Un théâtre d’une insolente maturité
À Beaune, le spectacle commence parfois avant la première note. Samedi 11 juillet, les trente-huit degrés annoncés transforment la cour de l’Hôtel-Dieu en une vaste assemblée d’éventails aux couleurs du Festival distribués aux spectateurs, gourdes et points d’eau : chacun s’organise pour affronter la fournaise. Une « pause fraîcheur », administrée avec le sérieux logistique d’une interruption de Coupe du monde, vient même ponctuer la soirée. Voilà le public prévenu : avant que le Temps et la Désillusion ne viennent rappeler à la Beauté la vanité des plaisirs terrestres, il faudra déjà résister très concrètement aux assauts du soleil bourguignon !
Les premières mesures d’Il trionfo del Tempo e del Disinganno paraissent d’abord quelque peu prudentes. Le Banquet Céleste et Simon Proust cherchent leurs équilibres dans une acoustique de plein air qui ne pardonne guère : la chaleur absorbe les couleurs, les lignes semblent hésiter à prendre leur envol et la représentation commence presque timidement.
Cette réserve initiale se dissipe pourtant rapidement. L’orchestre retrouve la souplesse et la vivacité indispensables à cette œuvre de jeunesse, où Haendel, à peine âgé d’une vingtaine d’années, déploie déjà un théâtre musical d’une insolente maturité. Simon Proust ne cherche pas à monumentaliser la partition. Il en privilégie au contraire la mobilité, la netteté des articulations et la conversation constante entre les voix et les instruments.
Bien qu’annoncée souffrante, la soprano Suzanne Jérosme prête à Bellezza une luminosité qui n’exclut jamais la fragilité. Son personnage ne se réduit pas à l’allégorie abstraite d’une beauté narcissique : on perçoit progressivement le trouble d’une jeune femme découvrant que la fête dont elle se croyait maîtresse n’est peut-être qu’un décor provisoire. Face à elle, la mezzo corse Éléonore Pancrazi donne au Piacere une présence charnelle, séductrice sans lourdeur, dont la virtuosité devient une véritable stratégie de persuasion.
Rémy Brès-Feuillet compose quant à lui un Disinganno étonnamment mobile et volontiers comique. Plutôt que d’en faire une austère statue de marbre venue prononcer une leçon de morale, il joue avec les mots, les ornements et les situations. Ses variations, particulièrement inventives, libèrent le personnage de toute raideur édifiante. Le public goûte cette légèreté, qui rend paradoxalement le propos plus efficace : la Désillusion convainc d’autant mieux qu’elle ne se présente pas comme un sermon.
Remplaçant Thomas Hobbs initialement annoncé dans le rôle, Stuart Jackson impose un Tempo à la ligne solidement projetée, moins brutal que souverain. Il ne menace pas Bellezza ; il lui rappelle simplement, avec une implacable tranquillité, qu’aucun contrat passé avec le Plaisir ne saurait suspendre sa marche.
Dans Il voler nel fior degli anni, les traits vocaux semblent recevoir la complicité des oiseaux de la cour, ajoutant leurs propres pépiements aux arabesques de la partition. Le hasard du plein air devient ici un prolongement presque naturel de l’écriture haendélienne.
Le Banquet Céleste confirme ainsi que ce Trionfo n’a rien d’un oratorio immobile. Entre les quatre figures allégoriques se joue une véritable action dramatique : une conscience se débat, hésite, résiste, puis choisit. Malgré un début encore réservé et les contraintes d’une soirée caniculaire, la représentation finit par trouver cette tension entre l’éclat de la jeunesse et la conscience de sa disparition qui constitue le cœur même de l’ouvrage.

