Splendeurs et résonances – Flore Seube

L’aboutissement d’un long travail

Ce concert est l’aboutissement d’un long travail, le premier album de Flore Seube, Pièces de violle du Sieur Demachy. Notons que l’album, composé de deux CD, a fait l’objet d’une critique disponible ici sur notre site. En effet, ce double album est « un jalon essentiel de la musique pour basse de viole seule ». Ce soir, l’artiste nous présente plusieurs pièces de ce compositeur important bien que peu connu.

Demachy (v.1640 v.1705) né à Abbeville, et a vécu à Paris. Certaines sources indiquent qu’il disparaît vers 1705, d’autres avancent la date de 1692, et une date qui renvoie à ses dernières œuvres. Compositeur et gambiste, il a étudié la viole de gambe avec une figure importante, le violiste Nicolas Hotman (1610-1663). En 1685, il publie un recueil de 8 Suites pour viole. F. Seube nous en présentera plusieurs passages.

© Gallica BnF

Une première publication d’une centaine de pages avec un avertissement clair « Avertissement très nécessaire pour connaître les principales règles qui enseignent à bien jouer de la viole et à éviter les abus qui se sont glissés depuis quelque temps sur cet instrument ». Celui qui voulait recevoir tous les violistes de son temps signe, avec ces mots, son exigence. Sur ce point, une publication du musicologue François Lesure datée de 1960 revient sur « Une querelle sur le jeu de la viole en 1688 : J. Rousseau contre Demachy » où la posture de la main gauche du compositeur sur le manche est vivement critiquée par le philosophe. Nous y reviendrons. Enfin, bien que la musique pour viole précède Demachy, il est le premier à avoir publié de la musique pour cet instrument dont certaines mouvements sont écrits sous forme de tablature laissant une certaine place à l’interprétation.

C’est avec un grand plaisir que F. Seube interprète ce soir ce concert dans la chapelle de l’Antiquaille où « l’acoustique du lieu est très agréable».Sur une scène épurée, avec sa viole à sept cordes, Flore Seube s’installe en silence, règle son instrument et débute par un premier Prélude avec une remarquable allégresse. Dès les premières notes, F. Seube montre sa remarquable dextérité notamment dans la production des notes graves. D’une belle et moelleuse sonorité elle en révèle toute la palette, toute l’étendue. C’est une véritable signature de sa part, exprimé à plusieurs reprises lors de ce concert. Sa gestuelle affirmée me rappelle celle de Hager Hanana pour les graves au violoncelle et celle de Marianne Muller dans son interprétation de Marin Marais. Le concert de ce soir est un dialogue entre Demachy et ses contemporains Sainte-Colombe et Marin Marais. F. Seube met en lumière les similitudes entre les deux premiers musiciens ainsi que l’exploitation de l’ambitus de la viole avec le troisième.

Revenons sur la critique de J.J. Rousseau contre Demachy sur la posture de la main sur la viole de gambe. Avec cette mise en dialogue des trois musiciens, F. Seube rend compte de la singularité de Demachy. La posture de la main gauche est significativement différente. Dans son œuvre Demachy contraint la position des doigts qui maintiennent à la fois les graves tout en venant « chatouiller » les aigus, situées à l’autre extrémité du manche. Observer la main gauche de l’artiste, en plus de tout son hexis corporelle signe d’un travail rigoureux, est des plus fascinants. Pour les mouvements de Demachy, la gestuelle des doigts est très angulaire, contractée, inflexible, plaquant les cordes et les faisant vibrer avant de sauter de cordes en corde avec une précision nette. Cette danse digne du Bolchoï me fait penser, à bien des égards, à la danse d’une araignée sauteuse. C’est fascinant de voir cette main gauche se mouvoir.

© Dimitri Morel

Tout au long du concert, et encore plus avec les œuvres du sieur Demachy, le corps de F. Seube se révèle d’une prodigieuse plasticité notamment lorsqu’elle produit les notes graves aussi bien qu’avec sa main droite, via l’archet, que sa main gauche, sur le manche. Il convient de souligner la rapidité, la précision dans le geste et la force avec laquelle F. Seube exécute ces pièces. Le rythme est soutenu, entraînant, et les aigus sont magnifiques à entendre. La polyphonie de son instrument et celle des œuvres interprétées sont mises en valeur. A plusieurs reprises, elle esquisse de fins sourires qui témoignent, en résonance avec toute sa gestuelle, du plaisir et de l’émotion qu’elle éprouve à jouer ce concert.

Avec sa viole, F. Seube s’empare du Prélude de Sainte Colombe et remplit la salle d’une très belle sonorité où l’attaque des graves est magnifique avec des mouvements rapides et francs. Elle produit une diversité de notes remarquable, passant des graves profond à des attaques fines et aiguës. Son interprétation souligne sa dextérité, une présence scénique très agréable à observer tant ces mouvements sont nets. Avec la Chaconne de Sainte Colombe elle captive son public avec force. La beauté de ses notes graves, qui vous parcourent le corps tout entier, est profondément touchante. F. Seube donne une très belle couleur à l’œuvre de Marin Marais avec une exécution d’une grande qualité. La posture de ce corps musicien est plus souple qu’avec les œuvres de Demachy, les doigts de la main gauche sont plus voluptueux, dansants, et le plaisir à écouter reste le même.

L’artiste termine son concert avec la Suite en sol majeur de Demachy qui offre « une couleur différente par rapport à la précédente. Il y a beaucoup de joie et de lumière c’est la raison pour laquelle je l’aime beaucoup». Sa dextérité illustre très bien cette dimension lumineuse de l’œuvre mise en avant ce soir. Dès les premières notes, cette suite se révèle puissante, entraînante et enjouée. L’œuvre se distingue par son efficacité avec peu d’ornements. Cette musique, très efficace, va droit l’essentiel. La gestuelle de l’artiste se transforme progressivement telle une grue qui déploie ses ailes avec son envol. C’est une très bel évènement aussi bien pour son projet, son programme, ses interprétations, la qualité de l’artiste à rendre compte d’aspects techniques et intimes des œuvres que pour sa présence scénique.

Durant ce concert j’ai particulièrement apprécié la manière dont le corps est ici mis en scène et rompt avec l’idée du créateur ex nihilo. Sous couvert d’interprétation on vient presque à oublier que les œuvres de ce soir ont été jouées par une artiste d’une grande maîtrise. F. Seube assume, avec raison, l’expression de l’engagement du corps dans l’interprétation d’œuvres exigeantes. C’est une qualité artistique et intellectuelle sans pareille.

Chaque mouvement a été richement salué par le public, des applaudissements à la hauteur de la richesse de l’artiste. Le public par son attention exprime un véritable plaisir à découvrir l’artiste et le compositeur dont elle défend le répertoire avec brio. F. Seube accueille avec émotion les applaudissements du public avant de nous honorer d’un bis, « un long prélude de Demachy qui dure entre 3 et 4 minutes ». Là encore F. Seube brille en produisant un florilège de notes. J’admire comment elle vient chercher ses graves profonds en plongeant son coude vers l’arrière. Une puissance très rock !

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