Pergolèse et son temps
Après L’Olimpiade donné la veille dans la cour des Hospices (voir notre compte-rendu), ce concert rendait de nouveau hommage à Jean-Baptiste Pergolèse, mort il y a 290 ans. Il marquait aussi le retour, après vingt-trois ans d’absence, d’Emmanuelle Haïm au Festival de Beaune tandis que Julia Lezhneva y chantait pour la première fois, comme le rappela en préambule Maximilien Hondermack, délégué général. Outre les interprètes, un des autres atouts de ce concert était nous semble-t-il son programme, bâti pour replacer la musique de Pergolèse parmi d’autres compositeurs ayant comme lui fréquenté les conservatoires napolitains. Rappelons qu’au début du XVIIIe siècle, Naples comptait pas moins de quatre conservatoires. Ceux-ci ont attiré des compositeurs – qui y furent élèves ou enseignants – dont la renommée a ensuite rayonné dans l’Europe entière et contribué au prestige de « l’école napolitaine ».
Le programme s’ouvre par le Concerto n°5 en la majeur pour cordes de Francesco Durante (1684-1755). Rare compositeur napolitain d’importance à n’avoir écrit aucun opéra, Durante s’est consacré à la musique religieuse et à l’enseignement, mais aussi à la musique instrumentale. Le Concerto n° 5 est extrait des 8 Concerti per quatertto, qui constituent un laboratoire expérimental du genre. Il propose une structure en trois mouvements, avec deux mouvements vifs encadrant un mouvement lent, qui allait s’affirmer plus tard comme un format obligé du genre. Son exécution témoigne des qualités instrumentales du Concert d’Astrée : un Presto à l’ampleur majestueuse, mené par Emmanuelle Haïm au claviorganum ; un Largo dans lequel l’auditeur savoure le moelleux des cordes, unies dans un long frémissement ; un Allegro traversé d’une vive tension.
La première pièce chantée est le Salve Regina de Domenico Scarlatti (1685-1757). Né à Naples et l’un des fils du célèbre Alessandro Scarlatti (1660-1725), Domenico était contemporain de Haendel, qu’il croisera à Rome au début du siècle et auquel il se serait mesuré au clavecin et à l’orgue dans le palais du cardinal Ottoboni. Le Salve Regina date de 1756 ; il compte parmi ses ultimes compositions. Dès les premières paroles (Salve Regina, Mater misericordie), le contre-ténor Carlo Vistoli nous gratifie d’aigus éblouissants. D’une grande netteté, sa diction rend le texte particulièrement intelligible. Les ornements de la reprise de Ad te clamamus sont proprement stupéfiants ; leur succède un Eia ergo énergique, appuyé d’une expressivité vocale et physique qui souligne chaque mot du texte. L’œuvre se conclut sur un Amen triomphant, aux accents majestueux de l’orgue, suivi de chaleureux applaudissements.
En miroir, le Salve Regina de Leonardo Leo (1694-1744) est interprété par la soprano Julia Lezhneva. Celle-ci paraît dans une ample robe de tulle jaune, pailletée d’or, d’apparence féerique… Elle se montre parfaitement à son aise dans cette pièce très ornée ; dès le Ad te clamamus, elle nous livre des mélismes confondants de légèreté et de grâce. Elle alterne aussitôt avec un Ad te suspiramus emprunt de tristesse méditative, montrant son aptitude à s’emparer d’affects variés. Elle multipliera encore ses gracieux ornements dans les passages suivants (notamment dans le O clemens), pour le plus grand bonheur des spectateurs qui la couvrent d’applaudissements.
La seconde partie du concert débute avec la rare Sinfonia funebre de Pietro Antonio Locatelli (1695-1764). Formé notamment par Arcangelo Corelli (1653-1713), Locatelli est surtout connu pour son rôle dans le développement de la technique du violon. La Sinfonia funebre entoure des circonstances particulièrement dramatiques de la vie du compositeur, qui l’écrivit pour accompagner les obsèques de son épouse. Elle s’ouvre par un Lamento, au rythme Largo alourdi par une insondable tristesse. Le mouvement suivant, Alla breve ma moderato, nous libère de cette gravité mais demeure traversée de poignantes descentes dans les graves, qui évoquent des traits douloureux. Le Grave au motif répétitif se fait l’écho d’une peine lancinante. Après un court Non presto, le dernier mouvement, intitulé La Consolazione, au rythme allant, dessine le retour de l’espoir.
Le Stabat Mater constituait évidemment la pièce la pièce la plus attendue de ce concert. Les premières paroles mettent en évidence à quel point les voix de la soprano et du contre-ténor se mêlent harmonieusement ; nous apprécierons encore cet équilibre dans toutes les parties chantées en duo, sans qu’une voix prenne le pas sur l’autre. La complicité des deux chanteurs est particulièrement éclatante dans le tremblant Pro peccatis, empli d’émotion, ou encore dans le Fac ut ardet aux ornements tournoyants. Sans surprise, les parties solo confirment les qualités de chaque artiste observées dans les pièces précédentes. De Julia Lezhneva nous retiendrons particulièrement les Cujus animam et Sancta Mater, aux ornements très délicats, et la fulgurante attaque qui ouvre Inflammatus et accensus. Chez Carlo Vistoli, nous apprécions encore une fois la qualité du phrasé et de la diction, le Vidit suum aux poignants ornements de douleur ou encore le bouleversant Fac me plagis. Tous deux nous livrent une émouvante prière finale (Quando corpus morietur), accompagné avec une infinie délicatesse par le Concert d’Astrée, avant un éclatant Amen conclusif qui se prolonge en impressionnants mélismes. Assurément une interprétation mémorable de cette œuvre, qui ne manque pourtant pas de versions de très bon niveau. Le public ne s’y est pas trompé, qui s’est répandu en sonores applaudissements et a rappelé les artistes à plusieurs reprises.

