Élégance et spiritualité
Le 5 janvier 2023, l’Ensemble Vedado dirigé par Ronald Martin Alonso (voir ici sa biographie), proposait dans le cadre prestigieux de la Chapelle Royale du Château de Versailles la deuxième et la troisième Leçon de Ténèbres d’Alexandre de Villeneuve ainsi qu’un extrait du Miserere. (voir mon compte-rendu). Ces œuvres, écrites pour un dessus et une basse continue, dormaient dans les rayons de la Bibliothèque nationale de France et n’avaient pas été jouées depuis plus de deux siècles et demi. Elles ont été redécouvertes fortuitement par Ronald Martin Alonso qui en a d’emblée saisi l’intérêt musical. Le programme proposé alors par l’Ensemble Vedado et la mezzo-soprano Dagmar Saskova donnait un aperçu prometteur de ces œuvres inédites, lesquelles méritaient à l’évidence d’être enregistrées. C’est désormais chose faite avec l’album intitulé Tenebris, dont la captation sonore a été réalisée en décembre 2023, pour une parution le 30 mai 2025.

Les œuvres inscrites au programme sont pour l’essentiel tirées du Livre de musique d’Église publié à Paris en 1719 et dédiée à Madame d’Orléans, religieuse à Chelles (Marie-Louise Adélaïde d’Orléans, fille du Duc Philippe d’Orléans, Régent du Royaume au moment sa publication). Cet ouvrage se compose de six Motets pour différentes occasions de la vie religieuse (le Saint-Sacrement, la Communion, des prières pour la Béatitude), de neuf Leçons de ténèbres, pour le mercredi, jeudi et vendredi saint, ainsi qu’un Miserere (Psaume tenant lieu de conclusion à l’office de Ténèbres). Pour les situer dans le temps, ces œuvres religieuses sont publiées cinq ans avant les Leçons de Ténèbres de François Couperin et environ un quart de siècle après celles de Marc-Antoine Charpentier.

Conformément aux recommandations du compositeur lui-même, ces Leçons de Ténèbres pouvaient être agrémentées de pièces instrumentales improvisées « pour donner le temps de se reposer à celle qui chantera… ». De ce fait, plutôt que d’improviser, Ronald Martin Alonso a fait le choix d’adjoindre quelques pièces de circonstance, puisées dans un livre de musique instrumentale publié en 1733 par le même compositeur et intitulé Conversations en manière de Sonates. Outre le fait que ces pièces sont de la plume du même auteur, elles permettent accessoirement de découvrir sa musique instrumentale qui revêt le plus grand intérêt, tout en conservant une uniformité de style.
Enfin, les Répons entrecoupant ces Leçons de Ténèbres proviennent du Processionnal pour l’Abbaye Royale de Chelles dont Marie-Louise Adélaïde d’Orléans, dédicataire du Livre de musique d’Église, était entre temps devenue abbesse. Elles ont été publiées en 1726 par Jean-Baptiste Morin, compositeur considéré comme le créateur de la cantate française, qui sera nommé Ordinaire de la Musique du duc Philippe d’Orléans en1701(lequel deviendra Régent en 1715). En 1719, il obtient le poste de maître de la chapelle et de la chambre de l’abbaye royale de Chelles, probablement au détriment d’Alexandre de Villeneuve qui avait dédicacé son Livre de musique d’Église en espérant cette nomination.
Les Leçons de Ténèbres constituent un genre musical liturgique spécifiquement français. En usage au XVIIe siècle et durant la première moitié du XVIIIe siècle (la tradition se poursuivra néanmoins jusqu’à la Révolution). Elles étaient destinées à accompagner cette célébration liturgique propre au rite romain qui se déroulait durant la nuit précédant les jeudi, vendredi et samedi saints. Durant ces trois offices, la tradition voulait que soient progressivement éteints quatorze cierges disposés sur un grand chandelier triangulaire symbolisant l’abandon et la trahison du Christ durant la Passion. Le dernier cierge symbolisant le Christ était installé derrière l’autel à la fin du dernier office, pour être ensuite rallumé le jour de Pâques afin de symboliser la Résurrection. Le texte de ces Leçons de Ténèbres provient du Livre des Lamentations de l’Ancien Testament de la Bible. Attribué au prophète Jérémie, il se décompose en cinq chapitres poétiques dans lesquels le prophète se lamente de la destruction de Jérusalem et de son temple par l’armée babylonienne aux alentours de l’an 587 avant Jésus Christ et dans lesquels il met en garde le peuple juif contre le châtiment de Dieu. Enfin, il est utile de rappeler que durant la Semaine Sainte, toute représentation d’opéra était à l’époque interdite, de ce fait, le public se pressait donc à l’office de manière à pouvoir entendre ses chanteuses favorites dans un tout autre contexte.
C’est une pièce de la Troisième suite des Conversations en matière de sonates intitulée Lentement et très tendrement qui tient lieu d’introduction au programme. Elle permet d’apprécier d’entrée un travail soigné de l’ensemble Vedado sur le son, l’ornementation et les nuances. La sonorité de la viole de Ronald Martin Alonso est ample, riche en harmoniques, le théorbe de Damien Pouvreau livre un accompagnement tout en subtilités et en raffinement aux côtés du clavecin empreint de délicatesse de Laurent Stewart. Ce Prélude laisse aussitôt la place à la Première leçon de Ténèbres du Troisième jour, dans laquelle on peut apprécier le timbre rond et chaud de la voix de Dagmar Saskova qui fait merveille dès les premières mesures. La musique, qui peut sembler austère au premier abord, se caractérise par l’emploi de mélismes propre à la musique religieuse. Au fil de l’écoute, la diction se révèle irréprochable, le choix judicieux de la prononciation gallicane du latin ajoute à la rigueur historique de l’interprétation. Dagmar Saskova joue avec talent sur les variations de tempos, les silences, déployant un art subtil de l’ornementation. Chacune des strophes se caractérise par une atmosphère propre à laquelle contribue également l’alternance entre l’orgue positif et le clavecin ; par ailleurs on relèvera l’utilisation par le compositeur de dissonances dans son écriture musicale visant à en accentuer le caractère dramatique.
Les Répons chantés a capella comme le veut la tradition sont particulièrement réussis. D’une grande sobriété, ils dégagent à la fois une ferveur profonde et une certaine sérénité. Mais ces Leçons de ténèbres usent à loisir de contrastes. La Seconde Leçon de Ténèbres du Troisième jour (Aleph. Quomodo obscuratum est) résume à elle seule toute l’ambiguïté intrinsèque à cette musique religieuse qui s’inscrit entre austérité apparente et sophistication. Citons également Asperges me hyssopo dans le Miserere, une strophe d’une grande élégance qui allie avec brio une expressivité presque théâtrale et une belle virtuosité vocale.
Mais après l’écoute de cet enregistrement qui témoigne de la profondeur spirituelle de cette musique unique et spécifiquement française, une question se pose néanmoins… Qu’est ce qui a pu susciter chez Ronald Martin Alonso, cubain d’origine ayant baigné dans la culture sud-américaine, cette passion pour la musique baroque française au point de la jouer lui-même et de la diriger ? « Ça vient de ma première rencontre avec la musique du film Tous les matins du monde. La musique de Marin Marais [voir mon compte-rendu de l’enregistrement de l’ensemble Vedado intitulé Le Grand Ballet], Sainte-Colombe et… l’extrait des leçons de ténèbres de Couperin ! ». Une réponse incroyable et bien souvent entendue, évoquant ce film intemporel d’Alain Corneau tiré du roman du même nom de Pascal Quignard qui a depuis 1991 fait naître bien des vocations… jusqu’à Cuba !
Ce programme totalement inédit, particulièrement bien pensé et bien construit, met parfaitement en lumière un chant à la fois virtuose et intense qui témoigne de la spiritualité d’une époque. Sa beauté sombre, d’une grande sobriété, souligne la puissance dramatique contenue dans le texte du prophète Jérémie tiré de la Bible. Mais il est utile accessoirement de rappeler que ces pages émanent d’un compositeur qui était également membre du clergé. Cet enregistrement chargé d’émotion et propice au recueillement est servi par une prise de son d’une grande clarté, qui aurait toutefois peut-être nécessité un soupçon de réverbération supplémentaire. Mais ceci reste une question de goût personnel, ce joyau du répertoire sacré du début du XVIIIe siècle demeure assurément une bien belle découverte. Quant aux intermèdes provenant des Conversations en manière de Sonates, le peu qu’il est donné d’entendre dans le programme mériterait également qu’un enregistrement leur soit entièrement consacré. Peut-être un projet à envisager dans le futur pour l’Ensemble Vedado… ?

