Stabat Mater – Scarlatti

Une immense richesse musicale

Ce Stabat Mater pour soprano, alto, deux violons et basse continue est une commande de la Confraternité napolitaine des Chevaliers de la Vierge des Douleurs écrite probablement en 1724. Il s’agit du dernier des trois Stabat Mater écrits par Alessandro Scarlatti (dont celui de 1723 est perdu). En 1736, la même confrérie commandera à Pergolèse ce qui deviendra son célèbre Stabat Mater, pour remplacer celui de Scarlatti, alors jugé démodé.

A l’écoute, on est pourtant frappé par l’immense richesse musicale des dix-huit pièces qui composent l’œuvre. Elle comporte cinq magnifiques duos et deux récitatifs confiés à la voix d’alto. Les formes sont éminemment variées, Scarlatti prend de grandes libertés d’écriture, laquelle s’éloigne beaucoup des canons de l’époque, ose des sonorités surprenantes qui donnent à l’œuvre une dimension très moderne tant l’inventivité y est grande. On note aussi, de ci de là, ce qui ressemble fort à des motifs repris par Pergolèse…

Globalement, ce Stabat Mater se distingue de ses semblables par une expression parfois presque crue de la douleur et de la souffrance qui revêtent une dimension humaine mais aussi par des libertés stylistiques rares dans des œuvres religieuses de commande, comme ces nombreuses ruptures de lignes, ou la raucité de certaines sonorités.

Cette originalité, cette modernité, cette évidence, cette ambiance sombre et presque torturée sont parfaitement rendues par La Palatine dont l’effectif est exactement construit sur la partition. La direction de Guillaume Haldenwang, depuis son clavecin, est particulièrement attentive et soucieuse des équilibres et des climats qui s’enchaînent de façon très expressive.

Dès le premier numéro, on est captivé par le duo que forment la soprano Marie Théoleyre et le contre-ténor Rémy Brès-Feuillet et par leur complicité avec les instrumentistes. Les deux timbres se marient à merveille, déroulant un tissu somptueux pour cette œuvre magistrale. Mais au-delà de l’harmonie des timbres on ne peut que remarquer la grande proximité des techniques et des styles qui siéent superbement à cette œuvre d’interprétation difficile. Tous leurs duos seront parfaitement réussis dans des styles expressifs et parfaitement articulés entre les deux solistes, en particulier le Tui nati vulnerati, profondément émouvant.

© Bertrand Pichène

Marie Théoleyre déploie une voix limpide, très expressive, très fluide. La voix est longue, le chant engagé. Une technique solide lui permet d’affronter sans faillir la virtuosité de l’écriture. L’expressivité est présente dans chacune de ses interventions, de la plus profonde spiritualité jusqu’à des accents presque violents (Qui est homo).

Rémy Brès-Feuillet est peut-être encore plus impressionnant que sa partenaire. La voix est puissante et souple, le timbre est chaud, vibrant et le chant est conduit avec passion, traduisant un engagement de chaque instant. Si la technique éprouvée permet les vocalises parfaites du Quis non posset contristari, le Sancta Mater est puissant et orné d’accents tragiques. Les deux récitatifs étaient tout à fait bouleversants mais le sommet a été le Fac me vere tecum flere, dans lequel le soliste est à contretemps de l’orchestre, et qui a été chanté comme un sanglot.

Cette œuvre puissante a été précédée dans le programme par d’autres pièces de Scarlatti qui ont permis de mettre en valeur les grandes qualités de la formation orchestrale et des deux solistes.

La nef bondée de l’abbatiale a salué debout l’exécution de cette œuvre. En remerciement et en guise de bis, La Palatine a interprété le premier verset du Stabat Mater de Pergolèse.

Ce fut un concert révélateur de la puissance de cette œuvre, et porteur d’une émotion qui est rare.

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