Viaggio in Europa – Petr Nekoranec

Un ténor en voyage à travers l’Europe baroque

Il y a quelque chose de particulièrement juste à voir Petr Nekoranec entreprendre un Viaggio in Europa à la Schlosskirche de Bayreuth. Le ténor tchèque appartient en effet désormais à cette génération d’artistes pour lesquels le répertoire baroque n’est plus une parenthèse, mais une part essentielle du parcours. Son histoire avec Bayreuth Baroque remonte d’ailleurs aux origines mêmes du festival : en 2020, il y incarnait Asprando dans Carlo il Calvo de Porpora, rôle qu’il reprit l’année suivante.

Six ans plus tard, le retour est particulièrement révélateur. Nekoranec, qui chantait alors aux côtés de Max Emanuel Cenčić, Franco Fagioli, Julia Lezhneva et Bruno de Sá, revient avec un récital entièrement consacré à l’Europe baroque. Le programme, partagé avec la claveciniste Kateřina Ochmanová, traverse des œuvres de Lambert, Charpentier et Lully, puis de Vivaldi, Haendel et Rameau : une véritable cartographie des différentes manières dont l’opéra et la musique vocale baroque ont appris à mettre les passions en musique.

Et le voyage commence en France.

Avec Michel Lambert, puis surtout avec le Ciel ! quel triste combat de Charpentier et le célèbre Bois épais de Lully, Nekoranec révèle immédiatement l’une des grandes qualités de cette prestation : une diction française impeccable. Le texte n’est jamais sacrifié à la ligne vocale, pas davantage qu’il n’est surarticulé pour donner artificiellement une impression de clarté. Les consonnes sont précises, les voyelles parfaitement dessinées, et surtout la langue conserve sa souplesse musicale.

Dans l’acoustique généreuse de la Schlosskirche, la voix semble rapidement dépasser les dimensions de l’espace. Le ténor remplit littéralement l’église, avec une émission lumineuse, directe et remarquablement homogène. Il y a de la projection, mais aucune brutalité ; de la puissance, mais surtout une capacité à moduler le son selon le caractère de chaque texte.

Le passage à Vivaldi change immédiatement de climat. La fatal sentenza, tiré de Tito Manlio, introduit une théâtralité plus nerveuse, bientôt suivie du très attendu Gelido in ogni vena de Farnace. Et c’est ici qu’une caractéristique essentielle de cette soirée apparaît : Nekoranec ne cherche jamais à transformer son instrument de ténor pour le faire entrer dans le moule sonore traditionnellement associé au répertoire baroque.

C’est un ténor qui chante le baroque comme un ténor aigu.

Cette évidence est loin d’être anodine. Face à l’omniprésence contemporaine des contre-ténors dans ce répertoire, la voix de Nekoranec apporte une couleur différente : plus solaire, plus incisive dans le haut du spectre, mais capable également de véritables assombrissements expressifs. Dans Gelido in ogni vena, le froid n’est pas seulement celui du texte : il passe par la tension de la ligne, la retenue du vibrato et la manière dont le chanteur laisse la phrase se charger progressivement d’émotion.

Non sempre folgora, puis Vedrò con mio diletto prolongent cette exploration de Vivaldi. Dans ce dernier air, particulièrement attendu, Nekoranec trouve un équilibre séduisant entre lyrisme et simplicité. Il n’a nul besoin de surcharger l’expression : le personnage semble parler à travers le chant.

À ses côtés, Kateřina Ochmanová se montre une partenaire particulièrement attentive. Son clavecin n’est jamais réduit à un accompagnement fonctionnel : il donne aux récitatifs et aux airs leur impulsion, leur respiration et leur relief. Dans cette formation réduite, le dialogue entre les deux musiciens est constamment perceptible, ce qui convient idéalement à l’intimité de la Schlosskirche.

Puis vint Haendel. Waft her, angels, through the sky, extrait de Jephtha, permet à Nekoranec d’élargir encore la palette de son instrument. Le son s’épanouit, la ligne devient plus ample, sans perdre cette netteté qui avait marqué le début du récital. Rameau, avec Règne, Amour de Pygmalion, ramène ensuite le chanteur vers la noblesse de la déclamation française.

La logique du programme apparaît alors pleinement : il ne s’agit pas simplement d’aligner des « tubes » baroques, mais de montrer comment les différentes traditions européennes se répondent. La France de Lambert, Charpentier, Lully et Rameau ; l’Italie de Vivaldi ; l’internationalité de Haendel : autant de dialectes d’un même langage théâtral.

Les deux derniers Haendel, Urne voi et Folle, dunque tu sola presumi, tirés d’Il trionfo del Tempo e del Disinganno, ramènent la soirée vers le théâtre. C’est probablement là que l’expérience scénique de Nekoranec se fait le plus sentir. Même privé de décor et de partenaire, il sait donner à chaque aria l’impression d’être un fragment d’action dramatique. La voix raconte, accuse, supplie ou s’emporte ; elle ne se contente jamais de chanter.

Et Bayreuth possède avec lui une histoire particulière. Le festival, créé en 2020 au Margravial Opera House, a fait de la redécouverte du répertoire baroque son identité artistique, sous la direction de Max Emanuel Cenčić. Le retour de Nekoranec dans cette septième édition constitue donc presque une boucle : celui qui avait participé à la première production du festival revient désormais avec un récital qui témoigne de l’évolution de son propre rapport au Baroque.

L’ après-midi aurait pu s’achever sur Haendel. Elle ne le fit pas.

En bis, Nekoranec offre d’abord Music for a While, de Purcell, extrait d’Oedipus. Après le parcours européen du programme, ce retour à l’Angleterre est particulièrement bienvenu : la simplicité apparente de la mélodie laisse toute la place à la qualité du texte et à la sensualité de la ligne vocale.

Puis, second bis : Thou shalt break them du Messie. Un choix qui permet au ténor de quitter la méditation pour retrouver toute la dimension spectaculaire de son instrument. La voix se fait éclatante, conquérante, avec une facilité qui rappelle combien ce répertoire, lorsqu’il est porté par une technique solide, peut être à la fois virtuose et théâtral.

Ce Viaggio in Europa est finalement aussi un voyage dans le parcours de Petr Nekoranec. De son Asprando de Carlo il Calvo, au premier Bayreuth Baroque, au récital de 2026, le baroque n’est plus chez lui un territoire d’exploration occasionnel : il est devenu une part substantielle de son identité artistique. Et dans la Schlosskirche de Bayreuth, porté par une diction française superlative, une présence théâtrale évidente et un ténor qui semble ne jamais manquer d’espace, Nekoranec démontre qu’il n’est nul besoin d’imiter les voix du passé pour faire revivre leur musique. Il suffit de trouver, dans la sienne, une vérité contemporaine.

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