Terres guerroyées, dames courtisées – Ecco la primavera

Elles font parler les femmes oubliées

Comment faire parler les artistes oubliées ? C’est le défi auquel répond le trio Ecco la Primavera (voir la page). La salle Monteverdi de l’abbaye d’Ambronay est pleine en ce dimanche après-midi. Le temps que le public prenne place, les artistes accordent leurs instruments et, déjà, on entend toute leur prodigieuse puissance.

Cet ensemble composé de trois artistes, lumineuses et talentueuses, est dédié à la musique médiévale. Elles se présentent au festival dans la catégorie « Ambronay Jeunes Talents », véritable ADN du festival. Formées au CNSMD de Lyon, elles nous embarquent dans le magnifique univers de la musique médiévale, répertoire qui n’a pas fini de livrer tous ses secrets. Encore aujourd’hui, de nombreuses questions se posent sur la place des femmes artistes de cette époque. Parfois oubliées ou spoliées, leurs œuvres ont pu être publiées sous un nom d’emprunt masculin. La cinquième partie du programme, Paroles de femmes, répond à cette volonté de les sortir de l’ombre. En plus des textes lus par Armance Merle, des mélodies de cette époque nous parviennent par des œuvres chantées à trois voix. En ce qui concerne le programme, sa construction et sa diffusion, il aurait été intéressant que chaque partie fasse l’objet d’un petit propos introductif. Ces petits interludes sont agréables pour immerger davantage le public, amateur comme expert, dans cette expérience musicale exquise. La figure connue d’Hildegard von Bingen, par exemple, aurait pu être une porte d’entrée pour saisir le public sur un versant historique. Les cinq œuvres anonymes interrogent, tant sur leur origine et leur fonction que sur leur découverte par le trio. En définitive, pour ce programme savoureux, quelques clés de cadrage seraient les bienvenues.

Les artistes débutent de concert avec leur instrument respectif. Dès les premières notes, la flûte double se révèle dans toute sa force et sa vivacité, suivie de près par la harpe gothique, étonnamment vive, et la vièle à la belle sonorité. Leur programme, riche, est composé de quinze œuvres regroupées en cinq parties : Printemps, Terres guerroyées, Dames courtisées, Amours déçues et Paroles de femmes. Certains mouvements sont doux et émouvants quand d’autres font preuve de force et d’un dynamisme vivifiant. Ce programme, frais et entraînant, d’environ une heure, se révèle très bien équilibré. Aussi, le jeu de lumières participe de ce beau moment, par ce léger éclairage orange qui magnifie le lieu et l’expérience. Durant tout le concert, il est très agréable de voir comment la complicité de ces trois artistes rayonne. En plus d’un œil vif et pétillant, elles échangent de nombreux sourires. Toutes les trois arborent une tenue noire avec un pardessus d’un rouge puissant et très vif, à l’image de leur concert.

Ce concert est l’occasion de découvrir un répertoire et des instruments peu connus du grand public.

Le regain d’intérêt pour les musiques folk et traditionnelles – comme avec le groupe Faun (voir le site) – fait dire que la vielle à roue est l’instrument le plus connu de cette famille. Mais sa cousine, la vièle, instrument à cinq cordes frottées, plus ancien que sa cousine à roue, n’est pas en reste. Il en existe plusieurs formes et elle dispose d’un son facilement reconnaissable. Elle a la particularité d’avoir ses chevilles pour tendre les cordes à l’arrière de la tête, ce qui demande une certaine souplesse de corps pour accorder l’instrument. D’une taille plus petite, le dessus de vièle est tout aussi intéressant. En duo avec Juliette Guichard et Manon Papasergio, ces petits instruments prennent une saisissante couleur très rock et dynamique. Cela se confirme surtout dans les phrases musicales répétées où les graves se répondent ; c’est très plaisant à écouter.

Autre instrument original par sa rareté, la flûte double. Il ne faut pas la confondre avec l’aulos, originaire des Cyclades, dont on retrouve de nombreuses représentations iconographiques de l’époque gréco-romaine. La flûte double qui nous intéresse ici est issue du Moyen Âge. Avec ses deux entrées, elle permet une prodigieuse souplesse de jeu. L’artiste peut actionner une seule flûte, l’une après l’autre, ou les deux en même temps. Heureusement pour nous, A. Merle saura en réveiller toute sa beauté.

Ces trois artistes ont brillamment su faire face aux contraintes techniques de leurs instruments. Fabriqués d’après des planches historiques, ces derniers demeurent fragiles et nécessitent une attention particulière. Les instruments de cette époque sont sensibles à l’hydrométrie, ainsi qu’aux températures élevées de ce mois de septembre. « Vous l’aurez compris, la chaleur et les cordes en boyaux ne sont pas les meilleures amies. Mais on vous aura fait un joli concert de grincements à la place. À un moment, on va jouer la suite du programme». Les explications d’A. Merle auront fait rire le public tout entier. Dotées de patience et du savoir-faire expert de J. Guichard, les instruments finissent par plier le genou face aux artistes qui poursuivent leur concert.

À plusieurs reprises, le programme laisse une belle place à la lecture de textes. C’est avec passion, éloquence et une belle théâtralité qu’A. Merle les clame. Voici le printemps, il est temps de tomber amoureux. Certaines œuvres appartiennent au registre des chansons de femme ou d’ami du XIIIème et sont issus de codex, ces manuscrits composés de feuilles pliées en deux, cousus sur le dos : soit l’ancêtre du livre. Aussi, nous avons le plaisir d’entendre les voix des trois artistes qui chantent et psalmodient des airs de cette époque. Elles interprètent leur musique, font vivre la scène qu’elles occupent avec intelligence, et chantent à merveille.

Un programme dense qui donne libre cours à l’interprétation grâce au registre de la monodie.

Magnifiquement défendu, il est dignement applaudi par un public conquis, en témoignent les nombreux échanges qui ont suivi la représentation. Assurément Ecco la Primavera est un trio qu’il faut suivre dans leurs prochaines aventures musicales !

Publié le