Poro, re dell’Indie – Haendel


Une production séduisante d’une œuvre rarement donnée

Poro, re dell’Indie, est une œuvre de Haendel restée relativement méconnue jusqu’à ces dernières années, où un enregistrement de l’ensemble Il Groviglio est sorti en 2023 chez Château de Versailles Spectacles (voir le compte-rendu). Le Haendel Festspiele Halle (Festival Haendel de Halle) nous en propose cette année une autre production, en version de concert, dans le cadre de la Konzerthalle Ulrickskirche, ancienne église saint-Ulrich transformée en salle de concert (concernant les circonstances de la création de l’œuvre et le contenu du livret, le lecteur en trouvera les éléments dans la chronique du concert donné en 2023 par Il Groviglio).

Le rôle-titre est ici assuré par Max Emanuel Cencic. Le contre-ténor affiche une remarquable pérennité de ses moyens vocaux, tandis que sa technique – qui a toujours été très soignée – semble avoir encore gagné en maîtrise. Dès son premier air (Vedrai con tu periglio), nous sommes séduits par le phrasé délicat, la parfaite maîtrise du souffle, les ornements d’amplitude certes mesurée (le chanteur ne nous a du reste jamais habitués à des effets « pyrotechniques ») mais d’un très grand naturel, comme chantés sans effort. Ces qualités brillent avec éclat dans Se possono tanto, air lent orné avec une extrême délicatesse. A l’acte III, le chanteur semble toutefois accuser une certaine fatigue dans les airs Risveglia lo sdegno, et surtout dans le redoutable Dov’é ? S’affretti, qui enchaîne les ornements : quelques jours plus tard, lors d’un autre concert, le chanteur nous apprendra qu’il se remet doucement d’une grippe… Une prestation donc d’autant plus remarquable si l’on tient compte de cet état.

Le jeune ténor britannique Hugo Hymas assure le rôle d’Alessandro. Son phrasé est expressif et agréable, dans les récitatifs comme dans les airs, sa projection bien nette. Si ses ornements nous ont semblé manquer de naturel dans Se amor a questo petto (fin du premier acte), nous avons été en revanche séduits par ceux, flamboyants, de D’un barbaro scortese (acte II).

Julia Lezhneva s’est taillée ce soir-là un beau succès dans le rôle de Cleofide, multipliant les ornements les plus spectaculaires à la fin de chacun de ses airs. Même si la soprano est remarquablement à l’aise dans ce domaine, et si ses démonstrations ont comblé le public qui les a saluées par de vigoureux applaudissements et bravos, nous restons très réservés sur ces développements qui sonnent plus belcantistes que baroques, et dont l’accumulation dans les deux airs de l’acte III (Se troppo crede, et plus encore dans Scoglio d’immota fronte) ont fini par nous lasser. Par ailleurs, ces exploits vocaux éclipsent un peu ses réelles qualités scéniques, notamment une expressivité sincère dans les récitatifs comme dans les airs (comme Digli, ch’io son fedele, au second acte).

Deux interprètes français complètent cette distribution internationale. La mezzo Lucile Richardot imprime à Erissena toute sa présence scénique, son expressivité vocale étant renforcée de mimiques gestuelles tout à fait suggestives. Son articulation, très soignée, ne nous fait pas perdre une seule miette du texte, dans les récitatifs comme dans les airs. Chacun d’eux est une réussite, avec une ornementation qui s’accroît progressivement à la reprise ; nous avons particulièrement aimé Compagni nell’amore (acte I) avec son final magistral, et, dans un tout autre genre, le touchant et délicat Son confusa pastorella, en duo avec la flûte (à l’acte III). Second contre-ténor de la distribution, Rémy Brès-Feuillet s’acquitte avec brio du court rôle de Gandarte, nous livrant avec une aisance déconcertante le tourbillon d’ornements de son premier air (E prezzo leggiero). L’expressivité est également au rendez-vous, que ce soit dans le désespoir (Se viver non poss’io, à l’acte II) ou dans sa supplique amoureuse à Erissena (Mio ben, ricordati).

Dirigeant de son violon, Martyna Pastuszka imprime à son {oh !} Orkiesta une ligne tout à la fois fluide et vigoureusement animée, qui nous transporte d’un bout à l’autre de l’œuvre. Tout au long de la partition, elle nous régale de solos de violon à l’agilité époustouflante, en particulier dans l’ouverture et dans la sinfonia du début du second acte, ainsi que dans plusieurs airs. Retenons aussi les nombreux solos des vents (cors, hautbois, flûte), tous parfaitement exécutés. Qualité essentielle à nos yeux dans un ouvrage lyrique, la ligne orchestrale est toujours en adéquation étroite avec le chant et le rythme des échanges des chanteurs. Tout particulièrement les deux duos (Se mai turbo à la fin du premier acte, et peut-être plus encore Caro, vieni/ Cara, torno au finale) sont menés d’une main de maître.

Cette production a soulevé l’enthousiasme du public, qui s’est levé pour applaudir chaleureusement et demander plusieurs rappels. Pour y répondre les interprètes ont repris le duo et le chœur final, déclenchant une nouvelle salve d’applaudissements.

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