Les Génies – Mademoiselle Duval


L’unique opéra d’une compositrice mystérieuse

Le 17 mars 1694 au Théâtre du Palais Royal est donné en représentation Céphale et Procris. Composé par Elisabeth Jacquet de la Guerre cet opéra-ballet est le tout premier ouvrage lyrique a avoir été composé par une femme durant l’ère baroque en France. Il faudra attendre un peu plus de quarante années, le 18 octobre 1736 pour entendre sur la scène prestigieuse de l’Académie Royale de Musique de Paris Les Génies ou les caractères de l’amour, le second opéra-ballet écrit par une femme, ou plutôt une jeune fille tout juste âgée de dix huit ans. Figure mystérieuse du Siècle des Lumières, Mademoiselle Duval était une claveciniste de renom, très probablement danseuse aussi comme l’était sa mère, cantatrice aussi. On ne sait quasiment rien d’elle, pas même son prénom. Par déduction du fait qu’elle avait dix huit ans en 1736, elle serait née en 1718, sans qu’il n’ait été possible de retrouver un acte de baptême pour le confirmer. En son temps, elle était surnommée La Légende, en référence à son père supposé qui ne serait autre que le cardinal Cornelio Bentivoglio, nonce apostolique à Paris de 1712 à 1719.

Dédicace au prince de Carignan (Gallica BnF)

Cet ouvrage lyrique dont le livret est signé d’un certain Jacques Fleury, se compose d’un prologue suivi de quatre actes. Il est publié à Paris la même année, avec une dédicace à son protecteur, le prince Victor-Amédée de Savoie-Carignan. Il sera représenté en tout neuf fois, toujours dirigé du clavecin par la jeune compositrice en personne comme le rapporte le Mercure de France (ce qui constitue également une première dans l’histoire de l’opéra français). Et il remportera un succès à la fois significatif et inattendu, que l’on doit probablement aussi en partie à la personnalité de son protecteur qui occupait la prestigieuse fonction de d’inspecteur général de l’Opéra depuis 1730. Il sera enfin repris une dernière fois à Versailles deux ans plus tard en août 1738 dans un concert de la reine Maria Leczinska. Cet opéra constitue son œuvre phare, la seule autre œuvre qui est attribuée avec certitude à Mademoiselle Duval est un duo inséré dans le Mercure de France en octobre 1736 intitulé Du dieu qui fait aimer. On ignore si elle a cessé de composer après s’être mariée, ou bien si ses œuvres ont tout simplement été perdues. Mais bien que très jeune lorsqu’elle compose son unique opéra, Mademoiselle Duval n’était pour autant pas totalement un inconnue… En effet, son nom avait été cité quelques années auparavant dans cette fameuse Affaire du Magasin qui avait fait scandale en son temps. Après une répétition au Magasin de l’Opéra et quelques verres aidant, les tenues des danseuses étaient devenues de plus en plus légères pour le plus grand plaisir des messieurs présents, parmi lesquels un septuagénaire du nom d’André Campra et le compositeur Pancrace Royer ! Quoiqu’il en soit, les éléments relatifs à la vie de cette demoiselle Duval qui nous sont parvenus sont extrêmement lacunaires et souvent contradictoires, celle-ci pouvant être confondue avec sa sœur dont on ne connaît pas non plus le prénom! Il est donc nécessaire d’opérer un choix sur les sources, celle-ci semblent être la plus fiable et la plus cohérente.

Il faudra encore attendre près de trois siècles pour que soit représenté à nouveau Les Génies par l’ensemble Il Caravaggio dirigé par Camille Delaforge dans le cadre du Festival de Sablé-sur-Sarthe en août 2021 (à écouter ici). Pour ce faire et au préalable, il a fallu reconstituer certaines parties manquantes de la partition, notamment les cordes de l’orchestre ainsi que certaines parties des chœurs, car seule une partition réduite contenant le chant et le continuo subsistait. Et ce travail de reconstitution a été réalisé soigneusement par le Centre de Musique Baroque de Versailles en s’inspirant de la manière d’orchestrer des compositeurs contemporains, et en utilisant l’harmonie suggérée dans les chiffrages figurant sur cette unique partition, ce qui a ainsi permis de présenter une version complète et très certainement fidèle de l’œuvre. Une seconde représentation a eu lieu dans la salle des Croisades du Château de Versailles en mars 2023, laquelle a donné lieu à l’enregistrement proposé par Château de Versailles Spectacles.

Frontispice du livret (Gallica BnF)

Les Génies ou les caractères de l’amour est une œuvre de divertissement contemporaine des Indes Galantes de Jean-Philippe Rameau, représentée pour la première fois en août 1735. Chacun des quatre actes développe une intrigue indépendante teintée d’exotisme, reliés par une cohérence thématique autour des quatre éléments que sont l’eau, la terre, le feu et l’air, associés à quatre conceptions de l’amour. Au premier acte, Les Nymphes (l’eau), associées à l’amour indiscret, au second, Les Gnomes (la terre), associés à l’amour ambitieux, au troisième Les Salamandres (le feu), associées à l’amour violent, et enfin le quatrième, Les Sylphes (l’air) associé à l’amour léger. On retrouve dans Les Génies la présence de créatures fantastiques et de peuplades dites exotiques en leur temps, qui inscrit indubitablement l’œuvre dans le sillage des Indes Galantes, grand succès de l’année précédente. Il est important de souligner que l’on retrouve ces mêmes thèmes très à la mode à l’époque dans bon nombre d’ouvrages contemporains, comme les Voyages de l’Amour de Joseph Bodin de Boismortier, ou Les Éléments d’André Cardinal Destouches et Michel-Richard de Lalande.

C’est en effectuant des recherches dans les partitions conservées au Centre de Musique Baroque de Versailles que Camille Delaforge, claveciniste et fondatrice de l’ensemble Il Caravaggio, s’intéresse à la personnalité de cette toute jeune femme seulement âgée de dix huit ans qui dirigea du clavecin un opéra qu’elle avait composé. Tout naturellement, elle décide de ressusciter cette œuvre à l’histoire pour le moins singulière et va assurer concomitamment la partie de clavecin du continuo et la direction de l’orchestre, comme le fit la compositrice lors de sa création.

Après une brève ouverture dont le style très français n’est pas sans rappeler Jean-Baptiste Lully, c’est à Guilhem Worms que revient dans le Prologue l’honneur d’ouvrir la partie vocale de l’œuvre. Dans Il est temps que mon Art instruise les mortels, sa voix puissante de baryton basse séduit d’entrée en incarnant un Zoroastre majestueux et plein de solennité, accentuée par des effets sonores du plus bel effet. Mais comme on le verra par la suite, cet enregistrement bénéficie d’une distribution de haut vol ! Et l’influence italienne se fait souvent ressentir à travers la virtuosité de certains passages vocaux qui laissent transparaître une proximité certaine avec le belcanto. Dans la scène 3 du Prologue, le dialogue entre Zoroastre et l’Amour incarné par Florie Valiquette est particulièrement réussi. Plus loin dans la scène 5 de la troisième entrée, Guilhem Worms dans rôle de Numapire cette fois livre avec brio Suivons la fureur qui me guide, un air de virtuosité redoutable, parfaitement maîtrisé et sans nuire à la musicalité.La jeune soprano canadienne Florie Valiquette, particulièrement inspirée, se distingue par son beau timbre de voix et des vocalises impeccables, dans le Prologue notamment avec Accourez jeux charmants et l’air de l’Amour Tout obéit, tout s’éveille à ta voix. Autre belle réussite, ce duo avec Marie Perbost dans la scène 4 de la quatrième entrée Formons une chaîne si belle. C’est avec l’air de Lucile dans la première entrée, Asile des plaisirs, que Marie Perbost entre en scène ; elle s’y distingue par sa sensibilité et une interprétation toute en nuances. Dans l’air de Lucile Poursuis ingrat, poursuis volage à la fin de la première entrée, elle déploie des trésors d’expressivité au service du personnage qu’elle s’approprie avec charisme. Elle brille aussi tout particulièrement dans le personnage de Zaïre avec Quel spectacle à mes yeux (dans la première scène de la deuxième entrée), mais on retiendra tout particulièrement le duo Tendre amour enchaîne nos âmes avec Mathieu Walendzik qui est un pur bonheur. Ce jeune baryton offre ici une prestation de belle tenue dans les rôles d’Adolphe dans la deuxième entrée et de celui de Zerbin dans la première, d’une tessiture légèrement plus haute. La mezzo soprano Anna Reinhold est remarquable et particulièrement convaincante, notamment dans le rôle de la première Nymphe dans la première entrée grâce à son timbre velouté et suave. Dans la troisième entrée, elle représente le personnage de Pircaride et donne la réplique à Marie Perbost dans le personnage d’Isménide. On retiendra tout particulièrement Elle part et mon coeur n’est point exempt d’alarmes, une lamentation puissamment expressive. Le ténor Étienne de Bénazé n’apparaît que dans la première entrée ou il incarne un Léandre à la fois sensible et poétique, notamment dans Qu’éloigné de votre présence de la scène 4, et dans Amour, viens nous unir, un duo sentimental avec Anna Reinhold (la principale nymphe). Membre du Chœur de l’Opéra Royal, la jeune soprano Cecile Achille apparaît deux fois en tant que soliste et dévoile une voix pleine de fraîcheur développant de beaux aigus, notamment dans L’amour a besoin de vos charmes dans la troisième entrée. Il y a fort à parier qu’on la retrouvera d’ici peu dans des rôles principaux. Enfin, il convient de citer également le jeune haute-contre Paco Garcia : bien qu’il n’apparaisse que brièvement à trois reprises, il se distingue par sa voix pleine de charme en particulier Dans nos climats chacun s’engage à la fin deuxième entrée.

Les parties chorales de l’œuvre sont particulièrement réussies, le Chœur de l’Opéra Royal contribue largement à la qualité de l’interprétation. Citons notamment Régnez dans vos climats, jouissez de la gloire à la fin de deuxième entrée, Chantons, célébrons notre Reine dans la troisième entrée ou bien Chantons, ne songeons qu’aux plaisirs dans la quatrième entrée.

De même que l’ensemble Il Caravaggio livre une partie instrumentale exempte de tout reproche et sait imprimer l’énergie propre aux intermèdes dansés, en témoignent par exemple une fort belle Passacaille dans la scène 4 de la première entrée, un Rondeau martial dans la scène 5 de la deuxième entrée et le Tambourin qui tient lieu de conclusion à la troisième entrée.

Pour conclure, Camille Delaforge dirige avec enthousiasme et passion une œuvre certes mineure mais non dénuée d’intérêt, qui demeure aussi à l’évidence le reflet d’une époque. Une œuvre que l’on peut qualifier à certains égards d’assez convenue, marquée par un certain classicisme et une volonté évidente de s’approprier les codes qui ont fait la renommée de compositeurs contemporains de plus grande notoriété, tel Jean-Philippe Rameau par exemple, mais pouvant atteindre des sommets d’expressivité. Dans ce premier opéra, Mademoiselle Duval fait la démonstration de sa maîtrise technique de la composition, développant des moments de bravoure instrumentaux et vocaux à grands effets que l’ensemble Il Caravaggio restitue avec efficacité et vitalité. Le livret au demeurant assez terne et sans grande intensité dramatique est compensé par un déploiement d’effets musicaux visant à l’évidence à susciter l’intérêt de l’auditoire.

S’il ne se démarque pas par son originalité d’écriture, cet opéra représente plus qu’une simple curiosité du fait de la jeunesse de son auteur et du mystère relatif à son existence. Indubitablement séduisant, il méritait sans le moindre doute de ne pas tomber définitivement dans l’oubli ! Camille Delaforge et l’ensemble Il Caravaggio ont su mettre en lumière le talent de cette étoile filante de l’histoire de la musique en ressuscitant cette œuvre unique dans toute sa splendeur. Outre son intérêt à la fois historique et musical, Les Génies reste l’un des rares témoignages de la présence féminine dans le monde de la composition non seulement à l’époque baroque mais dans toute l’histoire de la musique. En effet, il faudra encore attendre près d’un demi siècle pour entendre à nouveau une œuvre lyrique composée par une femme, le monde de la composition étant, est il besoin de le rappeler, un monde éminemment masculin. Tibulle et Délie d’Henriette-Adélaïde de Villars dite Mlle Beaumesnil, composé sur un livret de Louis Fuzelier, l’auteur du livret des Indes Galantes de Jean-Philippe Rameau, sera en effet donné à l’Opéra de Paris en 1784. Un futur projet pour l’ensemble Il Caravaggio ?

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