Au milieu du 18ème siècle sévissait en France la Querelle des bouffons qui schématiquement opposait Jean-Philippe Rameau (1683-1764), champion du style français le plus pur et Jean-Jacques Rousseau (1712-1778), un ardent propagandiste de la musique italienne. Cette querelle avait du sens si on considère l’opéra puisque la tragédie lyrique qui triomphait à partir de l’époque de Jean-Baptiste Lully, est indiscutablement une spécificité française et se distingue radicalement de l’opera seria et de l’opera buffa italiens. Par contre, cette dispute me semble oiseuse si on considère la musique instrumentale. Les idées et les techniques musicales circulaient librement dès la fin du 17ème siècle. De nombreux musiciens français, Marc-Antoine Charpentier (1643-1707), Jean-Marie Leclair (1697-1764) se sont formés en Italie. Dans ces conditions, la spécificité française, même si elle existe, est bien moins tranchée. Les six Quatuors Parisiens ou plus précisément les Nouveaux quatuors en six suites de Georg Philipp Telemann (1681-1768) sont bien plus français que la Sonate en quatuor de Louis-Gabriel Guillemain (1705-1770) au programme de ce concert. Les concertos pour violon de Leclair par leur virtuosité sont proches de ceux de Pietro Locatelli (1695-1764) tandis que par leur rigueur et leur densité, ils s’apparentent à ceux de Jean-Sébastien Bach (1685-1750). C’est bien évidemment François Couperin (1668-1733) qui, en 1728, a le dernier mot avec ses Goûts réunis ou plus précisément son Essai pour la réunion des goûts François et Italiens.
En prélude au concert proprement dit, les étudiants de la Haute Ecole des Arts du Rhin ont donné des duos de Jean-Baptiste de Bousset (1662-1725), Pourquoi doux rossignol ; de Stefano Landi (1587-1639), Augellin ; Sébastien de Brossard (1655-1730), Sonitus armorum. Dans les deux premières œuvres, les styles français et italiens sont respectivement bien audibles, la troisième pièce chantée en latin pouvait légitimement être considérée comme une synthèse des deux styles. Stéphane Wolf est un contre-ténor au gros potentiel et Himawari Honda l’accompagnait au clavecin avec beaucoup de sensibilité.
La deuxième Récréation de musique opus 8 en sol mineur de Jean-Marie Leclair (1697-1764) ouvrait le programme principal. C’est une œuvre ambitieuse de vastes proportions qui date de 1737. Au plan structurel c’est une sonate en trio ayant la forme d’une suite de danses. Rappelons ici que la sonate en trio fait dialoguer deux instruments concertants, ici un violon et une flûte au dessus du continuo représenté par une basse d’archet (basse de viole) et une basse chiffrée au clavecin. Le style est typique de celui de Leclair, un mélange de sérieux, de rigueur n’excluant pas un grand charme mélodique. Ce dernier apparaît dans la Forlane en rondeau au rythme de sicilienne tandis que l’ouverture à la française frappe par le ton sévère de son magnifique fugato avec ses chromatismes hardis. Les styles sévères et mélodique se fondent dans la monumentale chaconne, point culminant de la sonate. Très classique au début avec une basse obstinée très simple de quatre mesures se réduisant parfois à un tétracorde descendant, elle se complexifie progressivement jusqu’à oublier le socle initial, enjamber les mesures et proposer une musique profondément différente de la proposition initiale sans que la pulsation, le tactus ne soient altéré. C’est du grand art et cela anticipe la grande variation que Haydn et Beethoven mettront au point un demi-siècle plus tard. A partir de 1740, Leclair rentre au service du duc Antoine-Antonin de Gramont et entreprend la composition de son opéra Scylla et Glaucus.
La Sonate en trio pour violon, viole de gambe et basse continue en mi majeur de François Francoeur (1698-1797), surintendant de la musique de la Chambre à partir de 1744, contrastait vivement avec l’œuvre précédente. Cette sonate apparaît dans les catalogues sous la mention : « sonate opus 2 n° 6 » mais également « opus 1 n° 12 ». Les titres des mouvements divergent. L’Allegro devient Courante, la Pastourelle devient Sicilienne et Gay devient Rondeau. Peu me chaut ces divergences. Qu’importe le flacon pourvu qu’on ait l’ivresse… Au plan formel, il s’agit aussi d’une sonate en trio mais ici les deux solistes sont le violon et la basse de viole. Cette dernière ne fait pas partie du continuo assuré ici par le clavecin. Bien que Francoeur soit l’exact contemporain de Leclair, son style est très différent ; au style sévère et volontiers polyphonique du premier s’oppose le style concertant et essentiellement mélodique du second, avec de beaux et longs solos de violon et de viole de gambe simplement accompagnés par le clavecin. Dans l’Allegro, on notera les amusants bariolages du violon entre les cordes la et mi, procédé que Joseph Haydn utilisera avec humour dans son quatuor à cordes La Grenouille opus 50 n° 6. Le finale Gay sera une révélation pour beaucoup. Le délicieux thème quelque peu canaille, se grave immédiatement dans la tête, un vrai tube !
Les six sonates en quatuor opus 12 ou Conversations Galantes et amusantes de Louis-Gabriel Guillemain (1705-1770), violoniste au service du duc de Chartres, prince de sang, constituent ses œuvres les plus connues. Composées en 1743, peu après les six nouveaux Quatuors Parisiens de Telemann (qui datent de 1738), ils sont écrits pour la même formation instrumentale. La Sonate en quatuor opus 12, n° 3 en ré mineur comporte en effet trois instruments concertants : la flûte, le violon et la basse de viole. Cette dernière est indépendante du continuo assuré par le clavecin. La différence entre ces deux chefs-d’œuvre réside dans le fait que les six derniers Quatuors Parisiens adoptent la forme de la suite française, tandis que Guillemain privilégie une coupe toute italienne et classique (vif/ lent/ menuet/ vif) qui sera celle du quatuor à cordes futur (quatuors Fürnberg de Joseph Haydn en 1757). A noter que la partie de basse de viole est entièrement écrite dans la clé d’ut 3 et peut être jouée par un alto sans avoir besoin d’octavier, ce qui renforce l’allure d’un quatuor à cordes si on confie la partie de clavecin à un violoncelle. Le premier mouvement, une Fugue savante, est le plus intéressant. Le sujet de fugue, remarquablement étendu et accidenté, est exposé successivement par les quatre instruments dans l’ordre : violon, flûte, viole, clavecin et donne lieu à de superbes agrégats sonores. Malgré un contrepoint serré, la beauté mélodique n’est jamais sacrifiée à la science compositionnelle. Le Larghetto est une jolie sicilienne qui est proche de nombreux mouvements lents de Telemann. Après une Aria qui revêt l’allure et le rythme d’un menuet avec la mention amusante, Gratioso, habituelle chez les musiciens français de l’époque, survient un étonnant finale d’allure très vivaldienne. On pense presque à un pastiche. Comme on le voit cette œuvre constitue une brillante synthèse de styles divers et n’a rien à faire de querelles partisanes.
Il convenait de conclure avec Jean-Philippe Rameau (1683-1764). Ce dernier, contemporain de Telemann et de Jean-Sébatien Bach, peut être considéré comme le père spirituel des compositeurs faisant partie du programme. Le Cinquième concert des Pièces de clavecin en concert date de 1741 et est donc contemporain des œuvres précédentes. Il comporte un violon (ou une flûte), une basse de viole concertante et une partie de clavecin très dense qui a le double rôle de jouer une partie mélodique très riche et d’assurer la basse continue. Il débute par La Forqueray, une magnifique fugue très savante d’un éclat admirable, composée probablement en hommage au grand violiste Antoine Forqueray (1672-1744). On remarque que la partie de basse de viole est écrite dans le registre suraigu de l’instrument donnant lieu à des alliages sonores fascinants. La Cupis est un adagio très expressif riche en ornements consistants en fusées qui jaillissent du ventre des violes et du clavier. La Marais, indiqué rondement, conclut l’œuvre joyeusement sans renoncer à l’esprit rigoureux qui anime ce Concert .
Ce programme remarquable par son homogénéité était interprété par une palette d’artistes talentueux et engagés. Karel Valter au traverso éblouissait par la parfaite intonation de son instrument et la merveilleuse beauté du son. Il donnait à la deuxième Récréation de Leclair tout son charme subtil. Bien qu’étant un des plus grands violonistes de son temps, Leclair savait mettre en valeur la flûte et Karel Valter a donné à la Forlane et la Sarabande une grande partie de leur charme expressif. Pablo Valetti au violon baroque triompha dans l’Allegro moderato de la Sonate en quatuor de Guillemain, où il donna au sujet de fugue l’articulation et le phrasé optimaux qui rendirent particulièrement délectables toutes les entrées fuguées de ses compagnons. Il revêtit la Sicilienne du Quatuor de Guillemain de tous les attraits grâce au son superbe de son violon. Le violiste Teodoro Baù brilla dans les magnifiques solos de la sonate de Francoeur et notamment ceux du Gay final. La petite salle du temple du Bouclier à la belle acoustique était un écrin idéal pour recueillir le son délicat et si chaleureux de sa basse de viole à six cordes. J’ai été impressionné par le jeu merveilleux de Céline Frisch au clavecin. Dans les pièces de Claude Balbastre (1724-1799) et celles de Rameau dont les parties de clavecin sont très chargées, elle fit montre d’une incroyable virtuosité dans certains traits ultrarapides. C’est elle qui donnait le tactus des œuvres inscrites au programme et qui conférait aux tempi des différents mouvements une sensation d’évidence délectable. Aux applaudissements enthousiastes du public, les artistes répondirent avec le mouvement lent d’une sonate en trio de Jean-Sébastien Bach. La boucle était bouclée.
Ce concert a permis au public de découvrir des compositeurs français relativement peu interprétés et donnera envie de les connaître d’avantage à travers notamment leurs merveilleuses tragédies lyriques.

