Venise sous les étoiles de Razzi et Vivaldi
Les répétitions de l’après-midi résonnent déjà dans l’abbatiale, par-delà les murs de l’édifice, et promettent un concert de qualité. Accueillis par Isabelle Battioni, directrice du Festival, celle-ci nous témoigne sa joie à voir un public toujours au rendez-vous. Aussi insiste-t-elle sur l’importance d’avoir un service public de qualité, notamment grâce à l’enregistrement du concert par France Musique, mais aussi par l’appui des pouvoirs publics. L’abbatiale est un bâtiment qui offre de nombreuses possibilités grâce à son acoustique. Disons-le d’entrée de jeu, la question de la spatialisation a été finement étudiée pour la totalité du concert. C’est une véritable réussite : le public est constamment surpris. Un tableau se termine sur la scène quand un autre lui succède sur la droite, et ainsi de suite. C’est une très belle manière de plonger le public tout entier dans une programmation réfléchie. Pour ce concert, les éclairages participent pleinement à la spatialisation du concert.

Celui-ci débute par le fond de la salle avec un Nisi Dominus aux graves magnifiques et aux notes fort longues. Guitare et percussions poursuivent ce début de concert avec une lente et progressive remontée de la nef par la droite. Le public est interloqué, surpris par cette spatialisation de l’œuvre. Il se retourne ou, plus discrètement, cherche du coin de l’œil les artistes. Plongés dans le noir, deux violons poursuivent l’œuvre musicale avant d’être rejoints par Eva Zaïcik – mezzo-soprano – qui brille de mille feux avec un haut à paillettes digne d’une Voie lactée. La Sinfonia funebre de Pietro Antonio Locatelli est amenée avec soin et intelligence, signe d’une direction artistique travaillé. Les musiciens prennent place discrètement sur les pas du précédent mouvement, ce qui donne une très belle continuité aux œuvres dans cette belle lumière bleue où chaque pupitre est finement éclairé telle une nuit étoilée. Une très belle continuité dans les violons qui produit un dialogue entre les instruments à cordes de part et d’autre de la scène.

Bien qu’un peu sur la réserve, mais néanmoins avec une très belle série de vocalise, l’œuvre qui suit de Vivaldi, Invicti bellate, est l’occasion pour la mezzo-soprano de rivaliser avec le clavecin qui enchaîne une prodigieuse série de notes. Sa voix est riche émouvante et soutenue par l’ensemble. Ce beau mouvement se termine par un saisissant Alleliua. Sans crier gare, sur la droite, la voix de Virginie Thomas – soprano – s’élance. Elle est rejointe par les ténors Serge Goubioud et Martial Pauliat ainsi que le baryton-basse Igor Bouin. Le Nisi Dominus final d’A. Vivaldi est riche. Les voix comme les instruments sont pleins d’émotions. Une œuvre complexe où chaque couplet pourrait être une œuvre, un tableau. La direction assurée par Vincent Dumestre est souple et ferme à la fois. Le cinquième couplet qui débute par Beatus vir qui implebit desuderium suum ex ipsis est le théâtre d’une très belle série de note au clavecin avec quelques pizzicatos au violoncelle. Le couplet suivant est l’occasion pour la 1ère violon de jouer avec une incroyable droiture, saluée. Le denier couplet est repris par l’ensemble des artistes de manière très vive. La voix des artistes rayonne de plus belle pour cet Amen qui conclut ce magnifique concert.
Les applaudissements sont au rendez-vous, la premier violon est vivement honorée, ainsi que les 4 solistes de même que l’ensemble des musiciens. Vincent Dumestre partage son émotion à jouer ici dans ce « temple » de la musique ancienne. « Un mot sur ce voyage qui fait partie de ces grandes œuvres. La volonté autour de ce programme est de montrer un spectre large pour cette musique de Vivaldi en parallèle d’œuvres populaires plus discrètes. Le souvenir que nous avons du 18ème siècle est marqué par le prisme des grandes œuvres mise en lien avec des œuvres populaires chantées sur le parvis des églises et que nous avons oublié aujourd’hui. » Dans un temps d’échange post concert avec la presse, le chef d’orchestre nous explique à quel point il « aime bien recontextualiser les œuvres ». Il insiste sur la nécessité à bénéficier de points d’accroche pour rappeler le contexte de création des œuvres. Cette démarche pragmatique est le fruit d’un travail de fourmis dans les bibliothèques, aidé par ses confrères. La place d’une œuvre anonyme est pensée ici comme un témoignage musical de l’époque.
Le concert se termine avec un bis qui comme à l’ouverture parcours la nef accompagnée des applaudissements en rythme d’un public sous le charme. Leur retour sur scène est une scène d’apothéose où les auditeurs les gratifient d’une salve d’applaudissements particulièrement nourris.

