales tentatives d’un compositeur d’opéra-comique dans le genre sérieux [NDLR : Ernelinde est une tragédie lyrique]. En effet, l’Académie royale de musique, qui avait du mal à attirer le public, a fait appel aux librettistes d’opéra-comique, en l’occurrence à Poinsinet. Au plan musical, Philidor, qui était aussi un joueur d’échecs à la réputation internationale, avait vécu à Londres pendant une dizaine d’années. L’influence de la musique allemande est perceptible dans l’œuvre. Les chœurs masculins sont magnifiques. Le sommet de l’opéra est probablement la scène de la folie d’Ernelinde au second acte. Mais il y a aussi une scène de sauvetage, lorsqu’elle tire son père de la prison. Ces scènes de sauvetage se retrouveront ensuite dans d’autres opéras-comiques de la fin du siècle.

BaroquiadeS : Nous sommes évidemment impatients d’assister à cette production ! Avez-vous d’autres projets ?

Martin Wahlberg : Pour le prochain Festival baroque de Trondheim (voir le site), nous travaillons actuellement sur le Spartaco de Giuseppe Porsile, dont le rôle-titre sera assuré par le ténor Luigi Morassi. Nous avons également deux projets pour la France. Le premier est l’Arsace d’Orlandini, dont le rôle principal a été écrit pour le ténor Francesco Borosini, qui a également chanté pour Haendel. Et nous préparons avec un ensemble français la production de La maison à vendre, de Marsollier et Dalayrac, opéra-comique créé en 1800. Les deux spectacles seront donnés dans plusieurs salles au cours de la prochaine saison.

BaroquiadeS : Merci beaucoup Martin, souhaitons beaucoup de succès à ces productions, et espérons qu’elles obtiendront un succès égal à celui de l’époque de leur création !

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