Entretien avec David Tricou

Baroquiades : Bonjour David. Comment avez-vous découvert le chant et la musique ?

David Tricou : Quand j’étais gamin je chantais tout le temps. Mes parents m’ont donc rapidement inscrit dans une chorale d’enfants, qui chantait à la cathédrale de Montpellier. Mais j’étais extrêmement timide, j’avais du mal à être soliste : sur le devant de la scène, j’étais pétrifié… mais j’ai depuis appris à apprivoiser la scène et à surmonter le trac.

A seize ans, je suis entré au Conservatoire de Montpellier. La professeure de chant qui m’accompagnait depuis l’âge de quatorze ans m’a fait découvrir l’opéra. Elle était un peu surprise que j’aie une voix de ténor : au début, j’avais très peu de graves, ils se sont étoffés par la suite. De mon côté, j’ai continué à chanter, y compris pendant la période de la mue [NDLR : durant laquelle on doit en principe s’abstenir].

Baroquiades : Vous avez donc continué à chanter durant le reste de vos études ?

David Tricou : Oui, malgré les difficultés que cela représente. Car je n’avais pas identifié que je pouvais bénéficier d’horaires aménagés : j’ai donc aménagé moi-même mes horaires, afin de pouvoir suivre les cours du Conservatoire. Après le bac, j’ai entrepris une licence de mathématiques, toujours en continuant le chant en parallèle. Mais un de mes professeurs de mathématiques m’a fait comprendre que je devrais faire un choix. J’ai donc choisi d’arrêter les mathématiques et de me consacrer au chant…

Baroquiades : Et qu’en a pensé votre famille ? Chanteur lyrique, c’est une carrière assez inhabituelle…

David Tricou : Cela a été un peu compliqué de convaincre ma mère, qui était elle-même enseignante en mathématiques, que j’abandonnais cette discipline pour laquelle j’avais aussi une certaine facilité depuis mon jeune âge… Mais la soprano Françoise Pollet, dont je suivais la masterclass mensuelle à Montpellier, a su la convaincre que je pouvais réussir dans ce métier. C’est aussi elle qui m’a encouragé à continuer dans cette voie.

Baroquiades : Et après le Conservatoire de Montpellier, vous avez suivi aussi les cours du Conservatoire de Paris, je crois ?

David Tricou : En effet, j’ai suivi les cours du CNSMD de Paris pendant cinq ans. Avec une année d’interruption, passée à Montréal pour des raisons personnelles. J’ai aussi essayé d’y exercer, mais j’ai dû y renoncer : très peu de demande du public envers la musique baroque, difficulté de rencontrer des interlocuteurs pour organiser un concert… Tout cela m’a convaincu de revenir en France ! Je suis revenu au CNSMD de Paris en master, avec pour professeur de chant Yves Sotin. Il m’a beaucoup apporté et continue de m’accompagner.

Baroquiades : Et d’où vient votre prédilection pour le répertoire baroque ?

David Tricou : Au départ c’est la fille de ma première professeure de chant qui m’a fait découvrir ce répertoire. Puis, en parallèle du Conservatoire de Montpellier, je me rendais une fois par mois à Toulouse pour suivre les cours du département de musique ancienne du Conservatoire de Toulouse, alors dirigé par Jérôme Corréas.

J’ai compris rapidement que le répertoire de haute-contre était parfaitement adapté à mes possibilités vocales. J’ai travaillé à développer une voix mixte (tête et poitrine) sur l’ensemble de l’étendue, afin d’avoir davantage de graves.

Baroquiades : Et vous avez rapidement connu vos premiers succès dans des ouvrages lyriques baroques !

David Tricou : Oui, dès 2012 j’ai chanté dans L’Egisto de Cavalli, dirigé par Vincent Dumestre. Puis j’ai chanté Apollon dans L’Orfeo de Rossi, dirigé par Raphaël Pichon, une re-création scénique qui a connu un grand succès. Ensuite nous avons fait une grande et formidable tournée avec Vénus et Adonis de John Blow, sous la conduite de Bertrand Cuiller.

Baroquiades : Vous avez également tenu de nombreux rôles dans le baroque français…

David Tricou : Oui, notamment pour des enregistrements. J’ai beaucoup enregistré avec l’Ensemble Correspondances de Sébastien Daucé. Je chante régulièrement avec Hervé Niquet et son Concert Spirituel (Médée de Charpentier), avec Les Ombres (Télémaque et Calypso de Destouches) ou encore Le Poème Harmonique de Vincent Dumestre (Armide de Lully).

Baroquiades : Des personnages secondaires aux interventions souvent empreintes de brio, dans lesquelles votre voix est particulièrement appréciée… Mais vous avez aussi tenu des rôles principaux sur scène ces dernières années ?

David Tricou : J’ai par exemple chanté David dans David et Jonathas de Charpentier, lors d’une reprise au Festival de Potsdam de la production donnée à la chapelle royale de Versailles (voir notre compte-rendu). J’avais l’honneur de succéder à Reinoud Van Mechelen, titulaire du rôle dans la production originale. Cela m’a notamment permis de m’implanter en Allemagne, où j’ai été ensuite engagé dans d’autres productions, comme Adriano in Siria de Carl Heinrich Graun, qui a fait l’objet d’un enregistrement.

Baroquiades : Oui, nous avons eu le plaisir de vous entendre lors de la redécouverte d’Ercole amante d’Antonia Bembo au festival Tage Alter Musik Herne en 2023 (voir notre compte-rendu), et tout récemment dans l’oratorio La Colpa originale de Conti au festival Alte Musik Knechtsteden (voir notre compte-rendu). Nous vous avons aussi entendu début 2025 dans le rôle d’Orphée du Carnaval de Venise d’André Campra (voir notre compte-rendu).

David Tricou : C’était un rôle comique dans lequel j’ai beaucoup aimé m’investir ! J’ai fait du théâtre quand j’étais plus jeune et j’aime les aspects scéniques. A une époque j’ai beaucoup chanté de musique religieuse, mais le côté scénique me manquait, j’avais besoin de le retrouver. J’ai besoin de jouer un rôle. Les deux chasseurs et la laitière de Duni [NDLR : opéra comique de la fin XVIIIe, à retrouver dans un enregistrement dirigé par Martin Wahlberg chez Aparté] c’était tellement drôle ! Je prépare actuellement La Vie parisienne d’Offenbach, qui sera donnée en fin d’année à Versailles.

Baroquiades : Quels sont vos autres projets ?

David Tricou : Je chanterai au cours des prochains mois dans L’Orfeo de Monteverdi qui sera dirigé par Jordi Savall au théâtre d’Avignon et dans Armide de Lully dirigée par Vincent Dumestre à Madrid. Je reprendrai aussi David et Jonathas en Allemagne. Avec Les Ambassadeurs, je chanterai dans la Passion selon saint Matthieu de Bach au théâtre des Champs-Elysées et au théâtre de Tourcoing. Du côté des enregistrements, je vais collaborer au Persée de Lully avec Le Concert Spirituel d’Hervé Niquet.

Baroquiades : Un programme bien rempli qui va assurément susciter de nombreux comptes-rendus… Puisque vous avez accepter de vous exprimer sur le sujet, comment percevez-vous les appréciations recueillies, les critiques éventuelles ?

David Tricou : Quand on est musicien, on a forcément une grande sensibilité, pour se donner au public. Certaines critiques peuvent parfois nous déstabiliser. Après, il faut savoir être humble et relativiser : est-ce l’opinion d’un seul spectateur ou d’un seul journaliste ? On ne peut pas plaire à tout le monde… Mais de manière générale je suis plutôt en demande de retours des gens de confiance qui m’entourent, parce que cela force à progresser. La seule chose que je ne supporte pas est le manque d’honnêteté…

Baroquiades : Merci beaucoup David pour la franchise de votre expression, et au plaisir de vous entendre dans vos prochains concerts.

Publié le