Susanna à Leeds : Une épure baroque traversée de flux contemporains
Haendel compose Susanna en 1749, à une époque friande d’oratorios exaltant la vertu féminine. L’intrigue – inspirée du Livre de Daniel – relate comment Susanna, épouse fidèle, est prise pour cible par deux notables lubriques dont elle repousse les avances, avant d’être faussement accusée puis finalement innocentée. Ce récit édifiant sur la chasteté et l’abus de pouvoir résonne de façon troublante à l’ère du mouvement #MeToo. La nouvelle production d’Opera North au Grand Théâtre de Leeds en offre une relecture scénique percutante, centrée moins sur la « vertu » de l’héroïne que sur son intégrité et sa résistance face à la violence de genre. La metteuse en scène Olivia Fuchs jette un regard contemporain sur ce propos, dénonçant sans détour la corruptibilité des puissants et la facilité avec laquelle l’opinion publique se retourne contre une femme victime.
Le spectacle est conçu comme un véritable opéra-ballet moderne. Il marque la quatrième collaboration entre Opera North et la compagnie Phoenix Dance Theatre. Neuf danseurs participent à l’action, et leurs interventions chorégraphiées s’entrelacent à la musique pour en amplifier le sens. À cela s’ajoute une composante originale d’inclusion : une interprète de Langue des signes britannique (BSL), Tianah Hodding, intégrée à la mise en scène. Bien loin de rester figée en marge, celle-ci évolue parmi les protagonistes tel un témoin silencieux, « une sorte de chœur à elle toute seule qui réagit et commente l’action ». Ses gestes – parfois repris en écho par les choristes eux-mêmes – soulignent la structure des vocalises et renforcent la puissance d’évocation du livret. L’ensemble de ces éléments fait de Susanna un objet scénique hybride, où chant, danse et langage des signes se complètent pour raconter l’histoire sur plusieurs niveaux.
Visuellement, la scénographie de Zahra Mansouri transpose l’intrigue dans un présent intemporel qui universalise le propos. La scène s’ouvre sur une célébration nuptiale aisément reconnaissable : Suzanne et Joachim fêtent leur bonheur conjugal entourés de leurs proches, dans un cadre moderne. Dès ce duo initial de tendresse, deux danseurs incarnent en parallèle le jeune couple, exprimant physiquement leur complicité amoureuse. Plus tard, lorsque Joachim est parti en voyage, Suzanne cherche refuge de la chaleur dans son jardin : une véritable baignoire trône sur scène. Tandis que la soprano entonne le délicieux air Crystal streams in murmurs flowing (aux « flots cristallins murmurants ») dans l’intimité de son bain, une danseuse en surgit, figurant l’éveil des plaisirs sensuels de ce moment secret. Cette image audacieuse souligne la féminité épanouie de Suzanne, qui contraste avec la soudaine irruption des deux vieillards voyeurs. Marcus Jarrell Willis signe une chorégraphie tour à tour poétique et dramatique : à l’acte II, au moment de la tentative d’agression, il déploie ainsi un dispositif saisissant de trois groupes de trois danseurs entourant Suzanne, traduisant en mouvement la menace croisée des deux vieillards et le désarroi de l’héroïne.
La mise en scène d’Olivia Fuchs reste globalement fidèle au déroulé du livret biblique, tout en y apportant des trouvailles percutantes. Après la scène du bain, lorsque Suzanne est traînée en justice sous l’accusation infâme d’adultère, le décor dépouillé fait apparaître un austère autel de pierre : une évocation de l’échafaud sacrificiel sur lequel la foule fanatique s’apprête à la faire exécuter. Autour d’elle, les choristes israélites forment une masse oppressante. Fuchs met en scène la déchéance publique de Suzanne de manière très physique : les témoins l’encerclent et la couvrent de leurs mains salissantes, geste symbolique d’une réputation souillée par le mensonge. L’impact visuel est fort, d’autant qu’au même moment le chœur clame la fureur du ciel contre tant d’impiété. Enfin, l’arrivée in extremis du prophète Daniel – dépeint ici comme un jeune outsider à l’allure rebelle – fait basculer la scène du jugement en dévoilant la perfidie des deux accusateurs. La scénographie ne nécessite aucun artifice superflu pour ce dénouement : il suffit d’un stratagème intelligemment mis en espace (les deux vieillards interrogés séparément aux deux extrémités du plateau) pour que l’évidence de leur mensonge éclate. Dans la scène finale, Suzanne est réhabilitée et tous les personnages joignent leurs voix pour célébrer son innocence. Les danseurs de Phoenix invitent alors les choristes à les rejoindre dans un tableau festif qui clôt l’ouvrage sur une note chorale exultante – image d’une communauté enfin réunie dans la vérité.
Musicalement, cette production se révèle tout aussi aboutie. Le rôle-titre de Suzanne est tenu par la soprano Anna Dennis, véritable pilier du spectacle. Véritablement habitée par son personnage, elle sait en traduire toutes les facettes : l’innocence, l’amour, la détresse, puis l’indignation farouche. Sa voix lumineuse brille d’abord dans l’air pastoral Crystal streams in murmurs flowing, qu’elle chante avec un legato onctueux et un timbre ravissant, faisant scintiller chaque « murmure » de cette eau imaginaire. Plus tard, confrontée à ses agresseurs, elle livre une prestation saisissante dans If guiltless blood be your intent, I here resign it – son grand air de défi où Suzanne, se déclarant prête à mourir innocente, fait front à l’injustice. Anna Dennis y fait preuve d’une fermeté incandescente, projetant des aigus d’acier sur les mots fearless of death. La mise en scène prend ici une liberté dramatique bienvenue : l’un des Vieillards interrompt brutalement cet air en tentant de bâillonner Suzanne, mais celle-ci reprend de plus belle son aria interrompu, avec une énergie redoublée. Ce moment, magnifié par un éclairage cru, est l’un des sommets de la soirée. Dans le final, Suzanne a même l’occasion scénique d’asséner quelques coups bien mérités à ses persécuteurs, tandis que sa voix s’élance dans de vertigineuses coloratures victorieuses. Cette dernière aria à vocalises – véritable feu d’artifice de soprano – est menée tambour battant par Anna Dennis, couronnant son portrait d’une héroïne à la fois vertueuse et combative.
Aux côtés de cette Suzanne exceptionnelle, les autres solistes convainquent eux aussi. Le contre-ténor James Hall prête à Joachim (l’époux de Suzanne) sa voix chaude et agile. Sincère et touchant, il excelle dans l’air On fair Euphrates’ verdant side, où le mari exilé loin de sa femme contemple la nature sans trouver de joie en l’absence de son amour. James Hall y déploie de superbes phrasés et des ornements élégants, exprimant avec mélancolie la langueur de Joachim. Si le rôle de ce dernier reste en retrait dans l’intrigue (il ne revient qu’à la toute fin pour apprendre l’innocence rétablie de son épouse), Haendel lui réserve un duo final d’une exquise beauté aux côtés de Suzanne. Le couple y chante enfin réuni, et leurs deux voix s’entremêlent dans de gracieuses harmonies, concluant l’oratorio sur une image d’amour restauré. Hall et Dennis exécutent à cette occasion une délicate cadence à l’unisson, point d’orgue vocal qui a enchanté le public.
Le baryton-basse Matthew Brook incarne Chelsias, le père de Suzanne, avec la noblesse attendue. Sa voix sonne avec ampleur et autorité, en particulier dans les récits où il exprime la fierté paternelle envers la vertu de sa fille. On regrette toutefois que, pour des raisons de mise en scène, le chanteur ait parfois été positionné un peu en retrait sur scène durant ses airs, ce qui a pu nuire à l’impact sonore de ceux-ci. Son air Who fears the Lord may dare all foes (Qui craint Dieu peut affronter tous les ennemis) – profession de foi morale de Chelsias – manque ainsi d’un rien de projection, de même que Raise your voice to sounds of joy, morceau de réjouissance où il invite à rendre grâce. Néanmoins, Brook campe un Chelsias crédible, figure bienveillante dont les graves résonnants contrastent avec les voix perçantes des accusateurs.

La jeune soprano Claire Lees, issue du chœur d’Opera North, se voit confié le rôle du prophète Daniel. Son apparition au dernier acte marque un tournant décisif : vêtue de façon moderne et décontractée, elle détonne au milieu de l’assemblée rigoriste – presque une « new age Daniel » aux cheveux longs et à l’allure d’activiste, si l’on en croit l’intention de la mise en scène. Claire Lees impose immédiatement sa présence et sa voix claire, qui apporte une fraîcheur juvénile au plateau. Elle négocie avec brio l’aria Chastity, thou cherub bright (Chasteté, chérubin radieux), véritable ode à la vertu triomphante. Son timbre lumineux et ses aigus assurés font de ce passage un moment d’une grande pureté, soulignant le message moral de l’œuvre. Cette artiste, presque inconnue du grand public, s’illustre ainsi joliment dans un rôle pourtant bref mais crucial.
Face à eux, les deux Elders (Vieillards) – interprétés par le ténor Colin Judson et la basse Karl Huml – forment un duo de prédateurs particulièrement répugnants. Haendel a injecté une dose de dérision satirique dans la partition de ces faux dévots lubriques, mais la production les dépeint sans caricature, insistant sur leur duplicité dangereuse. Judson et Huml, physiquement et vocalement très contrastés (l’un ténor petit et nerveux, l’autre grande basse imposante), incarnent avec un réalisme glaçant ces notables calculateurs. Leurs voix se mêlent efficacement dans les récitatifs conspirateurs, et chacun brille dans ses airs: tantôt mielleux pour feindre la vertu, tantôt orageux pour proférer leurs fausses accusations. On notera au passage la performance convaincante de Dean Robinson en Juge intègre, et d’Amy Freston en Servante, contributions plus modestes mais bien exécutées qui complètent cette solide distribution vocale.

Le Chorus of Opera North mérite une mention enthousiaste. Très sollicité tout au long de l’oratorio, le chœur joue presque un personnage à part entière, représentant tantôt le peuple d’Israël en exil, tantôt la foule babylonienne versatile. Dirigé de main de maître, il impressionne par sa puissance et sa précision, autant dans le chant que dans les mouvements intégrés à la mise en scène. Les choristes d’Opera North, rompus à ce répertoire, offrent des moments d’une beauté saisissante – en particulier lors des grands chœurs à message moral qui ponctuent l’ouvrage. L’un des sommets est le chœur Righteous Heav’n beholds their guile (Le Ciel juste contemple leur perfidie), où la partition de Haendel déchaîne des images frappantes pour promettre le châtiment divin des méchants. Sur un tempo allant, le chœur dépeint ainsi tour à tour l’éclair vengeur fendant le ciel (Bolt shall quickly fly, darted through the flaming sky), la colère de Dieu plus rapide que le vent (Wrath divine outstrips the wind), le grand chêne millénaire déraciné par la tempête et le torrent furieux emportant tout sur son passage. Ces effets de peinture musicale – si évocateurs dans l’écriture haendelienne – sont rendus ici avec éclat par les artistes d’Opera North. Le chef a clairement soigné ces détails : les entrées foudroyantes des pupitres, les nuances dynamiques et l’articulation précise des vocalises illustrent parfaitement la violence des images bibliques. Le résultat donne le frisson, et l’on savourait à chaque instant la grandeur baroque de ces interventions chorales magistrales.
Dans la fosse, l’Orchestra of Opera North, dirigé par Johanna Soller, contribue largement à la réussite de la soirée. Johanna Soller, spécialiste reconnue de la musique baroque, mène ses troupes depuis l’un des deux clavecins de continuo, imprimant à l’ensemble une remarquable cohésion stylistique. Son approche conjugue la chaleur d’un son ample (les cordes de l’orchestre de théâtre donnant une assise généreuse aux arias les plus lyriques) et la légèreté appropriée aux danses et aux moments pastoraux. La cheffe obtient des équilibres très soignés : jamais les solistes ne sont couverts par l’orchestre, et chaque ligne instrumentale importante (notamment les interventions des hautbois et bassons, ou les traits de violons illustrant la nature) ressort avec clarté. On sent également une attention particulière portée aux tempi, judicieusement choisis pour chaque numéro. Par exemple, Crystal streams baigne dans un calme Andante propice à la contemplation, alors que « Righteous Heav’n file avec l’urgence dramatique nécessaire. De même, les da capo des airs sont agrémentés de subtiles variations et broderies (ajoutées par les solistes comme le veut la tradition) que l’orchestre accompagne avec finesse et flexibilité. Hormis quelques très rares décalages des cordes en début de série, rapidement corrigés, l’orchestre s’est montré solide et investi du début à la fin. Cette interprétation instrumentale allie donc précision et élan narratif, servant idéalement le propos de Haendel.
Opera North réussit ainsi la gageure de transformer Susanna – oratorio rarement monté sur scène – en un spectacle total captivant. La collaboration avec le Phoenix Dance Theatre et l’intégration inventive de la langue des signes britannique enrichissent considérablement la narration, sans jamais trahir la musique de Haendel. Au contraire, ces ajouts renforcent l’impact émotionnel et la lisibilité dramatique de l’ouvrage. Cette Susanna apparaît ainsi comme une relecture à la fois respectueuse et audacieuse, qui met en lumière la modernité inattendue de l’oratorio. Derrière le triomphe final de l’innocence (et de la Chasteté chantée par Daniel) sur la calomnie, on entrevoit en filigrane une dénonciation toujours actuelle des abus de pouvoir et de la manipulation de l’opinion. Opera North livre un message d’espoir en musique : face à l’injustice, la vérité finira par prévaloir, à l’image de Suzanne dont l’honneur est restauré et qui peut chanter victoire entourée des siens. Voilà un spectacle édifiant et émouvant, qui prouve que le théâtre baroque, intelligemment revisité, peut toucher le public d’aujourd’hui en plein cœur.

