Chefs-d’œuvres intemporels du baroque à Sablé
Le concert de clôture de l’édition 2025 du Festival de Sablé sur Sarthe était particulièrement attendu cette année. Outre un programme très alléchant réunissant trois chefs-d’œuvre intemporels du répertoire baroque, à savoir deux cantates de Jean-Sébastien Bach et le célébrissime Stabat Mater de Jean-Baptiste Pergolèse, ce concert voyait la participation exceptionnelle de la soprano Laure Baert, qui n’est autre que la directrice artistique du Festival.
A l’origine chanteuse lyrique professionnelle, elle a notamment travaillé aux côtés de Christophe Rousset et d’Hervé Niquet, deux chefs bien connu de la sphère baroque. Cette participation directe à la programmation d’un festival qu’elle dirige, bien qu’inattendu, est totalement légitime et doit être perçu comme une autre manière de s’impliquer et faire rayonner le festival le plus ancien en France consacré uniquement à la musique baroque.
Aux côtés de Laure Baert, c’est finalement la jeune mezzo-soprano Floriane Hasler qui remplaçait au pied levé la contralto Anthea Pichanick, victime d’un contre-temps de dernière minute. Nommée dans la catégorie Révélation artiste lyrique aux Victoires de la Musique, cette jeune chanteuse lyrique, formée au Conservatoire National Supérieur de Musique de Paris où elle a obtenu un master avec mention Très Bien à l’unanimité, est lauréate de plusieurs concours internationaux. De ce fait, elle s’est rapidement vue proposer des rôles prestigieux sur des scènes de renommée internationales. Profondément attachée au répertoire de Jean-Sébastien Bach à qui elle doit ses premières émotions musicales, elle chante notamment les Passions, le Magnificat, et de nombreuses cantates. En participant à ce concert, elle reste donc totalement dans son élément. Enfin, elle a enregistré avec Vincent Dumestre les rôles de Didone et Volupia dans l’Egisto de Francesco Cavalli pour le label Château de Versailles Spectacles, celui de Bellone dans Médée de Marc Antoine Charpentier et celui de Diane dans Iphigénie en Tauride de Henry Desmarest et André Campra, tous deux sous la direction d’Hervé Niquet.
La partie instrumentale était quant à elle assurée par l’ensemble Il Carravagio (voir le site) placé sous la direction de Camille Delaforge. Cette formation, l’une des rares dirigée par une femme, joue sur instruments d’époque et se consacre pour l’essentiel au répertoire lyriques de l’époque baroque. Elle s’attache à faire redécouvrir des patrimoines musicaux méconnus, et mets notamment en lumière des compositrices oubliées comme Élisabeth Jacquet de la Guerre ou mademoiselle Duval, dont elle a signé un premier enregistrement mondial de son unique opéra intitulé Les Génies (voir mon compte-rendu). L’ensemble Il Caravaggio a également enregistré l’opéra de Jean-Philippe Rameau Pygmalion, paru en 2025 sous le label Château de Versailles Spectacles.
C’est avec la cantate BWV51 que débute le concert. Cette cantate se distingue tout spécialement dans l’œuvre de Jean-Sébastien Bach par sa structure. Unique dans l’ensemble des quelques deux cent cantates dont on dispose de nos jours (sur les cinq cents qu’il aurait composées en son temps), elle est écrite pour une voix de soprano et une trompette soliste. Cette pièce est remarquable par la virtuosité requise pour la soprano et pour la trompette, ainsi que par son style concertant, alternant habilement jubilation et introspection. La partie vocale, destinée à l’évidence à l’époque à une chanteuse professionnelle, (ce qui ne fut pas toujours le cas dans ses cantates) dépasse tout ce que Bach avait jusqu’alors exigé de ses solistes. Bien qu’une cantate soit avant tout une œuvre religieuse, celle-ci s’inscrit clairement dans l’esprit d’un concerto instrumental italien et pourrait avoir été écrite pour l’une des cinq sopranos formés à l’école italienne arrivés à la cour de Dresde durant l’été 1730, à moins qu’elle n’ait été destinée au castrat Giovanni Bindi dit Porporino, un castrat soprano italien renommé pour ses qualités vocales exceptionnelles qui a marqué la scène musicale de Dresde au XVIIIe siècle.
Par ailleurs, il est primordial de souligner la difficulté technique pour jouer sur une trompette baroque, du fait de l’absence de mécanismes modernes. La trompette baroque, dite trompette naturelle, dispose d’un tuyau à enroulement simple d’une longueur d’environ 2,20m, soit presque le double de celui de la trompette moderne. Elle nécessite donc un contrôle très précis des lèvres pour changer de tonalité et compenser les notes manquantes ou légèrement fausses. Mais si le jeu est bien plus compliqué que celui de la trompette moderne, la richesse en harmoniques produite par l’instrument est absolument inimitable. Il est également utile de préciser que certains modèles ont été dotés dans la première moitié du XXe siècle de trous latéraux afin de jouer sur la longueur du tuyau et en faciliter le jeu, mais ces modifications jouent sur la richesse harmonique et ne sont absolument pas conformes à l’instrument d’époque. Il est plus que probable que cette cantate ait été écrite pour Gottfried Reiche, un célèbre trompettiste virtuose de Leipzig, collaborateur attitré de Bach.
D’emblée, l’orchestre à la sonorité chaude et la direction à la fois précise et dynamique de Camille Delaforge font merveille dans une église comble. Chose étonnante, elle dirige debout face à son clavecin et passe de la manière la plus naturelle qui soit de la gestuelle pour diriger au clavier de son instrument. La voix de Laure Baert s’élance, elle semble un peu faible dans les premières mesures car la résonance de l’église avec le public diffère quelque peu des conditions de la répétition générale qui se tenait dans une église quasi vide, mais son professionnalisme prends le dessus et elle ajuste aussitôt. Il faut garder à l’esprit que chanter dans une église au volume sonore conséquent aux côtés d’un orchestre et d’une trompette constitue assurément un véritable défi. La justesse de ses vocalises ainsi que sa diction sont irréprochables. Par ses regards dirigés vers le public, elle instaure à la fois une communion et une complicité, et le dialogue avec la trompette d’Olivier Mourault est totalement réussi. Dans l’aria très méditatif du troisième mouvement, Hochster, mach deine Gute, le dialogue d’une grande pureté entre la voix et le violoncelle n’est pas sans rappeler que Jean-Sébastien Bach était habité par une foi profonde qu’il exprimera maintes fois à travers sa musique.

L’Alleluia final en forme de fugue, très attendu, constitue le point d’orgue de cette cantate. La trompette d’Olivier Mourault, à la fois précise et flamboyante, résonne dans l’église Notre Dame et fait écho aux vocalises impeccables de Laure Baert. Extrêmement périlleux tant pour la soprano que pour la trompette, cette conclusion exaltante constitue un sommet de célébration musicale.
Changement d’atmosphère avec la cantate BWV 170 Vergnügte Ruh, beliebte Seelenlust (Bienheureuse paix, bien-aimée béatitude) composée à Leipzig en 1726, soit quatre ans avant la précédente. Elle est écrite pour une voix de contralto cette fois, et les premières notes de l’aria d’introduction d’une beauté sombre permettent de découvrir le talent de la jeune mezzo-soprano Floriane Hasler. Une voix ample et chaude, assortie d’un vibrato parfaitement maîtrisé, qui transcende le premier air portant le titre de la cantate. Le second air Wie jammern mich doch die verkehrten Herzen est dépourvu de basse continue, l’accompagnement est assuré par l’orgue positif, violons et alto jouant à l’unisson, permettant ainsi d’apprécier la voix seule ou presque de la jeune mezzo-soprano, sans artifices.
L’aria finale renferme des paroles étonnantes qui évoquent le désir d’en finir avec la vie et rejoindre l’au delà. Les mots Mir ekelt ouvrant la mélodie sont exprimés par une dissonance assez inhabituelle répété plusieurs fois. La voix de Floriane Hasler imprime à merveille le ton juste à ce texte assez noir, renfermant à la fois espoir et pessimisme.

Après l’entracte venait le Stabat Mater de Jean-Baptiste Pergolèse (Giovanni Battista Draghi dit Pergolesi). Il s’agit sans aucun doute de son œuvre la plus connue, son œuvre ultime surtout, et en quelque sorte son testament musical puisqu’il meurt à l’âge de 26 ans juste après l’avoir achevé, emporté par une maladie des poumons le 17 mars 1736. Son texte datant du XIIIe siècle est issu de la liturgie catholique, il évoque la douleur de la vierge Marie devant l’agonie de son fils crucifié. Il est vraisemblable que le Stabat Mater ait été commandé pour remplacer celui d’Alessandro Scarlatti, écrit sur le même texte pour une soprano et une contralto avec un effectif identique. Cette œuvre iconique du répertoire religieux de l’ère baroque exprime à la fois les souffrances de la Vierge et les propres souffrances d’un compositeur miné par la maladie. La partition de Pergolèse ne comprend pas d’ouverture, juste une courte introduction instrumentale de quelques mesures pour instaurer une atmosphère dramatique. Vient alors un duo poignant dans lequel on peut d’emblée, dans l’aria introductive éponyme, apprécier l’homogénéité des timbres de voix de Laure Baert et de Floriane Hasler. Le tempo initié par Camille Delaforge est totalement en phase avec l’esprit de l’œuvre, laquelle use à loisir de contrastes et alterne savamment duos et solos. On retiendra une magnifique prestation de Floriane Hasler en solo dans Quae moerebat et dans Eia mater où elle développe un trésor d’expressivité. L’intensité dramatique de l’aria o quam tristis est admirablement restituée, et les pianissimi sur le Dum Emisit de l’aria Vidit Suum évoquant le dernier souffle du Christ agonisant sont particulièrement réussis. Le duo de l’aria Fac ut ardeat débute sur une fugue très théâtrale, un duo hautement jubilatoire qui traduit une belle complicité entre les deux artistes. L’aria Sancta Mater istud agas qui suit révèle une construction très intéressante. La voix de soprano de Laure Baert entame les trois premiers vers, suivie de Floriane Hasler pour les trois suivants, avant de les entendre se joindre et poursuivre dans un splendide duo d’une grande sensibilité, à partir Fac me vere tecum. Floriane Hasler fait à nouveau forte impression dans un Fac ut portem Christi mortem, à la fois grave et solennel. Mais l’intensité émotionnelle atteint son point culminant avec l’aria Quando corpus morietur. Un duo déchirant, d’une beauté absolue, dans lesquelles la voix aérienne de Laure Baert et la voix profonde et feutrée de Floriane Hasler s’entrecroisent et se mêlent avec bonheur. Cet air fortement inspiré est à lui seul un monument de la musique religieuse de l’ère baroque. Le Stabat Mater trouve sa conclusion dans un Amen exubérant rompant avec la sérénité de l’aria précédente, symbolisant à la fois l’espoir, le passage des ténèbres à la lumière, et annonçant probablement en filigrane la Résurrection.
Laure Baert et Floriane Hasler ont su restituer durant ce concert la puissance spirituelle intrinsèque à ce Stabat Mater, certes parfois quelque peu théâtral dans son écriture, mais dans lequel la douleur est sublimée par une musique des plus inspirée. Rappelons qu’au XIXe siècle, le compositeur d’opéra Vincenzo Bellini qualifiait très justement l’œuvre ultime de Pergolèse de « divin poème de la douleur ». Enfin, si le talent et le professionnalisme de Laure Baert ne faisaient aucun doute avant ce concert, Floriane Hasler est assurément une mezzo-soprano de grande classe, elle est LA révélation de la soirée.
Le concert a été longuement salué par une ovation du public. Un bis était fortement attendu, et c’est une pièce très intimiste d’Henry Purcell qui a été choisi. Un sublime When Orpheus sang extrait de Celestial Music chanté par Floriane Hasler, accompagnée avec une grande délicatesse au théorbe par Benjamin Narvey. Ce chant était tout spécialement dédié à la jeune soprano Jodie Devos, décédée en juin 2024 à l’âge de trente cinq ans, rappelant qu’elle avait chanté lors du Festival de Sablé-sur-Sarthe en 2021 dans LesGénies ou les Caractères de l’Amour de mademoiselle Duval, dirigé alors par Camille Delaforge.

