Stabat Mater – Pergolèse

Quelques larmes sur un Stabat Mater napolitain

Le 18 janvier 2025, le Théâtre des Champs-Élysées (TCE) a représenté Un Stabat Mater napolitain, interprété par Le Poème harmonique, sous la direction de Vincent Dumestre qui reprend, plus ou moins, leur enregistrement Stabat Mater – Marian Music from Naples de 2001. Napolitain, le concert l’a été certainement ; tout Naples était là : les danses traditionnelles de Campanie, les pleurs des prefiche vêtues de noir aux funérailles, la saleté des rues et la pureté des églises romanes. Mais ce « Naples de Pergolèse, 1710-1736 » célébré à l’avenue Montaigne a été aussi irrationnel et indigeste qu’une hostie aux anchois.

Les lumières ne sont pas encore éteintes qu’on entend, au loin, trois hommes entonner un Stabat Mater ; puis, non, soudain, c’est une tarentelle et ils entrent sur scène, sur les rythmes joyeux de l’ensemble, un air traditionnel napolitain chanté pendant la Semaine Sainte (Mo’è benuto il Giovedì Santu). Mais l’énergie originelle de la musique n’y est pas et ce, malgré les tambourins, les voix de sourire, la bonne volonté des cris braillés : c’est la vivacité de Naples, mais sans ses extrêmes, une vivacité de bon élève. Alterner solennité religieuse et couleurs populaires ternit le profane et trivialise le sacré.

Nous revoilà maintenant aux pieds du calvaire avec le Stabat Mater du Manuscrit de Monopoli. Le TCE, plongé enfin dans l’obscurité, a des allures d’une crèche napolitaine : les deux ténors (Serge Goubioud et Hugues Primard) et le baryton (Emanuel Vistorky) entonnent un plain-chant, quand la soprano (Lauranne Oliva) et la mezzo-soprano (Eva Zaïcik) jouent les anges, en pleine lumière, perchées au premier balcon, nous laissant perplexes face à ce mélange hétéroclite.

Soudain, nouveau tableau : Concerto per quartetto n°1 par Francesco Durante, élève de Scarlatti, maître de Pergolèse. Le Poème harmonique exécute froidement cette pièce qu’on doit bien qualifier d’un peu ennuyeuse ; les rythmes sont trop appuyés, les nuances trop marquées, l’ensemble se prive de largeurs ; cela manque de couleur, de soleil, de douceur.

Enfin, l’orchestre se ré-accorde et se prépare à jouer Pergolèse. Son Stabat Mater a longtemps été considéré comme un modèle de style pour la musique sacrée. Probablement commandée par le duc de Maddaloni, l’œuvre est composée en 1735-1736, dans les derniers mois de la vie de Pergolèse, mort tuberculeux à 26 ans. Son succès extraordinaire, ininterrompu jusqu’à ce jour, explique la conservation de nombreux manuscrits qui, par leur grande renommée, ont inspiré des compositeurs comme Bach (voir la chronique) ou encore Mozart.

Le Stabat Mater du Manuscrit d’Ostuni, proposé en introduction, rappelle le mysticisme de Jacopone da Todi, franciscain du XIIIe siècle, poète auteur du célèbre Stabat Mater qui suit dans la foulée : voilà le « tube » Stabat mater dolorosa (I) qui reflète l’équilibre parfait que maintiendront tout le long de la pièce orchestre et chanteuses. La soprano Lauranne Oliva a une voix fraîche comme une brise marine sur la terrasse de la chartreuse Saint-Martin de Naples, mais solennelle comme son cloître de marbre blanc. Elle excelle dans les pianissimi, notamment dans son interprétation du Vidit suum dulcem natum (VI), la voix mourante sur les cordes à l’arrière. Cependant, elle manque d’amplitude : dans le duo final, elle est noyée dans l’orchestre, bien audible uniquement lorsqu’elle sort la tête de l’eau pour expirer ses Amen. Elle ne bénéficie pas de la même maîtrise, sûre et posée, que sa partenaire Eva Zaïcik, mezzo à la voix souple et ample. Dans leurs duettos, dont le Fac, ut ardeat cor meum (VIII), on le ressent bien : l’une chante la musique de Pergolèse, l’autre la joue. Cette dernière a fait forte impression dans Fac ut portem Christi mortem (X), en vocalisant sur une ligne de cordes, ce qui signe là un bel aria du XVIIIe siècle.

La tarentelle est une danse censée guérir les morsures de tarentules, les araignées mythiques de Tarente : est-ce peut-être à cause de ce sortilège que, dans ce Stabat mater napolitain proposé par Dumestre, nous n’avons pas su nous « faire porter la mort du Christ et revivre son douloureux sort et ses plaies » (« fac ut portem Christi mortem/ Passionnis fac consortem / Et plagas recolere », X) ?

(Ce concert sera diffusé le 18 février à 20 heures dans Le concert du soir sur France Musique).

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