Un jalon essentiel de la musique pour basse de viole seule
Les dates de naissance et de décès du sieur Demachy sont inconnues de même que son prénom. Tout au plus sait-on qu’il était né à Abbeville et qu’il était encore vivant en 1692. La seule trace tangible de sa présence sur terre est un recueil de Suites en deux livres de quatre Suites chacun pour basse de viole à sept cordes, gravé en 1685 par H. Bonneuil. L’originalité de ce recueil réside dans le fait que quatre Suites sont composées en notation musicale et les quatre autres en tablatures. Demachy dans une longue préface justifie sa préférence pour la tablature ; cette dernière est plus adéquate dans le cas d’une musique riche en accords, en tenues ou en unissons. Selon lui, les tablatures sont pratiques non seulement dans le cas de la viole de gambe mais aussi dans celui de la guitare, du luth, du théorbe et même du clavecin. Dans cette introduction il explicite également la notation qu’il utilise pour les agréments (ornements) et en particulier les tremblements, les ports de voix, les battements, les martellements… La violiste Flore Seube propose en première mondiale l’intégrale des Pièces de Violles du Sieur Demachy.
Flore Seube a été formée au Conservatoire National Supérieur de Musque et de Danse de Lyon dans la classe de Marianna Muller et à la Schola Cantorum de Bâle avec Paolo Pandolfo. Elle se produit dans les meilleurs groupes de musique baroque tels que Concerto Soave, l’Ensemble Correspondances… Elle est spécialiste des répertoires pour la basse de viole des 17ème et 18ème siècles avec une prédilection pour Marin Marais (1656-1728). Elle enseigne la viole de gambe au CRR de Bordeaux.
Georgie Durosoir, autrice avec Flore Seube de la notice du coffret, rappelle quelques faits historiques saillants contemporains de la composition de ces suites. Elle fait remarquer que le 18 octobre 1685, l’Edit de Fontainebleau, décrété par Louis XIV, vient réduire à néant l’Edit de Nantes promulgué en 1598 par Henri IV. 1685 est aussi l’année du début de la disgrâce de Jean-Baptiste Lully (1632-1687) auprès du roi qui refuse d’assister à la représentation d’Armide, l’année suivante.
Les huit Suites pour basse de viole sont réparties dans deux Livres de quatre suites chacun ; dans chaque Livre, les tonalités choisies sont différentes. Les Suites comportent toutes sept mouvements : Prélude/ Allemande/ Courante/ Sarabande/ Gigue/ Gavotte/ Menuet. Quelques exceptions dans les Suites du Premier livre méritent d’être mentionnées. Dans la Suite n° 4 en sol majeur, le menuet est remplacé par une chaconne. Dans celle n° 3 en sol mineur, la courante et la sarabande sont doublées. Enfin la suite n° 4 en la majeur possède une gavotte en rondeau avec une alternance refrain, couplet, refrain. Les partitions sont écrites pour moitié en clé d’ut 3 et pour moitié en clé de fa. Le diapason est à 400 Hz.
Toutes les huit Suites débutent par un Prélude dépourvu de barres de mesures. Ce Prélude a de ce fait un net caractère d’improvisation. Le chant, sorte de récitatif, est fait de longues phrases à caractère vocal qui parcourent toute la tessiture de trois octaves de l’instrument. Le phrasé et l’articulation ressemblent à celui d’un récit dans une tragédie lyrique de Lully. Le Prélude de la première Suite, en ré mineur, est deux fois plus long que celui des sept autres, ce qui suggère que dans l’esprit de Demachy, ce Prélude était un portique pour les quatre suites du Livre I. En examinant la partition de ce Prélude, on admire la qualité de la gravure mais ce qui frappe le plus c’est la technique compositionnelle : ce Prélude est en effet truffé de doubles cordes en tierces, d’accords, d’accords brisés à six notes ; cette écriture très riche faite pour faire sonner et résonner au mieux la viole, tire pleinement partie du caractère polyphonique de l’instrument dont la vaste tessiture permet d’avoir simultanément un dessus, un medium et une basse.
Demachy donne à l’Allemande un caractère sérieux, concentré, d’une grande noblesse que cette danse gardera dans la plupart des suites écrites aux 17ème et 18ème siècles. Ma préférée est l’Allemande de la Suite n° 2 en ré majeur du Premier livre, avec ses altérations qui contredisent le caractère serein du thème initial. L’Allemande de la Suite n° 1 en ré mineur du Deuxième livre est très développée. L’écriture en est virtuose. On note de nombreux passages canoniques d’exécution difficile. Dans l’Allemande de la Suite n° 2 en ré majeur du second Livre, on remarque l’écriture polyphonique avec des passages en imitations. Les Courantes adoptent un rythme binaire, elles se distinguent de l’Allemande par un tempo plus rapide et de nombreuses syncopes ou hémioles. La Sarabande est une danse lente au caractère méditatif. Les mélodies sont généralement très expressives et la sarabande constitue souvent l’acmé de la suite. La Sarabande de la Suite n° 3 en sol mineur du Premier livre, d’une belle écriture polyphonique, est grave et recueillie. Elle contient en sa deuxième partie des dissonances surprenantes. Son Double, une diminution en croches, a une grande beauté mélodique. La Sarabande de la Suite n° 3 en la mineur du Second livre est très dramatique avec une magnifique marche harmonique descendante.
Les gigues sont généralement des morceaux enlevés de rythme ternaire au contrepoint parfois serré. La gavotteest un courte danse de rythme binaire basé généralement sur un thème populaire. La Gavotte de la Suite n° 4 en la majeur du Second livre est particulièrement jolie avec son allure de musette. Le Menuet final de rythme ternaire est également très court. Il est remplacé par une superbe Chaconne et ses huit variations dans la quatrième Suite en sol majeur du Premier livre. Le thème de la chaconne comporte quatre mesures. Les variations, agréments et diminutions le rendent vite méconnaissable mais le thème de quatre mesures fait son retour inchangé en cours de route et à la fin de la danse. Il me semble évident que cette relativement longue Chaconne possède un caractère conclusif pour le Premier livre.
L’audition de ce double CD est un régal. La sonorité de la basse de viole à sept cordes de Flore Seube est puissante avec des graves profonds, un medium chaleureux et des aigus fins et élégants. L’intonation est parfaite, le jeu sensible et expressif. Les agréments sont joués avec beaucoup d’intelligence et témoignent de la culture et de la maturité de l’artiste dans le domaine de la musique instrumentale française. Elle nous permet de découvrir l’art d’un compositeur mystérieux dont la musique peut être appréciée à l’aune de celle de son maître Nicolas Hotman (1610-1663), de son contemporain Monsieur de Sainte Colombe (1640-1700) et de son successeur Marin Marais.
Avec cette œuvre complète du sieur Demachy remarquablement enregistrée et magistralement interprétée, c’est un jalon essentiel de la musique pour basse de viole seule qui est révélé.

