Quand la musique répond à la peinture
Dans le cadre de l’exposition Zurbarán qui s’ouvrait ce 7 octobre (et qui fera prochainement l’objet d’un compte-rendu dans ces colonnes), le musée du Louvre avait eu l’excellente idée de solliciter le ténor Jorge Losana pour produire un programme autour de la musique espagnole de l’époque du peintre. Celui-ci est le fondateur de l’ensemble Cantoria,spécialisé dans la musique espagnole ancienne, un répertoire qu’il a largement contribué à faire connaître en Espagne même, ainsi qu’en France (voir notre compte-rendu) et dans d’autres pays européens. Avec l’aide de musicologues, le chanteur a rassemblé des œuvres ordonnées selon leur chronologie au regard de la vie du peintre. Celles-ci témoignent aussi des développements de la musique espagnole au du XVI au XVIIIe siècle, tant dans la péninsule que dans les conquêtes espagnoles du Nouveau Monde. Elles sont représentatives de la variété de ce répertoire : airs populaires et airs de cour, musique sacrée et profane. Elles incluent de nombreux villancicos, ces airs religieux chantés en castillan au milieu d’offices célébrés en latin, apparus au XVIe siècle et qui accompagneront les offices espagnols jusqu’au XIXème siècle. Leur singularité dans la liturgie catholique préfigure en quelque sorte les cantates et autres chorals qui orneront les offices luthériens, célébrés pour leur part dans la langue des habitants. Rappelons également que la construction des airs en couplets et refrains constitue une caractéristique assez générale de la musique espagnole des XVI et XVIIe siècles, qu’il s’agisse de musique profane ou de musique sacrée ; les couplets sont en général confiés à un ou plusieurs solistes, tandis que les refrains sont chantés en chœur par un petit groupe de chanteurs. Chaque interprète doit donc être capable d’alterner entre ces deux fonctions au sein d’un même air.
Le programme commence par des œuvres de Francisco Guerrero (1528-1599), maître de chapelle de la cathédrale de Séville, ville où Zurbarán, né en Estrémadure, se forma à partir de l’âge de quatorze ans dans l’atelier du peintre Pedro Diaz de Villanueva. A un niño llorando al cielo ouvre le concert, convoquant une riche palette d’instruments : chalumeau, sacqueboute, tambour, guitare…, accompagnent de leurs sonorités très marquées le récit (couplet) mais surtout les refrains, repris par l’ensemble des chanteurs. Extrait du recueil des Canciones y villanescas espirituales, Pan divino, graçioso s’appuie sur une orchestration plus sobre (principalement viole, clavecin, guitare) ; la sacqueboute s’y fait plus discrète. Auparavant, dans un français mâtiné d’un savoureux accent espagnol, Jorge Losana a mentionné la présence d’une harpiste et un contrebassiste non annoncés dans le programme ; il a présenté rapidement son groupe et les prochaines œuvres du programme, articulé autour des différentes thématiques. Une présentation que le chanteur renouvellera à plusieurs reprises au cours du concert, et qui a instauré une indéniable complicité avec son public. Car – les œuvres suivantes le montrent bien vite – ce concert est aussi un spectacle ! Les chanteurs appuient le rythme joyeux de Convidando está la noche par des gestes, des ondulations de leur corps, qui évoquent la danse. Un passage très apprécié du public, qui l’a chaleureusement applaudi. Son auteur, Juan García de Céspedes, était un musicien de l’actuel Mexique, qui fut maître de chapelle de la cathédrale de Puebla. Il n’hésitait pas à mêler à ses compositions des éléments de la culture musicale populaire du Nouveau Monde, créant ainsi un style à la fois proche et différent de celui de l’Espagne métropolitaine.
Attribuée à un compositeur phare de la période, Mateo Romero, la romance à trois voix Soberana María a elle aussi été largement applaudie. Le théorbiste Jeremy Nastasi récolte pour sa part un succès mérité avec sa guitare, qui nous embarque dans des Canarios instrumentales au final endiablé ; il avait déjà largement retenu notre attention avec un solo de théorbe très réussi dans les Españoletas qui ouvraient la seconde thématique du programme, De Séville au Nouveau Monde. Cette partie dédiée au baroque de cour comporte également un délicat villancico lancé par les deux sopranos, ¡Venid, querubines alados! (Accourez, chérubins ailés!) et une pièce de Cristóbal Galán où la gestuelle des chanteurs souligne le rythme animé, Al espejo que retrata.
Pour introduire la dernière partie, dédiée à L’Espagne pour l’Europe, Jorge Losana rappelle le rôle éminent de José de Torres, maître de la chapelle royale du début du XVIIIe siècle à sa mort (1638). Au service d’un monarque venu de France (Philippe V, l’ancien duc d’Anjou, petit-fils de Louis XIV), il a été profondément influencé par la musique italienne. La section s’ouvre par des jácaras instrumentales très colorées, No hay que decirle el primor. Les deux dernières pièces, dues à José de San Juan, se développent sur le mode satirique, voire burlesque. Un pastorcillo italiano chante les aventures d’un petit berger italien, clin d’œil ironique aux pastorales ; il comporte un joli solo des deux violons. De repiques de campanas narre la rivalité de deux sacristains pour faire sonner les cloches ; le groupe mime le texte avec beaucoup d’humour : deux chanteurs s’affrontent en maniant chacun leur clochette, le percussionniste leur impose le silence en faisant sonner une cloche plus grosse ! L’air s’achève dans une sorte de chahut général, qui déclenche les esclaffements du public. Longuement rappelés, les interprètes de Cantoria offrent deux bis, un entraînant A la fiesta de José de San Juan, au rythme des castagnettes, et une reprise de la tout aussi joyeuse guaracha Convidando está la noche.
Ces morceaux privilégient les qualités de groupe des chanteurs, qui montrent beaucoup de complicité dans les répliques et les ensembles. Il n’est pas aisé de les qualifier individuellement, car leurs interventions en solo sont généralement très courtes. Nous avons toutefois noté les attaques fermes des sopranos dans les récits, ainsi que le large ambitus du baryton Lluís Arratia, qui s’étend des aigus lumineux aux graves profonds. Côté instruments, nous avons aimé la complicité évidente qui unit les deux violonistes, Ignacio Ramal et Sara Balasch. Soulignons aussi la direction attentive de Jorge Losana, qui tout en chantant, veille soigneusement à la cohésion de l’orchestre, lançant d’un regard le départ d’un instrument ; l’équilibre entre les voix et l’orchestre est toujours soigneusement respecté, même lorsqu’interviennent des instruments très sonores, comme le chalumeau ou la sacqueboute. Et louons une fois de plus son travail en faveur de ce répertoire qu’il a largement contribué à faire connaître.
Pour les amateurs de musique espagnole, précisons enfin que Cantoria reviendra à Paris le 12 mars prochain avec un concert consacré aux Tenebrae Responsories (Leçons de Ténèbres) du compositeur Tomás Luis de Victoria (1548-1611), qui se tiendra à l’Oratoire du Louvre.

