Auf englische Art – The Gesualdo Six

L’héritage musical anglais aux XVe et XVIe siècles

Le concert de l’ensemble britannique The Gesualdo Six, spécialisé dans la musique médiévale, met en relief l’influence du compositeur britannique John Dunstaple (vers 1390-1453) sur ses confrères du continent, à la fin du Moyen Age et au début de la Renaissance, et plus largement la diffusion de la musique venue du nord de l’Europe vers la péninsule italienne aux XVe et XVIe siècles. Ce programme vient illustrer un des aspects de la thématique retenu pour cette 49ème édition des Tage der Alte Musik in Herne : l’appropriation culturelle dans la musique, du Moyen Age au Temps Modernes (voir notre chronique). Il se tient dans la Kreuzkirche de Herne.

Dunstaple préfigurait les « esprits universels » de la Renaissance, puisqu’il était tout à la fois mathématicien, astronome et musicien. Il traversa plusieurs fois la Manche dans les années 1420 pour suivre son protecteur, le duc John de Lancaster : frère du roi Henri V, celui-ci l’avait nommé gouverneur des possessions anglaises dans le nord de la France (nous sommes alors en pleine Guerre de Cent Ans…), poste qu’il conservera jusqu’à sa mort en 1427. Dunstaple passa ensuite au service de Jeanne de Navarre, épouse d’Henri IV, au château de Nottingham. Après leur mort en 1437, il bénéficia de la protection d’Humphrey de Lancaster, frère de John et beau-fils de Jeanne. Sa musique était alors renommée jusqu’en Italie.

Le concert débute par le Da pacem Domine de Gilles Binchois (vers 1400-vers 1460). Natif de Mons (en Belgique actuelle), celui-ci avait peut-être rencontré Dunstaple au début des années 1420. Il était alors lui aussi au service d’un noble anglais guerroyant en France : William Pole, comte de Suffolk. Vers 1430, Binchois a rejoint la chapelle de Bourgogne, à laquelle il a appartenu jusqu’à sa mort. L’influence du compositeur anglais sur Binchois et Guillaume Dufay a été relevée par leurs contemporains. Ainsi, dans son poème épique de 1442, Le Champion des Dames, le poète et clerc français Martin Le Franc écrit à propos des deux compositeurs « Ils se sont emparés du flegme anglais et ont suivi Dunstaple ». Dans ce morceau, l’ensemble affiche sa parfaite maîtrise de ce répertoire : dictions claires, attaques parfaitement calées, chaque voix suit sa ligne et sa ligne musicale demeure bien identifiable au sein de la polyphonie.

Il est immédiatement suivi du Asperges me d’un musicien anonyme. Ce chant grégorien de la cathédrale de Salisbury témoigne de la pratique du faux-bourdon. L’évêque de la cathédrale Richard Poore (qui en était le doyen depuis 1210) avait en effet probablement effectué ses études de théologie à Paris ; Notre-Dame était alors un des foyers précoces de la polyphonie. Il en rapporta des mélodies à trois voix parallèles, connues sous le nom de faux-bourdon (ou fausse basse). Ce genre s’est maintenu jusque dans le second tiers du XVe siècle, comme en témoigne un arrangement effectué par Gilles Binchois, qui sera donné également dans la suite du programme.

Compositeur réputé, Antoine Brumel (vers 1460-après 1513) officia à Gand, à la cour de Savoie et au service de la famille d’Este à Ferrare. Son Da pacem Domine fait évidemment écho à celui de Binchois. Les différences sont aussitôt évidentes : le chant est beaucoup plus orné, la polyphonie (qui s’appuie désormais sur quatre voix) plus savante et plus raffinée. Celles-ci constituent une bonne illustration de l’évolution musicale à la fin du XVe siècle vers des compositions de plus en plus complexes.

Après une courte présentation orale par Owain Park de la thématique du concert, le groupe enchaîne avec le motet à quatre voix du maître Dunstaple, Veni Sancte Spiritus/ Veni Creator Spiritus. Celui-ci est, il faut le reconnaître, particulièrement séduisant à l’oreille, en particulier les interventions des deux contre-ténors du groupe, Guy James et Alasdair Austin. On observe dans le triplum la nette tendance à multiplier les ornements, qui en viennent quasiment à masquer l’intelligibilité du texte. Mais l’effet en est tellement harmonieux que l’auditeur se laisse porter par la beauté du chant…

Le motet Nuper rosarum flores/ Terribilis est locus iste de Guillaume Dufay (vers 1400-1518) est ici chanté à quatre voix. Le raffinement des mélismes y est également manifeste, même s’ils préservent la bonne compréhension du texte. Le franco-flamand Dufay fut chanteur à la cathédrale de Cambrai lorsqu’il était enfant. A partir de 1419, il se met au service de la famille aristocratique des Malatesta à Pesaro et à Rimini. De 1428 à 1437 il appartient à la chapelle papale, puis à la cour des Savoie à Chambéry. Il y rencontre le duc de Bourgogne Philippe Le Bon et son musicien Gilles Binchois, avant de retourner à Cambrai en 1439. Nuper rosarum flores/ Terribilis est locus iste lui fut commandé par le pape Eugène IV pour l’inauguration de la nouvelle cathédrale de Florence, le 25 mars 1436.

Les six chanteurs se réunissent pour un motet de Loyset Compère. Ce dernier est un autre compositeur franco-flamand qui contribua à la diffusion du style du nord de l’Europe dans la péninsule italienne (celle-ci était en effet restée largement fidèle au grégorien pour la musique religieuse). Au milieu des années 1470, il se met au service de la famille Sforza à Milan. Il rejoint ensuite le chœur de Notre-Dame de Paris, puis la chapelle du roi de France. A partir de la fin 1494, il suit Charles VIII dans ses guerres en Italie, jusqu’à Rome. Son motet à cinq voix Quis numerare queat ?/ Da pacem a peut-être été composé dans le cadre de l’alliance entre le roi de France et le pape Alexandre VI. Les deux voix de dessus et la basse rappellent en mode imitatif la cruauté de la guerre, tandis que le Da Pacem est confié au ténor. Un ensemble magnifiquement interprété, salué par de chaleureux applaudissements du public.

La suite du programme met en regard deux versions du Tota pulchra es. Celle de John Forest (vers 1365-1446), doyen de la cathédrale de Wells de 1425 à sa mort, suiveur anglais de Dunstaple, et celle de Jean Mouton (avant 1459-1522), qui côtoya Loyset Compère à la chapelle du roi de France. Les différences de style sont manifestes : aux ornements tournoyants de Forest, Mouton oppose un phrasé plus fluide, dominé par les basses, qui ravit semble-t-il ses contemporains.

Autre mise en regard du programme, le motet Infelix ego, dans la version d’Adrian Willaert (vers 1490-1562) et dans celle de William Byrd (vers 1540-1623). Le premier, d’origine flamande, avait été l’élève de Mouton à Paris. A partir de 1515 il s’installe en Italie, d’abord au service des Este à Milan et Ferrare ; en 1527 il obtient le prestigieux poste de maître de chapelle de la cathédrale Saint-Marc à Venise, qu’il occupera jusqu’à sa mort. Sa composition reflète sa maîtrise du contrepoint et le souci très madrigalesque de l’adéquation de la musique au texte ; elle se traduit dans une polyphonie complexe, aux mélismes délicatement entrecroisés. Un morceau magnifique, très applaudi. Chez Byrd, dont la composition est encore plus tardive, on est surpris de retrouver autant de mélismes (nous sommes désormais à l’extrême fin du XVIe siècle). Mais c’est aussi le premier morceau du concert où l’émotion est aussi directement perceptible : même quand elle conserve des formes anciennes, la musique a changé de langage.

Un choix très judicieux pour clore ce programme longuement salué par le public. Après plusieurs rappels, The Gesualdo Six offre un bis avec un motet de Thomas Tallis (vers 1505-1585), important compositeur de la chapelle royale anglaise au XVIe siècle, qui fut professeur de William Byrd.

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