Airs allemands – Haendel


Les rares Airs allemands de Haendel au Festival de printemps des Arts Florissants

Bien que né en terre germanique (à Halle, dans l’actuelle Saxe-Anhalt) et y ayant débuté sa carrière musicale (notamment à l’opéra Am Gänsemarkt de Hambourg), Haendel ne nous a quasiment pas laissé d’airs en langue allemande (à l’exception d’Almira, ses premiers opéras créés à Hambourg sont aujourd’hui perdus). Les Neufs Airs Allemands, répertoriés HWV 202 à 210, présentés ce soir dans le cadre de la 9ème édition du Festival de printemps des Arts Florissants, constituent donc une découverte, d’autant qu’il n’en existe pas – à notre connaissance – d’enregistrement. Leur datation n’est pas établie de manière certaine, et les différences de papier, d’encre ou d’écriture des partitions autographes montrent qu’ils ont été composés à des périodes différentes, très probablement entre 1703 (installation de Haendel à Hambourg) et 1707 (année de son départ pour l’Italie). Leurs textes sont dus au poète hambourgeois Barthold Heinrich Brockes (1680- 1747). Tous les airs adoptent des tempi lents et sont construits sous la forme ABA, caractéristique de l’influence de la musique italienne sur le compositeur avant même qu’il n’entame son voyage dans la péninsule. Ils constituent une facette originale de l’œuvre du compositeur, non seulement par la langue utilisée mais encore par la richesse de leur orchestration.

Le concert s’ouvre sur la Sonate en trio opus 5 n° 5 en si bémol majeur du Caro Sassone. Lors de sa formation musicale dans sa ville natale, Haendel s’était confronté aux sonates en trio de Corelli, auxquelles il demeurera attaché durant toute sa carrière. Le recueil des Sonates op. 5 fut publié à Londres en 1739 ; il contient sept sonates, composées pour deux violons (ou deux flûtes) et basse continue. La plupart de leurs mouvements constituent des adaptations de compositions antérieures : la Sonate n° 5 empruntent notamment des passages de Tamerlano et de Terpsicore (sur cette dernière, voir notre chronique). Ses deux mouvements (Largo et Alla breve) mettent en valeur la précision des cordes et leur complicité avec le traverso de Serge Saitta, ainsi que la densité de la basse continue.

Fidèle à sa politique de soutien aux jeunes artistes de talent, Les Arts Florissants, emmenés par William Christie (qui assure également le continuo au clavecin et à l’orgue), ont confié les parties de chant à deux artistes britanniques que nous avions entendus en 2019 au Festival de Beaune, en compagnie du Gabrieli Consort & Players, (voir nos chroniques Fairy Queen et King Arthur) : la soprano Rowan Pierce, et le ténor James Way (lauréat de l’Académie du Jardin des Voix). Ce dernier entame le programme chanté par la cantate Look down, harmonious Saint (dite The Praise of Harmony, HWV 124, composée sur des vers du poète Newburgh Hamilton), faisant preuve d’une diction claire et d’un phrasé onctueux dans l’accompagnato initial, tandis que ses ornements dans l’air Sweet accents s’achèvent en feu d’artifice, récompensés par d’enthousiastes applaudissements. Rowan Pierce le rejoint pour le premier des neuf Airs allemands, Künft’ger Zeiten eitler Kummer (Vaines peines des temps futurs). Seule ans l’air suivant, Das zitternde Glänzen der spielenden Wellen (Le reflet frémissant des vagues ondulantes), la soprano semble quelque peu tendue, son émission assez serrée. Son phrasé allemand est nettement plus fluide dans le magnifique air qui suit, Süsser Bluhmen Ambrafloccken (Flocons d’ambre des douces fleurs), qui comporte un prélude instrumental assez développé et un dialogue virtuose de l’interprète avec le traverso, salués par le public.

James Way revient les airs n° 4 et 5. Süsse Stille, sanfte Quelle (Doux silence, source suave), comporte également un dialogue de l’interprète avec le traverso, dans lequel le chanteur montre la délicatesse de sa diction allemande, avant de conclure sur un Ruhiger Gelassenheit (D’une sérénité paisible) quasi extatique. Singe Seele, Gott zum Preise (Chante, mon âme, à la gloire de Dieu) se pare de couleurs plus solennelles, d’attaques plus vigoureuses, pour proclamer sa foi. Les deux interprètes s’unissent à nouveau pour un Happy we (extrait d’Acis and Galatea) jubilatoire, dans une brillante conclusion de la première partie du concert.

La seconde partie s’ouvre par la Sonate en trio opus 5 n°4 en sol majeur et son Allegro virtuose, parfaitement exécuté. Les mouvements qui suivent confirment l’ajustement minutieux des cordes, la richesse du continuo, au service d’un phrasé musical tout à la fois fluide et expressif. On y remarque tout particulièrement les passages virtuoses dévolus au violoncelle de Félix Knecht. Tout comme la Sonate n° 5, la Sonate n° 4 comporte de nombreux réemplois (notamment Athalia, Il Parnasso in festa, Il Pastor fido et Alcina). Pour l’air n°6, Meine Seele hört im Sehen (Mon âme entend tout en voyant), Rowan Pierce semble avoir totalement surmonté ses appréhensions et nous livre l’intégralité de ses moyens vocaux : le timbre est désormais bien rond, le phrasé allemand tout à fait fluide, une prestation justement récompensée par de chaleureux applaudissements. Il en ira de même dans l’air qui suit, Die ihr aus dunkeln Grüfften (Vous qui dans de sombres fosses), dans lequel Christophe Robert (violon) se signale par une étincelante agilité. James Way revient pour l’air n°8, In den angenehmen Büsschen (Dans les bosquets agréables), toujours impeccablement exécuté. Le dernier air de cette série des Airs allemands, Flammende Rose, Zierde der Erder (Rose flamboyante, joyau de la terre) mobilise à tour de rôle, puis en duo, les deux chanteurs, dans un échange très réussi, salué d’applaudissements nourris. La cantate Cecilia, volgi un sguardo (extraite d’Alexander’s Feast) clôt avec brio ce programme, là encore sous les applaudissements du public.

Après plusieurs rappels, les deux chanteurs répondent aux attentes du public nombreux, massé dans une église de Saint-Jean d’Hermine comble, par deux bis : As steals the moon (extrait de L’Allegro, il Penseroso ed il Moderato) et la reprise de Happy we, tous deux salués par de nouveaux applaudissements. Un succès qui démontre le bien-fondé de la démarche de ce festival, capable d’attirer en nombre un public curieux, y compris pour découvrir des morceaux peu connus des amateurs de musique baroque eux-mêmes.

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