L’Avare – Gasparini

Le baroque, un art vivant

Le lendemain du concert du Trionfo (voir notre compte-rendu), changement complet de décor et de registre avec L’Avare de Gasparini au Théâtre de Beaune. Après le chef-d’œuvre régulièrement donné de Haendel, le Festival ouvre grand les portes de son cabinet de curiosités. C’est aussi là que Beaune demeure irremplaçable : il ne se contente pas de présenter les titres qui remplissent naturellement les salles, mais donne aux œuvres inconnues les moyens de redevenir du théâtre.

La soirée s’ouvre par un prologue qui établit immédiatement un jeu constant entre le français et l’italien. Les interventions parlées de Serge Goubioud et Stefano Amori créent une proximité directe avec la salle, tandis que les numéros musicaux conservent toute leur saveur originelle. Ce bilinguisme devient un véritable moteur comique, la parole française venant commenter, contredire ou prolonger les emportements italiens.

La mise en scène de Théophile Gasselin assume pleinement la mécanique de la comédie. Les interprètes ne restent pas enfermés derrière le cadre de scène : Victor Sicard cherche Maximilien Hondermarck (le directeur du Festival) au milieu du public, brouillant la frontière entre spectateurs et personnages. Chacun peut soudain craindre d’être enrôlé dans une négociation matrimoniale, une querelle d’argent ou quelque contrat particulièrement désavantageux.

Avec Stipulato è già il contratto, l’obsession de conclure, compter et posséder gouverne toute la scène. Victor Sicard prête à Pancrazio une autorité bouffonne et une avarice aussi obstinée que fébrile, face à la Fiammetta vive et déterminée d’Éva Zaïcik. Dans ce monde où celui qui ne possède rien risque de n’être rien — Chi non ha, non è —, les sentiments eux-mêmes sont soumis à une comptabilité impitoyable et le mariage devient une opération dont chacun cherche à évaluer le rendement.

Le Poème Harmonique restitue cette musique sans chercher à lui conférer artificiellement le poids d’un chef-d’œuvre perdu. Sa force réside ailleurs : dans l’efficacité théâtrale, l’invention mélodique, le sens du rythme et une science très sûre de la parodie. Victor Sicard déploie une présence comique généreuse, tandis qu’Éva Zaïcik associe l’agilité vocale à un sens aigu de la scène. Serge Goubioud cultive pour sa part l’art du décalage et de l’intervention burlesque.

Une parodie d’Agitata da due venti (Vivaldi, Griselda), lancée avec une agitation telle qu’elle paraît vouloir emporter la salle, provoque l’une des réactions les plus immédiates du public. La virtuosité devient caricature de la virtuosité, sans jamais renoncer à être réellement virtuose. C’est tout le charme de cette écriture : elle se moque des conventions de l’opéra séria tout en démontrant qu’elle les maîtrise parfaitement.

Le catalogue des affetti est parcouru à vive allure. Colère, peur, désir, jalousie et cupidité se succèdent parfois dans une même scène, poussés jusqu’à l’absurde. Éva Zaïcik, Victor Sicard et Serge Goubioud donnent à ces brusques changements d’humeur une précision qui préserve constamment le rythme de la comédie.

Or che nozze offre un autre moment particulièrement savoureux, avec une partie de violon qui ne se contente pas d’accompagner les chanteurs mais intervient comme un personnage supplémentaire. L’instrument souligne les sous-entendus, relance les situations et semble commenter ironiquement les projets matrimoniaux qui se trament sur scène.

La réussite de la représentation tient précisément à cette circulation permanente entre fosse, plateau et salle, nourrie par la complicité d’Éva Zaïcik, Victor Sicard, Serge Goubioud et Stefano Amori. Le Poème Harmonique ne traite jamais Gasparini en compositeur mineur que l’on devrait défendre avec gravité. Il lui rend un service autrement plus convaincant : il fait rire avec lui.

En deux jours, Il trionfo del Tempo e del Disinganno et L’Avare résument l’identité du Festival de Beaune : faire dialoguer les chefs-d’œuvre consacrés et les raretés oubliées. Haendel médite sur le temps et le renoncement ; Gasparini tourne en dérision l’argent, le mariage et les conventions de l’opéra.

Entre chaleur accablante, éventails, oiseaux et chanteurs surgissant dans la salle, Beaune rappelle surtout que le baroque demeure un art vivant, capable de renouveler le connu et de rendre l’inconnu immédiatement familier.

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