Sur deux clavecins, les Partitas sous masque de Janus
En mai 2009, un Benjamin Alard de vingt-trois ans enregistrait pour le label Alpha la Clavier-Übung I à Notre-Dame de Bon-Secours (Paris XIV, rue des Plantes). L’année suivante, dans cette chapelle et encore sous les micros d’Hugues Deschaux, le jeune musicien gravait la Clavier-Übung II, toujours sur le même clavecin allemand d’Anthony Sidey. Dans le cadre de son exploration du Klavierwerk de Johann Sebastian Bach chez Harmonia Mundi, il remet maintenant sur le métier ces deux ensembles, réunis dans ce volume 11 de son intégrale en cours.
Alors que certaines étapes ménageaient des voies de traverse, en invitant d’autres compositeurs pour éclairer l’esthétique en jeu, les trois CD s’en tiennent ici au Cantor, et aux sautereaux. Avec une particularité toutefois, dont ce projet n’est jamais avare quant aux options instrumentales : celle de compléter le programme par les Duetti de la Clavier-Übung III… prédestinée à l’orgue (1739). Et sachant que les Partitas BWV 827 et 830 (les six sont regroupées dans la Clavier-Übung I) apparaissaient au clavicorde dans les sessions d’août 2024 du récent volume 10, en tant que cette paire domine l’in-quarto des Notenbüchlein für Anna Magdalena Bach investis par ce précédent coffret.
Pour deux des trois CD (Concerto, Ouverture, Duetti, trois Partitas) a été choisi un clavecin des mieux préservés de Jacob Kirkman (1710-1792), facteur d’origine alsacienne installé outre-Manche, dont la production proliféra, marquant l’apogée de l’instrument à plectres et bientôt son déclin. On dit d’ailleurs que le vieux Bach, lors d’une visite à Potsdam en 1747, en joua un exemplaire commandé pour les salons de Frédéric II, roi de Prusse. Un serial making permit que les ateliers anglais inondassent le marché dans les cours européennes, de Madrid à Saint-Pétersbourg, toutefois au risque d’une fabrication quelque peu standardisée et de sonorités cohérentes mais quelconques. Ce que n’enjolive pas, lors des présentes sessions provinoises, une acoustique sans charme.
La notice précise que ce deux claviers aurait été souscrit en 1757 pour le manoir de Foremarke Hall par un « Richard Burdett », quoique ce patronyme cache plus vraisemblablement Sir Robert (1716-1797) qui en ces années-là fit ériger sa résidence familiale dans le Derbyshire. Quel que soit le commanditaire, ce clavecin serait ici enregistré pour la première fois, selon la notice de l’album. On se souviendra cependant que Paul Badura-Skoda, en août 1986 pour le label Astrée, grava les six Partitas sur un modèle londonien (1787) de Jacob Kirkman et son neveu Abraham, y trouvant un anachronique confort quelque peu Biedermeier. La propre interprétation de Benjamin Alard n’ira pas sans une certaine coquetterie, si ce n’est de geste du moins de coloriste, profitant des machine stops pour varier les plans et les textures du Concerto Italien, y cherchant la scénographie plus que l’éclat. Ce qui nous change des lectures quêtant le brio.
Encore plus intéressante nous semble cette exécution de l’Ouverture en si mineur, que Benjamin Alard aborde tel un théâtre raffiné : animer sans précipiter, sans même divulguer les nodosités de sa trame. Un véritable art du mouvement où se rêverait une impulsion dissimulant tout élan. Pur génie cinétique, miroir d’une gracieuse escarpolette. On pense bien sûr à celle peinte par Fragonard (1732-1806), aussi parce que les contours des arrière-plans tendent à s’emboire dans un flou non dénué de subtile sensualité. Bouquet d’œillades que prolongera la Sarabande, dont les confidences semblent avoir commencé avant le début, reflet d’une conversation galante épiée au coin d’un bosquet de François Boucher (1703-1770). De similaires émois se distilleront dans l’Allemande BWV 828 où, malgré l’ampleur du cadre, Benjamin Alard ne tarira guère d’un sostenuto où s’épanchent comme à l’infini de tendres paroles de boudoirs. Telle Courante ne voudra ensuite se départir de cette gracilité luisant au fond d’une vaisselle de Sèvres, dans de fraîches et souriantes teintes rose Pompadour, contemporaines de l’instrument de Kirkman, confectionnées par la chimie de Philippe Xhrouet (1725-1775). Un univers qui prend congés à tire-d’aile dans la Gigue de la plage 13 : essor ingénieusement stylisé, tout comme le Praembulum BWV 829 batifolera avec élégance, s’amusant d’une ménagerie d’agrément digne du Petit Trianon.
Changement de décor, de facture voire d’éthique pour le troisième disque, regroupant les trois Partitas en mineur, sur un des neuf clavecins conservés dans la collection d’Alan Rubin au Musée instrumental de Provins. Nous l’avions déjà contextualisé dans notre commentaire pour le volume 9. Cette fabuleuse création de Hieronymus Albrecht Hass (1689-1752) reste une des plus fournies et complexes qui nous parviennent de cette époque : trois claviers, six registres, dotés de cinq séries de cordes dont un 16’. Une profondeur, une puissance, des capacités de registration qui briguent la console d’orgue. Cette inépuisable palette hambourgeoise de 1740 s’avère plus riche et aérée que le Kirkman, déployant des paysages mélancoliques où la contemplation peut s’abîmer (Sarabande en do mineur), où les enchaînements (transition entre Rondeau et Capriccio de la même BWV 826) se prêtent à de fascinantes perspectives.
Moins farouche, moins heurtée que le récent témoignage de Giulia Nuti (Arcana, novembre 2021), ardente rythmicienne sur son Christian Ruhlmann (d’après le Jean-Henri Hemsch de 1751) : l’excursion de Benjamin Alard s’en tient à un exposé patient, respectueux des coutures et de l’évidence des affects, attaché dans la sphère intime (Fantasia BWV 827). Attaché mais point enclos tant, en dépit d’une sonorité circonscrite dans une courte et ingrate résonance, les visées poétiques de ces cahiers rencontrent leur horizon. Pour situer cette interprétation parmi deux références brandies depuis quatre décennies, elle prend pied entre la clarté de conception d’un Gustav Leonhardt sur son William Dowd (Emi, février-avril 1986) et, peut-être plus proche encore, de l’ineffable nostalgie d’un Scott Ross (Erato, avril 1988).
Car une inertie (mécanique ?) freinera certes, parfois, le discours sur ce Hass du septentrion, comme en proie à ce que les hydrologues nomment « eau morte », entravant la course des navires dans les archipels polaires. Telle Toccata sur empire gelé, telle ultime Gigue épouvantée sur un rempart de glace : ce BWV 830, on en sort d’ailleurs un peu gercé et perclus. Bien loin des porcelaines Rocaille sur le Kirkman, ces visions aussi opulentes qu’amères, exaltant des reliefs sans secours où l’âme craint le naufrage, sont peut-être ceux de l’Eismeer immortalisé par Caspar David Friedrich (1774-1840). Si ce n’est un vent de catastrophe, du moins un vertige de solitude s’empare de ce lot de trois Partitas sous des doigts qui ne craignent pas de questionner, voire de s’interroger sombrement. On remercie là Benjamin Alard pour ces aperçus d’introspection qui confirment sa maturité artistique dans ce disque singulier : un sommet dans la trentaine qu’accumule actuellement son expédition dans le Klavierwerk. Un dramatisme de la déréliction, à apprivoiser tant il surprend par ses fuites hagardes (Corrente en mi mineur), ses funestes prémonitions.

