Dans un parfait esprit de complémentarité
C’est dans le cadre très contemporain de la Haendelhaus que le Haendel Festspiele Halle (Festival Haendel de Halle) nous propose d’entendre trois contre-ténors dans des airs de Haendel. Ils sont accompagnés par le {oh !} Orkiesta, que nous avions entendu quelques jours plus tôt dans Poro, re dell’Indie en version de concert (voir notre compte-rendu). La soirée débute avec une pièce instrumentale, l’ouverture de Radamisto, dirigé du violon à la fois ferme et élégant de Martyna Pastuszka : le premier mouvement, au rythme pointé, est mené de manière tonique, tandis que la mouvement fugué qui suit fait contraster des violons aériens avec les accents impérieux de la guitare dans le continuo. Mentionnons aussi le joli solo de violon de Martyna Pastuszka, toujours d’un brio époustouflant, au début du finale. On retrouvera encore cet ensemble très à son aise lors d’un morceau inséré parmi les airs, l’Ouverture du Concerto grosso op. 6 n° 10.
Max Emanuel Cencic ouvre le programme vocal par un extrait d’Arianna in Nasso de Porpora, Nume, che reggi il mare. Cet air lent met en exergue les qualités que nous lui connaissons depuis de nombreuses années, et qui constituent en quelque sorte sa signature vocale : un phrasé élégant et fluide ; une expressivité sincère et touchante ; des ornements très naturels. Nous le retrouverons un peu plus tard dans un morceau de bravoure assez différent, le célèbre Va tacito e nascosto (extrait du Giulio Cesare de Haendel), accompagné au cor. Là encore la technique vocale est irréprochable, l’expressivité au rendez-vous. La reprise de l’air est toutefois quelque peu gâtée par un problème de justesse du cor (malgré la précaution prise par l’instrumentiste de purger son instrument durant les courts passages où il ne jouait pas). Mais là encore, l’air est salué par les applaudissements du public. Au cours de la seconde partie du concert, le contre-ténor chantera encore le Bramo te sola (extrait du Floridante de Haendel) : le phrasé demeure superbe mais la voix semble accuser un peu de fatigue. Finalement, le chanteur nous révèle, dans une courte déclaration avant son dernier air solo au programme (Rompo i lacci, extrait de Flavio) qu’il se relève d’une grippe et qu’en conséquence il chantera un air d’Admeto à la place de l’air prévu. Son chant demeure cependant très convaincant, avec un audacieux et bref ornement sur le final, impeccablement réussi. Au total et compte tenu de l’état qu’il nous a signalé, sa prestation n’en est que plus impressionnante ; le public ne s’y est pas trompé, qui l’a récompensé à chaque air de chaleureux applaudissements.
Ray Chenez débute son intervention par un extrait de l’oratorio S. Petrus et S. Maria Magdalena de Johann Adolf Hasse, Mea tormenta, prosperate ! Il partage avec Max Emanuel Cencic le souci d’une diction soignée et d’un phrasé fluide, qui sont très séduisants dans le mouvement lent. A la reprise du premier mouvement, il en développe l’ornementation, avec un agilité stupéfiante dans les aigus les plus redoutables, qui déchaîne l’enthousiasme du public. Nous avons pour notre part particulièrement aimé sa magistrale interprétation de L’angue offeso (autre « scie » de Giulio Cesare), dans une progression savamment ménagée : une première partie plutôt sobre, la rage sourde qui enfle peu à peu dans la seconde partie (Cosi l’alma), une première reprise plus ornée et une seconde reprise où les ornements se déchaînent dans une rage éclatante. De même, nous avons beaucoup aimé sa version du célèbre Scherza infida d’Ariodante, structurée selon la même progression des sentiments et de l’ornementation.
Bruno de Sá affiche d’emblée sa décontraction à son arrivée sur scène, sanglé dans un costume de couleur abricot, rehaussé d’un grand foulard bleu à la ceinture. Il se lance dans l’air virtuose Qui l’augel da pianta in pianta (extrait d’Aci, Galatea e Polifemo), en parfaite complicité avec le hautbois qui donne la réplique à ses ornements virtuoses, dans lesquels son timbre de sopraniste fait évidemment merveille – même si ce timbre ne compte pas vraiment parmi nos préférés. Une performance récompensée par de longs applaudissements du public. Dans Piangero la sorte mia (extrait de Giulio Cesare), précédé de son récitatif, le contre-ténor témoigne d’une intense expressivité, à la fois vocale et corporelle, en particulier dans les attaques acérées de la partie B. Son dernier air solo (Furie di donna irata, extrait de La buona figliuola de Piccinni) constitue un morceau de bravoure, dont les ornements en cascade au finale déclenchent des tonnerres d’applaudissements.
La soirée comportait également deux ensembles. Le premier est le duo Bramo aver mille vite d’Ariodante et Ginevra : les voix de Ray Chenez et de Bruno de Sá s’y mêlent très harmonieusement, dans une parfaite complicité entre les deux chanteurs. Au plan corporel, le contraste est total entre le premier, concentré sur son texte et à la gestuelle mesurée et le second, quasiment dansant devant son pupitre – sans que la qualité de son chant en soit affectée. Ce duo, qui concluait la première partie du concert, a été particulièrement apprécié du public, qui l’a longuement salué. Le second ensemble de la soirée ensemble était le chœur Dolcissimo amore (extrait de Siroe), entonné par les trois chanteurs. Energiquement rythmé par la guitare du continuo, il a servi de finale au concert, qui s’est achevé sur un tonnerre d’applaudissements, les spectateurs se levant pour souligner leur enthousiasme. Malgré de nombreux rappels, il n’y eut pas de bis. Ce soir-là, à travers un programme judicieusement choisi, chacun des contre-ténors nous a montré le meilleur de son art, dans un parfait esprit de complémentarité.

