Un chef d’œuvre oublié de Bach
Œuvre méconnue de Jean-Sébastien Bach composée en la mémoire de la reine de Pologne et interprétée ce soir par le Wroclaw Baroque Ensemble, la Trauerode comporte une singularité : celle de voir dans son orchestre deux théorbes et deux hautbois d’amour. Dernier concert de la programmation avant la « chapelle d’été » Superspectives, l’événement affiche complet. L’Ensemble est situé dans le chœur de l’édifice, désacralisé depuis plus d’un siècle. Cet article est enrichi du magnifique travail du photographe William Sundfør dont les clichés, je vous le souhaite, vous plongeront avec émotion dans ce beau concert.

Il fait encore jour dans la ville ; les éclairages, assurés par l’équipe technique, se concentrent sur la scène, les portes se ferment progressivement. Camille Chabanon, codirectrice de la chapelle de la Trinité et Franck-Emmanuel Comte, directeur artistique, montent sur scène pour présenter le concert : « On est ravis de vous voir pour ce dernier concert. Ce soir, on accueille un ensemble polonais ». Robert Drzazga, le consul de Pologne à Lyon est vivement remercié, ainsi que l’Adam Mickiewicz Institute : « Nous construisons des passerelles sur ce qui nous rassemble ». Notons que cette collaboration franco-polonaise se poursuivra l’année prochaine, notamment avec l’Institut français (plus d’info ici). La chaleur n’aura pas eu raison du public lyonnais, toujours au rendez-vous du programme de la chapelle de la Trinité qui nous accueillera pour une troisième édition (article à retrouver ici).

Comme pour tout concert de musique baroque, celui-ci est précédé par un temps d’accordage des instruments et de l’ensemble. Ce moment, qui ne dure que quelques minutes, est un privilège, au cœur du concert, pour au moins deux raisons. Il est le temps d’une mélodie que j’affectionne particulièrement. Semblable d’un concert à une autre, il exprime toujours quelques singularités propres à chaque formation. Surtout, il est un merveilleux moment pour voir une fraction de la vie intime du collectif. Rapporté à mes activités de sociologue du travail et des organisations, ce moment qui initie le concert est toujours, pour moi, un bonheur à observer. En effet, il est un lieu à la faveur de l’intimité du collectif. Avec un tel effectif sur scène – 30 artistes – il est néanmoins frustrant de ne pouvoir en profiter davantage, mais cela est le fruit de la configuration de la salle. Ce soir, cette belle mélodie se conclut de manière originale par le son des trompettes. Au début de la second partie, le premier violon Stefano Barneschi parcourt la scène pour accorder au plus près l’ensemble des instruments et échanger quelques sourires avec ses collègues. Cette fine musique prend de belles couleurs à l’image de celles dont se teinte l’édifice. Les instruments anciens, véritables petits bijoux de l’histoire de la musique, nécessitent un soin particulier, les artistes doivent s’accorder régulièrement.
Le concert débute par le Credo quod Redemptor de Kaspar Förster Junior (1616-1673), avec une formation retreinte sur scène composée de l’orgue, deux violons, deux violes de gambe, et les théorbes. Avec cet ensemble instrumental, les voix du contre-ténor léger et du ténor donnent un magnifique équilibre à ce mouvement ainsi qu’une très belle teinte spirituelle. Le mouvement se termine dans un beau final, fort, et qui conduit l’ensemble des voix des artistes sur scène dans une seule et même direction.

La seconde œuvre du programme, Conductus Funebris émanedu compositeur Grzegorz Gerwazy Gorczycki (1665-1734). Prêtre et maître de chapelle, il est considéré comme le meilleur compositeur baroque de Pologne, ce qui lui vaut parfois le titre de « Haendel polonais ». Elle présente l’originalité de débuter avec les trompettes et convoque, ce soir, huit chanteurs avec quatre tessitures différentes – soprano, contre-ténor, ténor, basse. Chacune d’entre elles, en binôme, se fait entendre avec force et clarté dans l’édifice. Ces artistes sont harmonieusement accompagnés par l’ensemble instrumental et dirigés par Andrzej Kosendiak. Ce Cortège funéraire est écouté religieusement par le public. L’orchestration, solide, a cette beauté et cette intelligence de faire entendre chacun de ses instruments. Cette richesse et ce savoir-faire, mettent en avant un collectif de travail, un collectif d’artiste soudé, à l’écoute les uns des autres. Et c’est merveilleux à voir et à entendre. Dans cet ensemble, composé de 30 artistes, une très belle place est accordée aux voix de basse, un moment rare pour entendre toute la beauté de cette tessiture.
Cette première partie de concert est généreusement applaudie par le public avec un rapide changement de plateau, pour lequel il faut saluer les équipes techniques trop souvent dans l’ombre et sans qui le concert ne pourrait avoir lieu dans d’aussi bonnes conditions.
Pour cette seconde partie, consacré à J. S. Bach, la première œuvre est dynamique. Le corps des musiciens se fait plus dansant, à l’unisson. Les violons se font légers. Le hautbois d’amour, instrument mis à l’honneur ici et qui en surprendra plus d’un dans le public, résonne tel un son venu d’ailleurs, du plus profond des âges, pour questionner le temps présent. Il se diffuse tel un écho qui se rappelle à nous. L’œuvre se termine par un mouvement riche et dynamique sous la forme d’un dialogue entre le hautbois d’amour et l’orchestre réduit. Un très beau moment qui a ravi le public tout entier.

Vient l’œuvre maîtresse de la soirée, la Trauerode. Composé en l’honneur de la reine de Pologne, on entend bien comment l’œuvre tient de bout en bout sur une intense ferveur avec une orchestration riche, qui comprend notamment deux hautbois d’amour, deux violes de gambe et deux luths. Cette composition demeure assez rare. Les violons se lancent sur une ligne continue de la contrebasse et du violoncelle rapidement rejoint par les instruments à vent. Les voix des deux sopranos sont magnifiques et très riches. Les voix de basse se détachent bien de l’ensemble ; elles sont belles, agréables et ont une vraie place. Progressivement, la nuit fond sur la chapelle et sur l’œuvre de Bach mise en valeur par ce beau jeu de lumières. Un soliste basse accompagné uniquement du violoncelle et de l’orgue nous offre un solo des plus magnifique. Rares sont les occasions de pouvoir apprécier cette voix. C’est une œuvre puissante qui est ici présentée. Le Wroclaw Baroque Ensemble sait rendre compte de la beauté de cette œuvre. En effet, ses musiciens sont spécialisés dans l’interprétation historique d’œuvres musicales méconnues d’Europe centrale.
Le public, dans sa totalité, applaudit longuement les artistes. C’est très touchant de voir comme le chef d’orchestre remercie personnellement chaque soliste. De la même manière, il est beau de voir la force et l’humanité qui règne au cœur de cet ensemble. Cela se voit par les nombreux enlacements, félicitations conjointes avec des pouces levés et autres beau sourire partagés. Tous se retrouvent, une fois le concert terminé, pour une belle série de photos d’après-concert.


