Une partition haute en couleurs
Jusqu’à ces dernières années, Sosarme, re di Media, HWV 30, opéra en trois actes de Georg Friedrich Haendel (1685-1759), composé sur un livret d’Antonio Salvi, était très rarement représenté et enregistré. La situation a notablement évolué ces dernières années puisqu’au Festival de Halle 2016, cet opéra fut représenté avec une mise en scène et un compte-rendu en fut publié dans ces colonnes . Fin décembre 2024, une version de concert fut donnée au salon d’Hercule du château de Versailles dans une production du label CVS (voir la chronique). Ce concert a donné lieu à un enregistrement dont voici la chronique.
Un résumé détaillé du livret figure dans la deuxième publication citée. Les circonstances ayant présidé à la composition et la création de l’œuvre sont décrites dans les deux publications citées plus haut et nous ne reviendrons pas dessus.
La raison du désamour des maisons d’opéra pour cette œuvre du Caro Sassone est mystérieuse car la musique en est magnifique. Tout au plus peut-on invoquer un livret déséquilibré dans lequel le protagoniste dramatiquement le plus intéressant, le fils rebelle Argone, n’a presque rien à chanter mis à part un duetto avec sa mère Erenice, Se m’ascolti, « au cours duquel Argone ne parvient quasiment pas à ouvrir la bouche », comme le dit plaisamment Olivier Rouvière (Les opéras de Haendel, un vade-mecum, Van Dieren, Paris, 2021 – voir le compte-rendu dans ces colonnes). En fait Sosarme présente de très nombreux attraits. La musique possède une grande beauté mélodique et est très variée et haute en couleurs. Les récitatifs secs sont courts, les airs, pratiquement tous avec da capo, vont à l’essentiel. Les trois remarquables duos comptent parmi les plus belles pages de l’œuvre. On trouve également dans cet opéra une sonnerie de trompettes et deux beaux chœurs. En particulier le magnifique chœur final est loin d’être anecdotique comme beaucoup de ceux qui, dans l’opéra seria, expédient le lieto fine (fin heureuse) de rigueur.
Qu’on me permette une réflexion personnelle en marge de ce qui précède à propos de la distribution de l’enregistrement présent. La tendance actuelle est de multiplier le nombre des contre-ténors (trois dans le cas présent, cinq dans un Artaserse de Leonardo Vinci créé à l’Opéra de Nancy-Lorraine voici quelques années, …). Cette inflation du nombre des contre-ténors me paraît dramatiquement, scéniquement et musicalement discutable. Cette typologie vocale devrait être réservée à des rôles exceptionnels. Ici le rôle titre est attribué à un contre-ténor, une proposition compatible avec la distribution originale puisque Haendel avait confié ce rôle à Senesino, un castrato alto, mais pourquoi utiliser un contre-ténor pour le personnage de Melo alors que Haendel avait donné le rôle à l’excellente contralto qu’était Francesca Bertolli ?
Le personnage titre se situe délibérément au dessus de la mêlée. Sosarme joue constamment un rôle de médiateur dans le conflit qui oppose Haliate à son fils Argone. Ce rôle se manifeste essentiellement à l’acte II avec un air royal (II.9), Alle sfere della gloria, avec deux hautbois et deux cors dont l’intervention massive annonce un épisode de la Water Music dont les deux premières suites orchestrales, HWV 349 et 349, furent publiées en 1733, un an après Sosarme mais probablement déjà jouées auparavant. Rémy Brès-Feuillet, excellent contre-ténor que j’avais eu le plaisir de voir à Beaune en 2023 dans L’Olimpiade de Vivaldi – voir mon compte-rendu – a pris depuis beaucoup d’assurance et nous régale avec de magnifiques vocalises parfaitement articulées. Très différent est l’air charmant (II.13), In mille dolci modi, que Rémy Brès-Feuillet chante d’une voix remarquablement douce avec un legato harmonieux. Mais le plus beau chant de Sosarme se trouve dans le fameux duo avec Elmira, Per le porte del tormento, une merveilleuse sicilienne en mi majeur, tonalité la plus sensuelle de toutes (II.8). L’amour que les deux jeunes gens se vouent l’un à l’autre n’est pas sans embûches : Non v’è rosa senza spine, ne piacer senza martir.
La véritable héroïne du drame est Erenice, la mère d’Argone et d’Elmira. Elle doit gérer l’entreprise folle de son fils, la colère de son époux Haliate et la félonie d’Altomaro. Eléonore Pancrazi, attributaire du rôle fait montre d’un ton martial dans son air très dramatique, Vado al campo (Je vais combattre sur le champ de bataille, II.12). Le tempo de cet air haletant est presto et l’héroïne coupe quasiment la parole à l’orchestre en rentrant dans le vif du sujet sans attendre la ritournelle orchestrale habituelle. Il en est de même dans son fameux duo avec son fils Argone (II.3), Se m’ascolti, dans lequel ce dernier n’arrive pas à placer une parole. Eléonore Pancrazi fait preuve dans ce duo d’une agilité vocale et d’une longueur de souffle exceptionnelles. Enfin la mezzo-soprano nous bouleverse dans son lamento de l’acte III accompagné d’un violon solo (III.3), Cuor di madre, sommet émotionnel de l’opéra, avec sa voix ample au timbre chaleureux et à l’intonation parfaite.
Autre rôle héroïque, celui du bouillant Haliate, remarquablement tenu par Marco Angioloni. Ce dernier chante en particulier une aria di furore spectaculaire en ut mineur, La turba adulatrice, (I.8). Rageur, le roi Haliate de Lydie, veut en découdre avec son fils, Voi vendicarmi ! (Je veux me venger !). Il revient à de meilleurs sentiments dans un beau chant plein de douceur, Se discordia ci disciolse (Si la discorde nous divise, II.5). Le ténor infuse à la musique sa motivation, semble-t-il sincère, de faire la paix.
Avec quatre airs et deux duos, Sarah Charles a le rôle le plus long. La typologie vocale de la chanteuse est, selon moi, celle d’une soprano colorature. Son timbre de voix acidulé convient parfaitement à la plupart de ses airs et notamment à l’air magnifique qui clôt l’acte I (I.11), Dite Pace, e fulminate, aux tempi très contrastés avec des vocalises rapides parfaitement détachées par la cantatrice. Elle récidive en clôturant l’acte II avec un air ornithologique gracieux sur une basse de musette avec un violon solo très actif et de nombreux mélismes qu’elle articule avec légèreté et agilité (II.14). Sa prestation est au dessus de tout éloge dans le fameux duetto en mi majeur avec Sosarme (II.8). Au tout début de l’opéra, elle chante une aria simple et pure, Rendi’l sereno al ciglio (I.2) « dans la tonalité dure et plaintive, selon Marc-Antoine Charpentier (1637-1707), de si majeur » comme le mentionne Olivier Rouvière. Avec cinq dièses à la clé et des passages en fa dièse majeur, cette tonalité n’est pas la plus aisée pour les instruments.
Melo, fils illégitime d’Haliate est un personnage sympathique. Il est préoccupé par la rivalité entre son père et son demi-frère ; en outre il ne donne pas suite aux sollicitations malveillantes de son grand-père Altomaro qui veut l’enrôler dans le camps d’Haliate. Ce personnage est incarné avec beaucoup de justesse par Nicolo Balducci, contre-ténor dont la voix très douce et la superbe diction font merveille dans son premier air, Si, si, minaccia (I.6). En mi mineur, cet air mélancolique présente beaucoup de vocalises magistralement articulées. Son deuxième air en sol mineur, So Che’l ciel (II.6), possède un caractère analogue au précédent mais avec une plus grande profondeur en raison de chromatismes très expressifs et un accompagnement quasi chambriste.
Comme très souvent chez Haendel, le méchant est incarné par une basse, en l’occurrence Giacomo Nanni qui a trois airs à son actif. Altomaro fait une entrée spectaculaire avec l’aria magnifique, Fra l’ombre (I.5), chanté plus de vingt ans auparavant par Polifemo dans la sérénade Aci, Galatea et Polifemo HWV 72, composée en 1708 en Italie. La partition descend jusqu’au fa1 ce qui est déjà pas mal mais Giacomo Nanni préfère la partition italienne écrite dans la même tonalité mais avec des notes basses plus profondes ce qui lui permet de faire des incursions impressionnantes dans l’extrême grave (ré1) avec un son étonnamment puissant et sonore. Son deuxième air, Sento il cor che lieto gode (II.7) est très dynamique et riche en contrepoint avec un accompagnement très élaboré des cordes. Logan Lopez Gonzalez, troisième contre-ténor de l’opéra prête sa voix au timbre chaleureux au fils rebelle Argone. Son entrée dans le beau récitatif accompagné du début, Voi miei fidi compagni (I.1) est pleine de promesses. Aucun air ne lui est attribué dans le livret mais il intervient dans le duetto avec sa mère, Erenice (II.3), Se m’ascolti. Cette dernière, malheureusement pour lui, le submerge d’un torrent de notes de musique tandis qu’il tente en vain de l’interrompre avec de brefs Ti diro !
L’Orchestre de l’Opéra Royal en formation étoffée intervient dans les tutti (sinfonia et interludes orchestraux) et dans l’accompagnement de certains airs ; il est placé sous la direction éclairée et enthousiaste de Marco Angioloni. Tonitruant avec deux hautbois et deux cors dans certains airs et dans le chœur final, l’orchestre se montre très discret dans d’autres airs plus chambristes. Les cordes font preuve d’une précision horlogère sans la moindre sécheresse dans la fugue à trois voix de la sinfonia avec un premier violon solo très agile et expressif. Les hautbois et le basson colorent agréablement les tutti. Les deux cors naturels sont à leur avantage dans le magnifique air de Sosarme de l’acte II et multiplent les appels cynégétiques. Les deux trompettes naturelles donnent au chœur militaire de l’acte I, Alle stragge, alla morte (Au massacre, à la mort), son caractère hystérique ; elles jouaient aussi une fanfare guerrière dans la sinfonia de l’acte II. Dans le continuo, violoncelle, clavecin et luth accompagnent les récitatifs secs de façon délectable.
Cet opéra est d’une beauté mélodique exceptionnelle, il diffuse une émotion intense et est digne de la trilogie composée peu après par Haendel : Orlando, Ariodante et Alcina. Merci à Château de Versailles Spectacles et à Marco Angioloni, un chef engagé et enthousiaste de nous avoir révélé un opéra presqu’oublié dans une version historiquement informée.

