Dixit Dominus – Haendel/ Lotti

Un Dixit Dominus épuré

Le Festival de Sablé-sur-Sarthe accueillait le jeudi 20 août 2026 l’ensemble Les Argonautes en l’église Notre-Dame pour un programme réunissant des œuvres de Georg Friedrich Haendel et Antonio Lotti, deux compositeurs majeurs de la période baroque. Deux compositeurs liés aussi en leur temps par une amitié et un respect mutuel. Antonio Lotti, son aîné de dix huit ans, premier organiste de la basilique Saint-Marc à Venise (puis maître de chapelle de la Cappella Marciana dès 1736, poste qu’il occupera jusqu’à sa mort), a en quelque sorte tenu lieu de mentor au jeune Georg Friedrich Haendel lors de son séjour en Italie entre les années 1706 et 1710. Ce concert proposait donc une mise en miroir d’œuvres religieuses représentatives de ce chacun de ces deux compositeurs, mettant notamment en exergue les influences italiennes dans l’écriture musicale de Haendel.

Basé à Genève, l’ensemble baroque Les Argonautes réunit de jeunes artistes formés par des conservatoires et écoles supérieures de musique prestigieux. Il ne tire pas son nom de la mythologie grecque et de la légende de Jason et de la Toison d’Or comme on pourrait le supposer, mais plus simplement du prénom de son chef qui est l’anagramme de Jason. Fondé en 2019 par Jonas Descotte, il défend une approche différente et originale de l’interprétation de la musique baroque. Les Argonautes sont depuis de plus en plus présents sur les scènes musicales européennes et ont déjà produit deux enregistrements salués par la critique, dont le dernier qui porte le titre de Dixit Dominus, comprend l’ensemble du programme proposé pour ce concert. Il convient d’ailleurs de noter que les chanteurs sont les mêmes que ceux qui ont participé à l’enregistrement, hormis Julie Roset, remplacée par Amélie Raison. Passionné par la musique baroque, Jonas Descotte a débuté la musique par le violoncelle avant de se tourner vers le chant en tant que contre-ténor. Parallèlement, il étudie l’orgue, la polyphonie de la Renaissance, la musique de chambre et la direction de chœur. Il achève son cursus en 2016 à la Haute École de Musique de Genève dans la classe de Nathalie Stutzmann.

Jonas Descotte © Eric Lambert

Avant toute chose, il est nécessaire d’évoquer les choix relatifs à l’effectif de l’ensemble pour interpréter des œuvres couramment jouées avec des formations beaucoup plus conséquentes. On sait en effet que dans ces années-là, Lotti, alors maître de chapelle de la Scuola dello Spirito Santo, dirige son Dixit Dominus en sol mineur avec justement un effectif de douze musiciens et chanteurs… On peut donc logiquement en déduire que si un compositeur de renom comme Lotti devait se contenter d’un effectif aussi modeste, on peut aisément imaginer qu’un compositeur allemand quasi-inconnu à Venise ne pouvait guère prétendre à davantage. Le choix se justifie donc pleinement historiquement parlant. Enfin, le public du festival avait le plaisir ce soir de retrouver la contralto Anthea Pichanik qui avait dû renoncer pour des problèmes de santé à interpréter le Stabat Mater de Jean-Baptiste Pergolèse aux côtés de Laure Baert lors de l’édition précédente, remplacée alors au pied levé par Floriane Hasler dont on avait pu apprécier l’immense talent (voir mon compte-rendu).

C’est avec le Miserere de Lotti que débutait le programme. Il est utile de rappeler l’essence même de ce texte biblique tiré du Psaume 51 intitulé Miserere mei, Deus (Aie pitié de moi, ô Dieu). Il compte parmi les Psaumes les plus connus et revêt un intérêt tout particulier car il a pour thème la rédemption personnelle et l’imploration de la miséricorde de Dieu. Venu auprès du prophète Nathan dans le but de solliciter le pardon de Dieu après avoir fait tuer le mari de Bethsabée avec qui il a, de plus, commis un péché d’adultère, le roi David y reconnaît son péché et implore la miséricorde de Dieu. Il s’agit donc d’une prière de repentir sincère, qui imprime nécessairement le ton de cette œuvre religieuse. La versions la plus célèbre du Miserere est sans conteste celle de Gregorio Allegri composé vers 1638, une œuvre chorale emblématique et incontournable de la musique sacrée.

Les premières mesures dévoilent une musique d’une grande sobriété, presque introvertie. Jonas Descotte a fait le choix de n’utiliser qu’une seule voix par partie, comme lors de la création de l’œuvre, Amélie Raison et Camille Allerat se partagent donc les soli de soprano. On retiendra en particulier la voix aérienne d’Amélie Raison dans le Tibi soli, la voix profonde d’Anthea Pichanick dans le Ecce enim, soutenue par un subtil pizzicato de l’ensemble instrumental, la voix céleste de Camille Allerat encore dans Asperges me hysopo, un trio vocal très réussi dans Auditui meo dabis gaudium réunissant Anthea Pichanick, Maxence Billiemaz et Illia Mazurov et le splendide dialogue entre le violoncelle de Maguelonne Carnus et Anthea Pichanick dans Averte faciem tuam. Il convient aussi de citer un Sacrificium Deo spiritus chanté lui aussi par le trio Anthea Pichanick, Maxence Billiemaz et Illia Mazurov dans lequel l’auteur développe un art subtil de la dissonance. L’œuvre trouve sa conclusion dans un chœur final Tunc acceptabis sacrificium fugué, d’une beauté sombre et d’une grande intensité dramatique.

Le texte de Dixit Dominus est également tiré du livre biblique des Psaumes. Le Psaume 110 est attribué au roi David lui même, il est écrit dans un langage pour le moins ésotérique, il est par conséquent sujet à différentes interprétations et revêt une importance toute particulière dans la tradition chrétienne car il annonce en filigrane l’arrivée d’un Messie : Dixit Dominus Domino meo, sede a dextris meis… (L’Éternel a dit à mon Seigneur : Assieds-toi à ma droite…). On le retrouve d’ailleurs plusieurs fois cité dans le Nouveau Testament notamment dans l’Epître aux Hébreux. Il a été mis en musique par plusieurs compositeurs durant l’histoire de la musique, dont Antonio Vivaldi par trois fois, Antonio Lotti et… Georg Friederich Haendel bien sûr.

Dans le Dixit Dominus en sol mineur de Lotti, on retrouve à l’évidence quelques éléments de style qui seront ensuite utilisés par Haendel. Notons un intense De torrente in via bibet chanté d’abord par le ténor Maxence Billiemaz, rejoint par une Anthea Pichanick particulièrement inspirée. La musique de très belle facture de Lotti apparaît plus intériorisée que celle de Haendel, sans extravagances, d’une grande sobriété. Le Judicabit in nationibus aux chromatismes presque angoissants est particulièrement bien restitué, de même le De torrente douloureux dans lequel se succèdent la voix du ténor Maxence Billiemaz et la voix grave et ample d’Anthea Pichanick. Le Sicut erat in principio en forme de fugue est quant à lui un modèle du genre dans lequel les voix s’entremêlent savamment afin d’exprimer l’éternité immuable de Dieu.

Le Dixit Dominus de Haendel est, rappelons le, l’œuvre d’un compositeur âgé seulement de vingt deux ans. Elle fut créée en 1707 à la basilique Santa Maria in Montesanto à Rome, sur demande du cardinal Colonna pour la fête du Mont-Carmel, célébrée chaque année le 16 juillet dans cette église. Pour le protestant Haendel, cette création représente une occasion unique de se faire un nom à Rome: le succès fut immédiat, à tel point que les autorités religieuses auraient même suggéré à Haendel de se convertir au catholicisme, ce qu’il aurait poliment décliné.

L’influence très italienne dans ce Dixit Dominus se fait ressentir dès les premières mesures. Une introduction dynamique, mais sans excès, dévoilant une belle maîtrise du contrepoint, donne le ton. L’interprétation en formation réduite ne nuit absolument pas à l’écoute, bien au contraire, car elle permet de bien appréhender toutes les voix. Anthea Pitchanik dialogue une nouvelle fois avec le violoncelle de Maguelonne Carnus et livre des vocalises irréprochables dans un Virgam virtutis tuæ lumineux. La voie puissante de Camille Allérat fait merveille dans Tecum principium in die virtitutis, ses aigus sont absolument parfaits. Le dialogue de deux chœurs dans Juravit Dominus est restitué de façon très dynamique, le Judicabit in nationibus évoque la puissance divine illustrée par la répétition de notes, la scansion du texte latin et l’usage d’harmonies audacieuses. Dans torrente in via bibet, les voix d’Amélie Raison et de Camille Allérat dialoguent et s’entrecroisent avec bonheur et dévoilent une fois encore un savant usage de dissonances. L’œuvre s’achève sur un Gloria Patri et Filio flamboyant trouvant lui même sa conclusion dans une fugue magistrale sur Et in saecula saeculorum Amen. Force est de constater que dans ce Dixit Dominus, Haendel excelle par son art de placer en adéquation la musique et le texte biblique afin de souligner le contenu émotionnel du texte, et que cette adéquation a été parfaitement comprise par Jonas Descotte à travers l’interprétation qu’il en propose.

Devant les applaudissements enthousiastes du public, Jonas Descotte et Les Argonautes ont offert en bis Le Crucifixus à cinq de Lotti. Une pièces que Jonas Descotte n’a pas hésité à présenter comme comme un joyau de l’histoire de la musique, et personne ne le contredira ! Le Crucifixus, extrait du Credo de la liturgie catholique est souvent chanté a cappella ou avec un accompagnement orchestral en arrière plan de façon à soutenir et magnifier le chant. Crucifixus etiam pro nobis, sub Pontio Pilato passus et sepultus est (Il a été crucifié pour nous, sous Ponce Pilate il a souffert et a été enseveli). L’aspect dramatique est accentué par un chromatisme expressif qui vise à évoquer la douleur de la Crucifixion. Cette pièce au caractère méditatif et d’une grande puissance spirituelle constitue un modèle d’écriture polyphonique et conclue ce concert en beauté.

Certains auditeurs pourront être désarçonnés par une lecture très épurée de ces œuvres, du Dixit Dominus de Haendel en particulier, lequel est le plus souvent interprétés par des chœurs et des ensembles beaucoup plus importants en effectif. Citons notamment les enregistrements réalisés par John Eliott Gardiner, Emmanuelle Haïm et plus récemment celui proposé par Leonardo Garcia Alarcón. Toutefois, cette vision en apparence minimaliste correspond très vraisemblablement la réalité historique de sa création en 1707. Réduire à une seule voix par partie, soutenu par un ensemble orchestral restreint à deux violons, deux altos, un violoncelle, une contrebasse, un théorbe (que l’on n’entend hélas quasiment pas durant le concert) et un orgue permet en outre d’en apprécier toutes les subtilités. L’enregistrement publié en 2024 par Les Argonautes compte désormais assurément parmi les incontournables de l’œuvre et invite à une écoute différente ; la lecture de la chronique de Stefan Wandriesse permettra d’en avoir une approche plus détaillée. Assurément, le jeune ensemble des Argonautes est désormais entré dans la cour des grands, et son histoire ne fait que commencer.

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