Un éblouissant panorama musical du 17e siècle romain
C’est à l’Ensemble Correspondances que le musée du Louvre a demandé de composer un concert en miroir de l’exposition Dessins des Carrache – La galerie Farnèse à Paris, qui se tient depuis novembre dernier dans ses locaux. Avant d’entamer le concert, son chef Sébastien Daucé nous éclaire sur la démarche entreprise pour en composer le programme : l’idée était de faire revivre les morceaux qu’ont pu entendre les personnages portraiturés dans la galerie Farnèse, située dans le palais du même nom, à Rome et présentée en reconstitution dans le cadre de l’exposition. Ardent promoteur et fin connaisseur du répertoire musical du XVIIe siècle, le chef nous propose de débuter ce parcours par un hommage à Giovanni Pierluigi Palestrina (1525-1594), actif au siècle précédent mais dont le répertoire constituait une référence incontournable pour les compositeurs du siècle suivant. Hymne amoureux, son Tota pulchra es met d’emblée en valeur la richesse du continuo (avec notamment la harpe d’Angélique Mauillon, et les théorbes de Thibault Roussel et Romain Falik, distribués de part et d’autre du plateau – on regrette que ce choix de doubler les théorbes ne soit pas plus fréquent dans les formations baroques), tandis que les sons célestes des cornets muets (Sarah Dubus et Adrien Ramon) tempèrent les attaques vigoureuses des sacqueboutes (Alexis Lahens, Abel Rohrbach et Olivier Dubois).
Après lui, Luca Marenzio (1553-1599) s’éloigna du strict contrepoint pour introduire des dissonances, reflets des passions humaines : Crudel, acerba, inesorabil Morte témoigne de la démarche des madrigalistes pour conjuguer texte et musique afin de renforcer leur effet.
La première pièce sacrée de la soirée nous ramène à la richesse des polyphonies et du contrepoint héritée de la Renaissance, avec les trois premières Leçons de Ténèbres de Tiburtio Massaino (avant 1583-après 1608), datées de 1599. De splendides versets en vérité, même si leur compositeur n’est guère connu, qui attirent de nombreux applaudissements du public.
Sébastien Daucé reprend la parole quelques instants pour présenter la suite du programme. Il nous rappelle que Girolamo Frescobaldi (1583-1643), successeur indirect (à partir de 1608) de Palestrina aux orgues de Saint-Pierre de Rome, était un grand maître des dissonances. Sa musique entraîne l’auditeur dans un monde parallèle de méditation. En témoigne le ce Capriccio delle durezze, au rythme d’une lenteur ensorcelante, emmené par les violons de Josèphe Cottet et Béatrice Linon.
Stefano Landi (1587-1639) a également été un important compositeur romain du début du XVIIe siècle. Lucile Richardot anime de sa forte présence scénique l’air Fonti del mio dolor ; sa diction est d’une clarté remarquable, son phrasé d’une grande fluidité. L’extrait de l’oratorio Il Sant’Alessio qui suit est distribué entre quatre solistes, qui s’en partagent de manière irréprochable les différentes strophes. Deux pièces instrumentales extraites d’Il palazzo incantato (Le palais enchanté ; voir notre chronique) de Luigi Rossi (1597-1653) ménagent une transition avec deux airs et une Passacaille de ce compositeur. Sébastien Daucé souligne l’importance de ce grand artisan de l’opéra romain, choisi par Mazarin pour élaborer le premier opéra destiné au public parisien, L’Orfeo, œuvre qui a marqué l’histoire de l’opéra français (voir notre chronique). La Passacaglia est d’ailleurs extraite de cette œuvre parisienne. Les deux pièces vocales qui la précédent offrent un contraste assez frappant, qui témoigne de la vaste maîtrise et de la variété de l’inspiration du compositeur. O cecita del misero mortale est un madrigal à 5 voix, extrait du Libro 9, à l’orchestration savante et développée ; tandis que M’uccidete begli occhi révèle une douce et simple chanson d’amour (entonnée par Perrine Devillers et Clémence Vidal) qui trouvait à l’époque sa place aussi bien dans les rues que dans les palais de la Ville éternelle.
Le programme s‘achève sur le court oratorio Jephté de Giacomo Carissimi (1605-1674), dont Sébastien Daucé avait auparavant souligné l’influence musicale majeure, malgré une existence particulièrement discrète : Carissimi a compte parmi ses élèves plusieurs compositeurs européens, dont le célèbre Marc-Antoine Charpentier (1643-1704). Chanté en latin, Jephté met particulièrement en valeur les qualités individuelles de ses interprètes : une haute-contre (Vojtech Semerad) dotée d’une ferme projection (Cum vocasset), des basses (Etienne Bazola et Lysandre Chalon) au timbre rond, très engagées dans ces passages dramatiques ; des dessus aériens et complices dans les duos (le céleste Hymnum cantemus Domino et le surprenant et dramatique échange entre la fille de Jephté et L’Echo, juste avant le chœur final, avec une disposition spatialisée sur le côté du plateau). Sans oublier bien sûr l’excellente Lucile Richardot, qui démontre une nouvelle fois (Cum vidisset Jephte) son extraordinaire maîtrise technique et la qualité de sa voix.
Le concert est salué par de chaleureux applaudissements du public, venu nombreux malgré (ou pour découvrir ?) le caractère très spécialisé du programme et le côté quelque peu confidentiel de la salle, à l’écart des « grandes salles » parisiennes de concert. Un témoignage réjouissant, qui démontre qu’une programmation de qualité assurée par un ensemble reconnu parvient sans peine à attirer le public. Après plusieurs rappels, l’Ensemble donne un bis dont nous avons regretté que Sébastien Daucé, qui avait jusque-là éclairé le programme de ses précieuses explications, ait renoncé à en communiquer l’intitulé ; car, comme sans doute la plupart des auditeurs, nous ne sommes pas parvenus à l’identifier. Il a néanmoins été salué par de nouveaux applaudissements.
On peut toutefois parier que ce beau programme, chaleureusement accueilli, inspirera directement ou indirectement les prochaines productions de l’Ensemble Correspondances. Et donnera peut-être même matière à un enregistrement… En attendant, l’exposition Dessins des Carrache – La galerie Farnèse à Paris reste visible au Louvre jusqu’au 2 février prochain : ne la manquez pas !

