Voyage gourmand dans la Venise baroque
Un temps de causerie avant concert
Du 11 au 21 juillet 2026 s’est tenue la 28ème édition du Festival baroque du Pays du Mont-Blanc (voir le site). Dix événements dans dix villes différentes, clôturés par le concert de ce soir. Pour l’occasion, la Médiathèque de Sallanches Ange Abrate a diffusé un concert et édité un écrit avec une large sélection d’œuvres autour du Festival. Ce concert, gourmand et riche de saveurs baroques, évoque bien cette période où l’Europe du XVIIIème siècle découvre de nouveaux charmes qui infusent le monde des arts. La profusion de ces mets métamorphose aussi bien les habitudes alimentaires que l’imaginaire des compositeurs. À l’image de ce programme, les concerts de l’époque baroque transforment ces expériences musicales en banquet où la musique, comme les saveurs, défile. Plus qu’un concert, ce festival est une expérience des sens entre contraste et subtilité.
Précédé d’une causerie à l’Auditorium du Palais de Megève, ce temps d’échange est un moment privilégié à bien des égards. Amateurs confirmés comme novices jouissent d’apports de clés d’écoute propres au concert, à la programmation, à la rencontre entre le festival et les artistes. Pour une autre part, il est une véritable introduction à l’œuvre d’Antonio Vivaldi et offre des explications précieuses. Il emmène le public au-delà d’une première écoute et donne des précisions sur un instrument, une tessiture, une posture artistique… Enfin, il constitue une occasion unique de rencontrer les artistes en dehors du temps dédié au concert. En compagnie d’Ophélie Gaillard, violoncelliste et directrice artistique, et de Carlo Vistoli, contre-ténor, nous entrons au cœur de la Venise du XVIIIème siècle. Une époque festive où les mœurs rigides cèdent le pas à la fête derrière les masques du carnaval, pour le meilleur et pour le pire. L’époque est marquée par la septième guerre vénéto-ottomane et l’annexion des domaines vénitiens à l’Autriche, avant qu’ils ne reviennent dans l’Empire de Napoléon Bonaparte.
Violoncelliste de renom, Ophélie Gaillard est aussi à la tête de l’Ensemble Pulcinella, en référence au personnage de la commedia dell’arte. L’élément déclencheur de son amour pour la musique est un concert de musique de Jean- Sébastien Bach. L’aventure musicale avec son violoncelle, fabriqué en 1725, dure depuis maintenant 22 ans « il faut être disponible et accepter que l’instrument nous amène quelque part […] j’aime son côté irrévérencieux […] ces instruments sont des trésors». Ce soir, c’est une ultime présentation, l’instrument est appelé à vivre d’autres aventures. Notons que le premier concert de l’Ensemble Pulcinella a eu lieu il y a vingt ans à Cordon, berceau de ce festival. « On a la passion de notre métier ». En octobre prochain, l’ensemble sortira un album intitulé Venezia sottosopra (Venise sens dessous-dessus), une délicieuse plongée dans la Venise baroque. « Bravo à tous les bénévoles, bravo à ce festival ! ».
Formé à Venise, Carlo Vistoli intègre en 2015 le Jardin des Voix des Arts Florissants. Déjà en 2017, BaroquiadeS rencontrait ce jeune talent qui n’a pas fini de nous éblouir (voir l’entretien). Il se produit régulièrement en France ; la culture de part et d’autre des Alpes est une richesse très importante pour lui. Le programme de ce soir, autour des œuvres d’A. Vivaldi, fait place au Roland furieux (Orlando furioso). Comme nous le précisions dans notre article à propos du concert Furioso, le spectre vocal du contre-ténor est plus large qu’il n’y paraît. Contrairement aux sopranistes, C. Vistoli ancre sa voix dans le répertoire des contre-ténors à la tessiture large, pouvant embrasser les aigus comme les graves. Son talent lui permet de se produire dans de nombreux festivals, aussi bien en Europe qu’ici, dans le Pays du Mont Blanc.
Ce temps d’échange est aussi l’occasion de découvrir ou redécouvrir les affiches qui ont précédé ce festival, une part d’histoire dans ce beau pays de montagne. Nous en proposons quelques-unes ici.
Une plongée haute en couleur dans la Venise du XVIIIème siècle
La soirée s’ouvre par un mot d’accueil de Delphine Chatrian, présidente du Festival, une passionnée adepte de l’événement et fort sympathique. Rejointe par le maire de Megève, elle remercie le directeur artistique, Franck Emmanuel Comte, retenu sur un autre festival. D. Chatrian met en avant ce qui permet à ce Festival de tenir debout pour sa 28ème édition. L’équipe des techniciens et surtout celle des bénévoles qui en assurent, conjointement, toute la logistique, sont très vivement remerciés par l’ensemble des spectateurs : « le festival repose exclusivement sur leurs épaules ». Enfin, c’est grâce à un savant maillage entre passionnés et partenaires que ce festival est rendu possible depuis 1998.
Maintenant « nous accueillons l’ensemble Pulcinella excellent, avec Carlo Vistoli excellent lui aussi ». Ces mots très élogieux plus que mérités, et face à une salle pleine, laissent place à une musique qui émane du fond de l’édifice. Quelle est-elle ? O. Gaillard, première violoncelliste, arrive triomphalement, instrument en main, accompagnée au théorbe par Daniel de Morais. Ils remontent l’allée centrale avec les premières notes d’un premier mouvement issu des danses vénitiennes, les Balli veneziani, repris avec force par l’Ensemble. Une belle entrée sur scène qui donne le tempo de la soirée et nous montre toute la puissance du carnaval. La scène permet à chaque musicien de bénéficier de l’espace nécessaire pour déployer son art. Avec son clavecin, Brice Sailly met à l’honneur un instrument à la fois doux et puissant face aux deux violons particulièrement joyeux de Sabine Stoffer et Marguerita Pupulin. Dans la suite de ce concert, l’alto assuré par Lucie Uzzeni, vient en dialogue avec ses consœurs. Voir ainsi le second violon et l’alto en dialogue est rare et très beau chez Vivaldi.
Progressivement, la lumière se meut et embrasse une teinte violet et bleu, mettant ainsi en avant O. Gaillard pour ce magnifique premier concerto. La profondeur du mouvement de Vivaldi est ici rendu possible par l’ensemble des artistes qui jouent la même ligne musicale. Par-dessus, la première violoncelliste suit une ligne très spirituelle qui évoque bien l’histoire de Thérésa, cette enfant abandonnée dans un couvent et qui rencontrera le chemin du Prêtre roux. Le mouvement évoque bien les sentiments par lesquels cette jeune femme a dû passer. Avant que l’ensemble ne nous plonge dans l’univers des Balli, il est plaisant d’observer les relations entre les artistes. Le plaisir de jouer ensemble est au rendez-vous, les sourires sont sur toutes les lèvres. Soulignons la belle dextérité dont fait preuve O. Gaillard sur ce violoncelle fabriqué il y a plus de trois siècles. Des danses vénitiennes aux airs des gondoliers, les spectateurs sont immergés dans la Venise du XVIIIème siècle riche en couleur comme le sera la scène durant tout le concert. Un mouvement riche, vif et puissant avec ces très beaux graves, enrichis par la contrebasse de Joseph Carver. Ce mouvement complexe, avec une belle seconde ligne musicale assurée par la seconde violoncelliste Pascale Clément, me fait penser, à un autre mouvement L’Orage !
À plusieurs reprises, lorsqu’ils partagent la scène, l’Ensemble accompagne avec souplesse la belle voix de ce jeune contre-ténor.

Carlo Vistoli monte sur scène pour interpréter le premier air, Vedró con mio diletto. Il dispose d’une magnifique voix puissante, très intéressante avec un très beau vibrato. Durant la causerie, il expliquait comme il aime donner une dimension « héroïque » aux personnages qu’il interprète sur scène. Ici, c’est pleinement le cas ! Sa voix, travaillée et donc facilement reconnaissable, est riche d’une belle couleur vocale qui avec de petites variations très agréables vient enrichir l’œuvre d’A. Vivaldi. En ce sens, et c’est aussi le cas de l’Ensemble, il s’approprie le mouvement avec une belle série d’ornements, ce qui est particulièrement agréable. Il faut également souligner, et ce sera le cas pour le bis en fin de concert, ce jeune contre ténor dispose d’une magnifique endurance lui permettant de maintenir une longueur de note exprimée avec douceur.
Nous ne saurions rendre compte de ce concert sans présenter l’interprétation de Nel profondo cieco mondo extrait d’Orlando furioso. L’ensemble fonctionne très bien pour cette œuvre connue et interprétée à de nombreuses reprises. En plus d’être un très bon contre-ténor, C. Vistoli incarne ses personnages sur scène avec une belle présence scénique. Là aussi, il propose de délicieuses variations, très bien placés et montre ainsi toute la richesse de sa voix. Très expressif, il fait de cette œuvre un air signature en s’appropriant l’œuvre avec intelligence. Sa voix puissante résonne dans tout l’édifice. Il est véritablement animé par cette musique qui traverse le corps tout entier, à la manière de Cécilia Bartoli. Les attaques graves des instruments à cordes sont au rendez-vous, suivi d’un beau vibrato de notes aiguës et légères du contre-ténor. L’interprétation est des plus savoureuses et provoque l’admiration du public qui s’autorise des « woua ». Personnellement, j’aime beaucoup la manière dont il amène les différents motifs de cet air. Le mouvement se termine avec de belles notes très théâtrales. Sa voix me fait penser à celle de Marijana Mijanovic. Toujours dans cette appropriation de l’œuvre, l’ensemble instrumental s’autorise des variations très bien placées, tel un glissé de note au violoncelle, très contemporain et qui m’évoque le compositeur Thomas Adèle. Il est intéressant de voir comme ce public est très réceptif, sous le charme et véritablement surpris par cette belle performance du chanteur comme de l’ensemble.
Pour le bis, la salle se teinte d’une très belle lumière rose. Les violons se font discrets face aux graves et toujours nous profitons de ce beau et magnifique vibrato de C. Vistoli, doté d’une impressionnante longueur de note qui monte en puissance. Un très beau final pour ce concert, comme pour ce festival.
Progressivement, les vitraux contemporains de l’édifice s’endorment dans le doux lit de la nuit montagneuse. Ce festival est une occasion d’aller à la rencontre des villes telles que Sallanches ou Megève, d’un festival qui existe depuis 1998. Il permet aussi de découvrir des artistes tels qu’O. Gaillard et son ensemble et C. Vistoli, des bénévoles, des passionnés, ou encore Guillaume, coiffeur à Sallanches, Luigi, musicologue turinois. J’en profit pour remercier sincèrement Dominique Rabattu et son épouse pour leur accueil et leur amour de la musique baroque. Une belle invitation pour la prochaine saison, pour venir découvrir le Pays du Mont Blanc, ce festival, des artistes d’exception, et surtout une équipe de bénévoles passionnés par ce projet artistique.

