Hommage aux concours de virtuosité des castrats
Les Trois Contre-Ténors & Guest ! – tel était le titre de ce concert original – s’inscrivait comme un hommage moderne aux légendaires concours de virtuosité des castrats de l’époque baroque. Dans l’Europe des XVIIᵉ et XVIIIᵉ siècles, ces chanteurs occupaient une place hors du commun : véritables premières « stars » de l’histoire de la musique, ils fascinaient par une technique vocale hors norme et une expressivité sans équivalent. Formés pour la plupart en Italie, ils brillaient tant à l’opéra que dans les chapelles princières, et leurs joutes vocales constituaient un spectacle en soi, une escalade de virtuosité et d’émotions dont le public était l’arbitre. C’est précisément cet esprit d’émulation artistique que la soirée versaillaise a cherché à faire revivre. Sous les dorures de l’Opéra Royal, trois contre-ténors de haut vol – rejoints par un invité – se sont livrés à un concours amical de talent vocal, renouant le temps d’un soir avec la gloire des castrats.
La soirée s’ouvrait instrumentalement avec l’ouverture de Carlo il Calvo de Nicola Porpora, donnée avec une belle vigueur par l’Orchestre de l’Opéra Royal sous la direction de Stefan Plewniak. Dès ces premières mesures, le ton était posé : tension dramatique, clarté rythmique, couleurs affirmées. L’orchestre, nerveux mais jamais précipité, offrait un socle idéal à la suite du programme, avec un continuo souple et une attention constante portée au souffle des phrases.
C’est Rémy Brès-Feuillet qui ouvrait le bal vocal avec Agitato da fiere tempeste extrait de Riccardo Primo de Haendel. Entrée en matière directe et sans détour : projection franche, articulation précise, engagement dramatique immédiat. D’emblée, le principe du concert se révélait clairement – non pas une simple succession d’airs, mais une véritable joute stylistique, où chaque interprète affirmait sa personnalité.
Vojtěch Pelka prenait ensuite la parole dans Sposa non mi conosci de Geminiano Giacomelli. Le contraste était saisissant : après la tempête haendélienne, cette plainte suspendue permettait au jeune contre-ténor tchèque de déployer un chant d’une grande retenue expressive. Timbre légèrement ombré, ligne soignée, émotion contenue : sans jamais appuyer, il sut installer une atmosphère de désolation poignante, captant immédiatement l’écoute du public.
Nicolò Balducci imposait ensuite une tout autre énergie avec Armatae face et anguibus tiré de Juditha triumphans de Vivaldi. Ici, la virtuosité éclatait sans réserve : vocalises fulgurantes, attaques nettes, souffle souverain. Mais au-delà de l’éclat, c’est la précision stylistique qui frappait, chaque ornement s’inscrivant dans un discours parfaitement maîtrisé. Le timbre clair et incisif, la présence scénique assumée et l’aisance technique faisaient de cette intervention l’un des sommets spectaculaires de la soirée.
Avec Stille amare extrait de Tolomeo, Paul-Antoine Bénos-Djian changeait radicalement de registre. Tout ici relevait de l’intime : phrasé suspendu, demi-teintes, pianissimi délicatement filés. Son sens du récitatif et du mot donnait à l’aria une profondeur émotionnelle rare, installant un silence presque religieux dans la salle. Cette capacité à faire naître l’émotion par la retenue et la clarté du discours musical s’imposait comme l’une des signatures les plus marquantes de la soirée.
L’intermède instrumental – un Concerto grosso de Corelli – permettait à l’orchestre de reprendre le devant de la scène. Les dialogues entre les pupitres étaient menés avec une énergie maîtrisée, et la contrebasse se distinguait par des transitions souples, presque espiègles, apportant une respiration bienvenue avant la reprise des voix.
Vojtěch Pelka revenait ensuite avec Salda quercia in erba balza de Haendel (Alessandro Severo), où il confirmait pleinement l’excellente impression laissée plus tôt. Agilité, stabilité dans le registre grave, assurance rythmique : la coda, brillamment négociée, suscitait un enthousiasme évident.
L’un des moments les plus jubilatoires de la soirée survenait avec Quel vasto, quel fiero de Porpora, confié à Paul-Antoine Bénos-Djian. La virtuosité, ici, se faisait plus théâtrale, presque ironique, et l’interprète jouait avec intelligence des contrastes expressifs, soutenu par un orchestre particulièrement attentif.
L’air Temi lo sdegno mio, perfido traditore extrait de Germanico in Germania de Porpora, chanté par l’ensemble des contre-ténors, constituait un véritable pivot dramaturgique. La confrontation des timbres, l’équilibre des lignes et la complicité manifeste entre les chanteurs donnaient à cette page une intensité particulière, incarnant parfaitement l’esprit du « concours » annoncé.
La soirée atteignait un sommet dramatique avec Imagini funeste… Non fu già (extrait d’Orlando), où Rémy Brès-Feuillet retrouvait la scène. Autorité vocale, densité du timbre, articulation expressive : tout concourait à une interprétation d’une force saisissante, largement ovationnée.
Les bis prolongeaient intelligemment cette dramaturgie. Sound the Trumpet, chanté par Paul-Antoine Bénos-Djian et Rémy Brès-Feuillet, apportait une touche de jubilation et de complicité, tandis que Ombra mai fu, confié aux quatre contre-ténors, suspendait le temps dans une harmonie d’une douceur presque irréelle. Enfin, Forêts paisibles venait refermer la soirée dans un climat d’apaisement lumineux.
Au final, ce concert ne se contentait pas d’aligner des airs virtuoses : il recréait, avec intelligence et panache, l’esprit même des concours de castrats, où la technique la plus éblouissante se mettait toujours au service de l’émotion et du théâtre. Portée par un orchestre engagé, une direction inspirée et des chanteurs au sommet de leur art, cette soirée versaillaise s’imposait comme un moment d’exception, célébrant avec éclat et justesse la richesse du répertoire baroque.

