La magie intemporelle des mélodies anglaises
Songs of Passion, tel est le titre du dernier enregistrement proposé par l’Ensemble Jupiter dirigé par le luthiste Thomas Dunford. Le programme qu’il a soigneusement construit avec la jeune mezzo soprano Lea Desandre est organisé en deux volets distincts, le premier réunit des pièces de John Dowland tandis que le second est consacré à Henry Purcell, deux compositeurs incontournable dans l’histoire de la musique anglaise nés à près d’un siècle d’intervalle. Il fait suite à leurs précédents albums, Eternal Heaven, Idylle et Amazone.
Thomas Dunford est le fils de deux artistes bien connus dans le monde de la musique baroque, et la musique ancienne est fortement ancrée dans la tradition familiale… Chose assez inhabituelle, un peu plus de deux pages dans le livret retracent la parcours du jeune Thomas à partir de ses tous débuts lorsqu’à l’âge de neuf ans, il demande à son père d’essayer un luth. Le jour même, il intègre un cours de débutants dirigé par Claire Antonini. Il prends pour modèle Paul O’Dette, souvent considéré comme le plus grand génie qui n’ait jamais touché le luth. A l’âge de douze ans, Thomas Dunford est invité à jouer du Dowland en direct sur France Musique, l’année suivante, il monte sur scène à la Comédie Française pour interpréter le rôle du jeune joueur de luth dans La Nuit des Rois de William Shakespeare. En 2006, il est admis au Conservatoire National Supérieur de Musique et de Danse de Paris, dont il sort diplômé en 2009, avant de rejoindre la Schola Cantorum de Bâle ou il étudie sous la direction d’Hopkinson Smith. En 2012, il enregistre pour le label Alpha son premier album en solo intitulé Lachrimae. D’autres suivront, dont l’un très remarqué consacré à l’œuvre pour luth de Jean-Sébastien Bach (hélas épuisé et non réédité, mais il est possible de l’écouter sur les plate-formes d’écoute en ligne). En outre, il collabore régulièrement avec un certain nombre d’ensembles, citons notamment : Les Arts Florissants, Le Concert spirituel et Le Concert d’Astrée. « …Cet album tient un peu de l’album de famille. Pas dans le sens littéral, mais dans sa manière de rassembler un cercle de personnes qui partagent un langage musical commun » peut-on lire dans ce texte signé de ses parents, Jonathan Dunford et Sylvia Abramowicz qui trouve ainsi sa conclusion : « Cet album n’est ni une rétrospective, ni une vitrine d’exposition, c’est un mode de vie reflété par une musique qui est toujours demeurée en toile de fond; une musique faite pour être jouée, partagée et transmise ».
Lea Desandre est quant à elle la nouvelle étoile du chant lyrique français que les plus grandes scènes internationales rêvent d’inviter. Elle débute le chant en tant que choriste dans la Maîtrise de l’Opéra National de Paris, elle étudie ensuite au Conservatoire de Région de Boulogne-Billancourt, puis à Venise auprès de la grande Sara Mingardo. Durant douze années, elle travaille parallèlement la danse classique avant d’y renoncer pour se consacrer pleinement au chant. Elle rejoint le Jardin des Voix de William Christie en 2015, l’Académie du Festival d’Aix-en-Provence en 2016, elle est ensuite nommée Révélation lyrique des Victoires de la Musique en 2017 avant de remporter à Berlin en 2022 le prix Opus Klassik en tant que chanteuse de l’année. Depuis, elle parcourt les plus grandes scènes d’opéra internationales, Salzbourg, Aix en Provence, Shanghai, Beaune, Versailles, Lausanne, Barcelone, Genève et Paris bien sûr, ou elle triomphe en 2024 dans rôle de Médée de Marc-Antoine Charpentier au Palais Garnier avec l’ensemble des Arts Florissants sous la direction de William Christie (voir le compte-rendu dans nos colonnes).
Dans Songs of passion, elle est rejointe par la contralto Jess Dandy, le ténor Laurence Kilsby, le baryton Huw Montague Rendall, et la basse Alex Rosen, l’ensemble Jupiter réunissant huit musiciens assurant le continuo, dirigé au luth par Thomas Dunford. Et c’est avec une version madrigal à quatre voix de Come again ! Sweet love que débute le premier volet de l’enregistrement entièrement consacré à John Dowland, un compositeur de l’époque élisabéthaine se situant à la charnière des musique de la Renaissance et de l’époque baroque (à écouter ici).
John Dowland est considéré comme l’un des plus grands luthistes de son époque et laisse bon nombre d’airs parmi lesquels certains sont particulièrement célèbres. Originaire probablement d’Irlande, il naît en 1563 mais on ignore son lieu de naissance. Il étudie à Oxford et Cambridge avant de servir en tant que luthiste à la cour de l’ambassadeur d’Angleterre à Paris. Ayant échoué à l’obtention d’un poste à la cour de la reine Élisabeth Ière en 1594, peut-être en raison de sa conversion au catholicisme, il est engagé en tant que luthiste à la cour de Christian IV de Danemark durant huit ans. En 1612, il est enfin nommé luthiste du roi d’Angleterre Jacques Ier et servira ensuite le roi Charles Ier avant de décéder à Londres en 1626.

Et la magie opère dès les toutes premières notes ! Dans cet ensemble vocal stylistiquement irréprochable, les voix se fondent harmonieusement et sont accompagnées avec subtilité par le luth de Thomas Dunford. Le travail sur la diction, l’intonation, les nuances, les cadences, est irréprochable. Dès la seconde strophe, on peut apprécier la voix envoûtante et pure de Lea Desandre soutenue par le luth seul, on la retrouve pareillement en solo dans la quatrième strophe. La version originale du poème comporte six strophes, chantée ici dans son intégralité dans le pur style de la tradition polyphonique anglaise. Les paroles de ce poème anonyme, à la fois mélancolique et résigné, expriment un mélange de tristesse, de désir et de nostalgie sur fond d’amour ardent, un thème récurrent dans l’œuvre de Dowland. Dans cet enregistrement, les inconditionnels de ce compositeur seront comblés : la plupart de ses grands succès figurent dans le programme. Ainsi retrouvera-t-on Semper Dowland, semper dolens, une pièce instrumentale qui n’est pas sans évoquer les consorts de viole propre à la musique en vogue à la cour des Tudor. Difficile de ne pas tomber sous le charme ensuite d’un Go crystal tears de la même veine que Come again, très aérien et d’une grande pureté, qui n’est pas sans rappeler dans l’esprit les madrigaux de son contemporain William Byrd.
Can She Excuse est une chanson mélancolique qui évoque un amour tourmenté et la souffrance de celui qui implore sa bien-aimée d’excuser ses torts, une infidélité probablement. Les paroles sont associées à Robert Devereux, comte d’Essex et favori de la reine Élisabeth, disgracié après avoir fomenté un complot, puis exécuté pour haute trahison en 1601. Le contraste entre des paroles exprimant une certaine douleur, associées à mélodie plutôt dansante est quelque peu surprenant, voire inhabituel. Plusieurs versions de Can She Excuse existent, pour le luth solo, et l’une notamment écrite en forme de madrigal pour un petit groupe vocal, interprétée avec talent par les chanteurs et l’ensemble Jupiter, alliant sensibilité et puissance évocatrice, un véritable travail d’orfèvre !
Impossible d’imaginer un portrait en musique de John Dowland sans son fameux Flow my tears (à écouter ici). La pavane qui tient lieu de mélodie à ce chant été retrouvée dans une bonne centaine de manuscrits dans toute l’Europe, ce qui tend à confirmer sa popularité en son temps. Elle a été composée à l’origine dans sa version instrumentale sous le nom de Lachrimae pavanesa. Cet air fut tellement emblématique de son auteur qu’il devint indissociable de Dowland lui même, lequel signait parfois « Jo dolandi de Lachrimae » ! On le retrouve deux fois dans le programme. Le Lachrimae Antiquae est une version consort que l’ensemble Jupiter restitue avec une grande finesse. Le chant qui n’est pas présenté à la suite mais un peu plus loin dans le programme s’appuie sur la gamme descendante des quatre premières notes pour exprimer de manière forte les larmes qui s’écoulent. Dans son interprétation, Lea Desandre exploite a merveille la palette sonore de sa voix pour transmettre les émotions que renferme cette musique.
A dream est la seule et unique pièce jouée au luth seul. Elle constitue un intermède méditatif durant lequel le temps se trouve comme suspendu. Cette pièce d’une pureté absolue est interprétée avec une délicatesse infinie par Thomas Dunford, elle suscite à elle seule l’espoir de voir Thomas Dunford enregistrer dans un futur proche une intégrale de John Dowland… à l’instar de Paul O’Dette. Il convient aussi de faire mention d’un splendide Now, O Now I Needs Must Part dans lequel ou retrouve une fois de plus l’ensemble des chanteurs, cet air faisant suite à la Frog Galliard dont la ligne mélodique est identique et dans laquelle Thomas Dunford se joue des difficultés techniques dans les diminutions contenues dans la partition de luth. Enfin, citons également Sorrow stay, un chant en forme de complainte dans lequel Lea Desandre, accompagnée par le luth seul fait montre de son art de la nuance pour exprimer les sentiments de profonde tristesse face à la séparation et à la perte de l’être aimé. Dans ce premier volet, Thomas Dunford et l’ensemble Jupiter explorent les différentes facettes de l’œuvre de Dowland et mettent en exergue l’élégance de la musique d’un compositeur unique usant d’un langage tout à fait personnel.

Changement d’atmosphère, et changement d’époque, dans le second volet avec des œuvres de Henry Purcell, le compositeur iconique de la musique baroque anglaise. Né en 1659 dans le quartier londonien de Westminster, il est issu d’une famille de musiciens ; son père est un gentilhomme membre de la Chapelle Royale. Le jeune Henry Purcell est recueilli par son oncle Thomas Purcell, lui aussi gentilhomme de la Chapelle Royale, lorsque son père décède alors qu’il est n’est âgé que de 5 ans. D’abord choriste dans cette même institution, il étudie d’abord auprès du capitaine Henry Cooke, maître de la chorale des enfants. La légende veut qu’il ait commencé à composer à composer dès l’âge de 9 ans. Il poursuit ses études auprès de John Blow, organiste à l’Abbaye de Westminster, lequel démissionna de sa charge en faveur de son élève alors âgé de vingt deux ans. Purcell se consacrera alors pour l’essentiel à l’écriture de musique sacrée. Juste après son mariage en 1682, il succède à Edward Lowe en tant qu’organiste de la Chapelle Royale, une charge qu’il occupe simultanément avec celle de l’Abbaye de Westminster qu’il a conservée. En 1685 il écrivit deux de ses plus beaux hymnes, I was glad et My heart is inditing, pour le couronnement du roi Jacques II d’Angleterre. En 1689, il compose son opéra Didon et Énée, le premier opéra en langue anglaise et assurément son chef-d’œuvre. Mais il laisse à la postérité bon nombre d’œuvres majeures parmi lesquelles on peut citer ses opéras King Arthur et The Fairy Queen, un Te Deum and Jubilate écrit pour la Sainte Cécile, deux élégies pour les funérailles de la reine Mary, de nombreuses odes, cantates ainsi que d’autres pièces diverses. Il décède à Londres en 1695, dans le quartier ou il est né, au sommet de son art, âgé seulement de trente six ans.
If Love’s a Sweet Passion est un air teinté de nostalgie extrait de l’opéra The Fairy Queen. Après une introduction toute en subtilité délivrée par le continuo, place aux voix… Lea Desandre en premier lieu livre un premier couplet d’une grande intensité, assorti d’aigus parfaits, la voix suave du ténor Laurence Kilsby lui répond, laissant ensuite place au chœur. Un moment d’une beauté pure à laquelle il est impossible de rester insensible ! Les paroles inspirées de A Midsummer Night’s Dream (Le Songe d’une nuit d’été de William Shakespeare) évoquent les paradoxes de l’amour, à la fois source de bonheur et de souffrances. Dans un Strike the viol touch the lute brillant et dynamique, Lea Desandre propose une lecture inhabituelle d’une pièce écrite à l’origine pour un castrat. Cet air composé en 1694 pour célébrer l’anniversaire de la reine Mary est tiré de l’ode Come Ye Sons of Art, Z 323. Lea Desandre y fait preuve d’une maîtrise parfaite des vocalise qui annoncent en filigrane un art que Georg Friedrich Haendel conduira à son apogée.
De même qu’il n’est de Dowland sans Flow my tears, il n’est de Purcell sans O Solitude, c’est son chef d’œuvre absolu (à écouter ici). La mélodie s’appuie sur une ligne de basse descendantes répétitive (basse obstinée, ground en anglais), ce chant fut probablement composée vers 1685 sur la traduction en anglais d’un poème français de Marc-Antoine Girard de Saint Amant :
Ô Solitude
Ô que j’aime la solitude !
Que ces lieux consacrés à la nuit.
Éloignés du monde et du bruit,
Plaisent à mon inquiétude !
Ô que j’aime la solitude !
Ce procédé était très utilisé par les compositeurs anglais de l’époque. Cependant, la répétition presqu’à l’infini de cette basse obstinée n’engendre ni lassitude ni monotonie car elle est compensée par une admirable déclinaison harmonique qui magnifie la voix. Accompagnée par l’archiluth de Thomas Dunford, Lea Desandre en propose une interprétation très intimiste, à la fois épurée et d’une grande limpidité.
L’air Now that the sun hath veil’d his light est un hymne est écrit par William Fuller, évêque de Lincoln. De même que l’air précédent, il est adossé à un basse obstinée. Cette musique reflète une atmosphère de calme et de réflexion spirituelle, et Lea Desandre en restitue admirablement la tension expressive. Rappelons que cet « hymne du soir » viscéralement religieux fut l’un des airs favoris de James Bowman ; il évoque la fin du jour et la recherche de repos et de sécurité en Dieu. On peut également citer l’aria O let me weep, tirée de l’opéra The Fairy Queen dans laquelle Lea Desandre souligne avec talent le caractère tragique du texte.
Ce volet consacré à Purcell comprend quatre intermèdes instrumentaux qui permettent d’apprécier la qualité de l’ensemble, on retiendra en particulier un Echo dance of the Furies plein de fougue, nuancé avec finesse et élégance, extrait de l’acte II de Didon et Enée. Mais le programme Purcell atteint son point culminant avec le très attendu Lamento de Didon qui tient de conclusion au programme. Dans When I am laid in earth, Didon, princesse phénicienne et reine fondatrice de Carthage, profondément amoureuse du prince troyen Énée, se donne la mort et exprime son désespoir alors qu’il s’apprête à la quitter (à écouter ici). Elle demande alors à sa suivante Belinda de se souvenir d’elle, mais d’oublier son destin tragique. Lea Desandre, qui a déjà interprété sur scène le rôle titre à Madrid, Compiègne et Versailles avec l’ensemble des Arts Florissants dirigé par William Christie en 2023 s’approprie littéralement le personnage de Didon. Elle traduit brillamment par ses intonations le désespoir face à la trahison, et elle exprime avec force la douleur ressentie par le personnage qu’elle incarne. L’accompagnement orchestral est sobre, d’une grande efficacité, il accentue avec justesse les descentes chromatiques qui évoquent le cheminement vers une mort imminente, tout en mettant en relief la voix de Lea Desandre qui s’épanouit avec sérénité. Les modulations sur le Remember me sont particulièrement émouvantes… Le rendu d’ensemble de ce lamento est poignant, presque hypnotique, on touche au sublime ! Cette interprétation constitue une référence pour son intensité dramatique et sa profondeur émotionnelle…
Songs of passion parcourt une panoplie d’émotions contenues dans les œuvres de deux compositeurs qui ont profondément marqué la musique anglaise. Deux compositeurs qui ont célébré à leur façon l’amour et ses déclinaisons : Dowland avec ses mélodies raffinées et mélancoliques, Purcell avec les premiers opéras baroques et une musique plus théâtrale, plus colorée.
Cet album dans lequel la monotonie de s’installe à aucun moment a bénéficié d’une prise de son naturelle, équilibrée, agrémentée d’un soupçon de réverbération. Quelques petites observations cependant : peut être aurait-il été judicieux de mettre le Flow my Tears à la suite du Lachrimae Antiquae, comme cela a été fait pour Frog Galliard et Now, o now ? Une précision dans le livret sur les luths utilisés pour l’enregistrement aurait été intéressante. D’après les photos du livret, on peut supposer que c’est un luth Renaissance huit chœurs qui est utilisé dans la partie Dowland, et l’archiluth de Giuseppe Tumiati dans la partie Purcell… Manquent également l’origine des airs de Purcell qui permet de les resituer dans leur contexte (informations qui apparaissent cependant sur les plateformes d’écoute en ligne).
Mais il s’agit là d’infimes détails qui n’enlèvent strictement rien à la qualité de cet enregistrement. L’ensemble Jupiter signe ici un album totalement réussi et passionnant, très proche de la perfection. « If music be the food of Love, play on » (si la musique est la nourriture de l’amour, jouons) peut on lire en dédicace à la fin du livret, signée Lea & Thomas. A l’évidence, cet album fera date !

