Trésors d’un manuscrit oublié
‘Tis the last rose of summer, left blooming alone
All her lovely companions are faded and gone.
No flower of her kindred, no rose bud is nigh
To reflect back her blushes and give sigh for sigh.
Ainsi débute un chant de Thomas Moore, figure emblématique de la littérature et de la poésie irlandaise. Tiré de son recueil intitulé Irish Melodies, ce texte qui évoque à la fois la solitude et l’été qui tire à sa fin fut écrit en 1805 et adossé à un vieil air traditionnel irlandais intitulé The Young Man’s Dream. The last rose, tel est aussi le titre du dernier enregistrement proposé par la gambiste Mathilde Vialle et le luthiste Thibaut Roussel, réunissant deux instruments historiques exceptionnels et de toute beauté conservés au Musée de la Musique de Paris, une basse de viole signée du luthier londonien John Pitts en 1679 (voir la présentation du Musée de la Musique) et un archiluth construit à Venise en 1654 par Christoph Koch (voir également sa présentation).


The last rose est le douzième album de la collection Stradivari proposée par le label Harmonia Mundi en collaboration avec le Musée de la Musique, dont le but consiste à faire revivre le temps d’un concert ou d’un enregistrement des instruments historiques qui y sont conservés. Si ces instruments sont à l’évidence de véritables œuvres d’art et de marqueterie, il convient de garder à l’esprit que leur fonction première demeure avant tout la production de la musique. Aussi, ils ont été remis en état de jeu par des luthiers spécialisés afin d’être à nouveau jouables.
Lorsque Mathilde Vialle et Thibault Roussel se sont rendus ensemble au Musée de la Musique de Paris, ils ont été immédiatement conquis par la qualité du son des deux instruments ainsi que de leur timbre unique, les conduisant alors à réfléchir à la conception d’un programme spécifique destiné à être enregistré afin d’exploiter leur potentiel sonore (voir leur présentation de l’enregistrement). Il est utile d’apporter quelques précisions au sujet de la basse de viole signée John Pitts. D’assez petite taille, elle est dotée d’un manche relativement court et étroit permettant une plus grande agilité de la main gauche. Il s’agit en fait d’une division-viol (viole de diminutions), modèle mentionné dans les sources de l’époque comme destiné à faciliter le jeu de diminutions qui nécessitent des déplacements très rapides sur le manche.
Et c’est à la Bibliothèque nationale de France (BnF), qui détient bon nombre de partitions et de manuscrit inédits de l’époque baroque, qu’ils ont découvrent un manuscrit anonyme contenant notamment des pièces d’Anthony Poole, un violiste anglais qui résidait à Saint-Omer dans les Flandres françaises. On dispose d’assez peu d’éléments la vie de ce dernier, si ce n’est qu’il naquit dans une famille catholique du nord de l’Angleterre en 1629. Voulant lui donner une éducation conforme à leur religion, ses parents l’envoient à l’âge de douze ans au Collège des Jésuites de Saint-Omer, ville dans laquelle il mènera ensuite une carrière de violiste, de compositeur, tout en se consacrant également à l’enseignement. Bien que presque aucune œuvre de sa composition n’ait jamais été publiée, ses œuvres connurent pourtant une large diffusion tant en France qu’en Angleterre. Malheureusement, aucun nom ne figure dans ce manuscrit extrêmement bien conservé dont la graphie est remarquable. On peut juste constater que les pièces qu’il renferme ont été recopiées par plusieurs mains différentes, probablement durant les années 1660 à 1670. Il se décompose en deux volumes, l’un comprend la partition de viole, l’autre la partie de basse continue écrite en notes tout comme la partie de viole (et non en tablature, écriture musicale spécifique aux instruments de la famille des luths), mais il comprend quelques éléments de chiffrage.
Cependant, le croisement avec d’autres sources a tout de même permis d’attribuer avec certitude certaines pièces à Anthony Poole. Et la découverte de ce manuscrit fut d’emblée un coup de foudre ; enregistrer quelques œuvres parmi celles qu’il contient avec ces deux instruments historiques devint alors une évidence.
Le programme de cet enregistrement, consacré à la musique anglaise de la toute fin du XVIIe siècle, a donc été imaginé autour de pièces de ce manuscrit, en particulier celles d’Anthony Poole, en y adjoignant des œuvres de compositeurs de grand renom comme Henry Purcell, John Blow ou Tobias Hume, et des pièces d’auteurs quasi inconnus ou sans auteur identifié. Enfin, pour mener à bien ce projet, Mathilde Vialle et Thibaut Roussel ont été rejoints pour l’occasion par le ténor américain Zachary Wilder et Ronan Khalil au virginal, un instrument clé de l’époque élisabéthaine qui a perduré jusqu’au XVIIe siècle en Angleterre afin, comme l’explique Mathilde Vialle, « de recréer un petit ensemble de musiciens proche de ceux représentés dans les peintures d’époque ».
C’est avec une Suite en sol mineur anonyme, extraite du manuscrit de la BnF que débute le programme. D’entrée, elle permet avec le Preludium lente d’apprécier la richesse sonore dans toute sa splendeur de cette viole historique, soutenue avec discrétion et délicatesse par l’archiluth de Thibaut Roussel (un instrument moderne construit par Félix Lienhard) et le virginal de Ronan Khalil. Dans l’Aria d’un grand raffinement qui vient après, le virginal s’affirme un peu plus et s’associe avec bonheur à l’archiluth pour soutenir le chant d’une grande intensité de la viole. La Courante et ses diminutions qui développent au fil de l’écoute une belle virtuosité offrent une conclusion particulièrement réussie. A noter qu’après avoir passé en revue toutes les pages du manuscrit, la basse continue s’est révélée manquante, elle a donc été reconstituée par Thibaut Roussel. Comme indiqué dans le livret, les musiciens lancent un appel à qui la retrouverait dans un autre manuscrit au fond d’une bibliothèque, ce qui leur permettrait de la comparer avec l’original. Quoiqu’il en soit, le style est totalement respecté, et sans cette précision, il apparaît impossible de déceler le fait qu’elle ne soit pas d’époque…!
Le ténor américain Zachary Wilder entre alors en scène avec Greensleeves (à écouter ici), une célèbre chanson d’amour de la fin de la Renaissance que la légende populaire attribue au roi d’Angleterre Henri VIII. Dédiée à une certaine Lady Greensleeves qui ne serait autre que sa deuxième épouse Ann Boleyn, elle évoque des sentiments amoureux non partagés :
Alas, my love, ye do me wrong
To cast me off discurteously,
And I have loved you so long,
Delighting in your company.
(Hélas, mon amour, vous me maltraitez,
À me rejeter de façon si discourtoise,
Moi qui vous aime depuis si longtemps,
Qui me délecte en votre compagnie)
Et l’interprétation que Zachary Wilder en propose est totalement magique. Fort d’une technique et d’une diction irréprochables, il joue avec talent sur le ton, les nuances et les modulations pour créer une atmosphère éthérée, soutenu avec subtilité par trois musiciens hautement inspirés ! C’est aussi dans cette pièce que l’on peut entendre les premières notes tirées de l’archiluth de Christoph Koch. On retrouve, toujours dans le même manuscrit de la BnF, la partition de la mélodie sous forme de variations pour viole et basse continue. Celles-ci ont été utilisées par les musiciens afin de servir de support à ce chant, et le résultat est particulièrement réussi. Mais chacune des apparitions de Zachary Wilder au fil de l’enregistrement est un plaisir renouvelé. Le moelleux du timbre de sa voix fait littéralement merveille dans O grief, un air magnifique composé par un certain Giovanni Coprario, un compositeur anglais du nom de John Cooper qui aurait italianisé son nom après un séjour à Rome, ou peut être tout simplement cédé à une mode prédominante à l’époque. Mais on atteint le firmament avec le fameux Music for a while d’Henry Purcell, un air composé pour Oedipus, une pièce des dramaturges John Dryden et Nathaniel Lee, construit autour d’une basse obstinée.
Music for a while/ Shall all your cares beguile (La musique un moment/ Trompera tous vos tourments) : quoi de plus vrai dans cette splendide interprétation d’une grande intensité dans laquelle Zachary Wilder excelle tout particulièrement dans l’art de la nuance et de la modulation, subtilement accompagnée par l’archiluth de Christoph Koch soutenu par la viole jouée en pizzicato.
Une courte pièce intitulée Bonny Brow de John Playford est très intéressante de par son écriture. De style purement anglais, elle s’inscrit à l’évidence dans le sillage de Tobias Hume et permet d’apprécier les qualités sonores de la viole, magnifiées par un subtil accompagnement à l’archiluth. Qui a réellement composé cette pièce ? Il semble que John Playford n’était pas violiste lui-même, il était surtout connu en tant qu’éditeur de musique. Selon Mathilde Vialle, il y a très peu de chances qu’elle soit de Tobias Hume car il avait édité lui-même ses propres œuvres. Cette pièce est extraite de l’un des recueils de viole qu’il a édité : il s’agit en fait d’une compilation a but pédagogique, sans la moindre précision sur son auteur. Mais il y avait tant de violistes en Angleterre à l’époque qu’il est bien difficile d’en avoir la réponse !
La Suite en ré majeur composée de trois pièces anonymes tirées du même manuscrit est remarquable par les influences multiples qu’elle laisse transparaître. Influences françaises indéniablement, mais on y retrouve également l’esprit anglais, plus précisément comme le précise Mathilde Vialle l’esprit du compositeur Matthew Locke (contemporain d’Anthony Poole et proche de la famille Purcell). La construction de la Sarabande revêt un intérêt tout particulier, avec un premier thème joué dans le registre aigu, diminué une première fois, suivi du même thème dans les graves cette fois, laissant place à un final diminué de haute virtuosité.

Deux pièces sont interprétées en solo par Thibaut Roussel. Uppon La Mi Ré, à l’origine attribuée à Thomas Preston, est écrite pour le clavier, orgue ou instrument à cordes pincées comme le virginal. Elle provient d’un manuscrit anglais écrit sur une portée à 7 lignes, avec le ground (basse obstinée) noté à la fin. Bien que composée au milieu du XVIe siècle, cette pièce transcrite pour l’archiluth par Thibaut Roussel résonne de manière étonnamment moderne ; elle est jouée cette fois sur l’archiluth de construction moderne signé du luthier Félix Lienhard. La seconde pièce est une Toccata de Giovanni Girolamo Kapsberger. Grand virtuose du luth en son temps, il s’installa à Rome à partir de 1605. Beaucoup de ses contemporains firent les éloges de son talent de compositeur, en particulier de ses innovations quelque peu en contradiction avec les règles du contrepoint en usage à l’époque. On peut notamment citer Athanasius Kircher, prêtre jésuite considéré de son vivant comme « le phénix des savants » pour avoir abordé presque tous les domaines du savoir, lequel a décrit Kapsberger comme un « génie superbe qui avait percé avec succès les secrets de la musique ». Cette Toccata n°VI typique des pièces de Kapsperger se caractérise par une recherche mélodique, un jeu libre et arpégé proche de l’improvisation. Cette pièce empreinte d’une grande sérénité permet d’apprécier la qualité sonore de l’archiluth de Christoph Koch à travers une interprétation techniquement et musicalement parfaite. A l’écoute de cette Toccata, une intégrale des toccatas de Kapsberger par Thibaut Roussel avec cet instrument historique s’impose désormais !
En tête de la partition de la Suite en ré majeur figure le nom de Borgia, en référence à saint François Borgia. Plusieurs noms de saints apparaissent en effet dans les titres des pièces sur le manuscrit, toutes liés à l’environnement jésuite dans lequel ce manuscrit a été copié. Très française dans son style, elle se compose de trois pièces dans laquelle Thibaut Roussel utilise trois instruments différents : l’archiluth Lienhard pour le somptueux Preludium introductif, la guitare dans la Corant afin d’en accentuer la rythmique, et enfin l’archiluth historique du Musée de la Musique pour l’Aria final. Une pièce de toute beauté construite sur un thème suivi de variations dont l’intensité va crescendo, interprétées avec panache par Mathilde Vialle, le virginal se faisant très discret mais indéniablement efficace.

Dans The spirit of gambo, on retrouve sans conteste le style martial, presque militaire, de Tobias Hume qui fit une carrière militaire au service du roi de Suède avant d’être gambiste et de composer pour la viole. On appréciera le rendu d’ensemble très équilibré de cette courte pièce qui valorise à merveille le son de la viole de John Pitts. Il convient aussi de faire mention de la Chacone Prima d’Anthony Poole et de ses brillantes variations, et dans le même registre, Divisions en sol mineur de Francis Withy écrites dans un style très anglais contenant des réminiscences de musique élisabéthaine. Ces deux pièces constituent un exemple magistral de l’art anglais de la diminution, elles sont interprétées de main de maître par Mathilde Vialle qui exploite à merveille le potentiel sonore de la viole de John Pitts.
Ce programme pour le moins cohérent et passionnant, dans lequel plus de la moitié des œuvres présentées sont totalement inédites, offre un panorama intéressant de l’art de la viole en Angleterre en cette fin du XVIIe siècle. Il met en lumière les qualités sonores de deux instruments exceptionnels et chargés d’histoire qui occupent dans cet enregistrement une place prépondérante. Les interventions du ténor Zachary Wilder ajoutent à l’évidence une dimension supplémentaire à cet album servi par une prise de son exemplaire. L’équilibre entre les instruments est totalement judicieux et la richesse du son des deux instruments historiques est parfaitement restituée, dévoilant un paysage sonore à la fois intime et expressif. Il est par ailleurs fascinant d’entendre le résultat de la rencontre de ces deux instruments qui ne se sont jamais croisés par le passé. L’archiluth a en effet une histoire vénitienne, tandis que la viole (qui est le seul instrument subsistant de John Pitts) a connu les salons de musique londoniens dans lesquels, qui sait, elle a peut-être croisé la route d’Henry Purcell ou de John Blow… Enfin, le livret de quarante pages, en français et en anglais est particulièrement intéressant. Il propose avec clarté des informations détaillées permettant une bonne compréhension nécessaire à l’appréciation de la musique, ainsi qu’un accès direct aux manuscrits par QR code. Et l’instrumentation ainsi que la distribution pour chacune des pièces est précisée pour chacune des pièces, ce qui est loin d’être toujours le cas.
Ce récital s’achève dans sur une page nostalgique avec The Last Rose of Summer, ce fameux poème écrit au début du XIXe siècle par Thomas Moore qui donne son titre à l’enregistrement. L’harmonisation réalisée par Thibaut Roussel et Mathilde Vialle sur une ancienne mélodie irlandaise réunit les quatre musiciens pour offrir une conclusion émouvante à ce programme d’une grande richesse.
On peut laisser à Mathilde Vialle le soin de conclure en reprenant un extrait de son texte d’accompagnement dans le livret : « Écouter une musique tombée dans l’oubli et jouée par des instruments restés muets depuis des siècles, c’est partir dans l’immersion d’un voyage dans le temps, découvrir un autre univers sonore, faire l’expérience de ce qui nous reliera toujours au monde du passé: l’émotion intemporelle que la musique nous offre ».

